Mon pays depuis l’exil : La Guinée – Partir sans un mot avec Mohamed Yarie Toure

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Il est parti sans valise, sans adieu, sans prévenir ceux qu’il aimait. Des années plus tard, Mohamed Yarie Touré revient sur ce silence avec des mots. Dans son roman Partir sans un mot, il raconte la Guinée quittée adolescent, les violences de la route, l’arrivée à Lille et les solidarités qui permettent parfois de tenir. « On peut partir dans le silence et faire résonner sa voix plus tard », écrit-il en substance de son parcours.

C’est précisément ce que cherche Mon pays depuis l’exil : partir de celles et ceux qui ont quitté leur pays pour comprendre ce qui les a poussés sur la route, mais aussi ce que le départ produit ensuite — dans les vies, les liens, les souvenirs et le regard porté à distance sur le pays laissé derrière soi. Après la journaliste iranienne Mahvash Shafiei, ce deuxième volet donne la parole à l’écrivain Mohamed Yarie Touré. De la Guinée à Lille, son récit parle du départ, mais aussi de ce qui continue à relier les deux pays.

Entretien de Jérémy Ollivier
Relecture : Sandra Moreau
illustration : Pierre Muys

ENTRETIEN

Propos recueillis par Jérémy Ollivier,
A Lille, le 23 avril 2026.

« J’ai décidé d’intituler ce livre Partir sans un mot,
parce que je suis parti de la Guinée dans un silence absolu… »

Calais la sociale (Jérémy Ollivier)

Bonjour Mohamed Yarie Toure, j’ai le plaisir de te rencontrer à la suite de la lecture de ton roman. Tu es écrivain, tu viens de Guinée et tu as un parcours d’exil dont tu parles dans ce livre qui s’appelle Partir sans un mot. Ce titre, je l’ai trouvé vraiment fort. Tu mets des mots sur cette décision, cette décision justement de partir sans un mot. Est-ce que tu peux nous expliquer ce titre et cette décision ?

Mohamed Yarie Toure

Bonjour Jérémy.

J’ai décidé d’intituler ce livre Partir sans un mot, parce que je suis parti de la Guinée dans un silence absolu, sans rien dire à personne. Sans valise, sans un au revoir à mes proches, à mes amis, que je retrouvais tous les jours sous le manguier chez N’gamabinty, après l’école bien sûr et d’autres activités journalières. Je suis parti sans rien dire à mes frères parce que je savais qu’ils allaient dire « non ». Ils ne se seraient pas opposés à ce que je parte, mais partir dans la clandestinité et tous les risques qui y sont liés, ça, ils n’auraient jamais accepté, du coup, j’ai décidé de m’en aller, sans un mot.

J’ai aussi choisi ce titre, pour dire qu’on peut partir dans le silence et faire résonner sa voix plus tard pour dénoncer les causes du départ

Calais la sociale

Est-ce qu’il y avait déjà des gens que tu connaissais et qui étaient partis comme ça ? C’est quelque chose qui faisait partie de ta mémoire ?

Mohamed Yarie Toure

Oui, tout à fait. Il y avait des amis de l’école, du quartier, avec qui je jouais au foot et avec qui j’entretenais des liens forts, et qui ont réussi à partir pour leur survie. Et au bout de quelques mois, quelques années plutôt, ils soutenaient leurs familles. On voyait leurs photos sur les réseaux sociaux, c’était stimulant. Je me suis dit « de l’autre côté de la mer ça se passe bien. S’il n’y a pas de perspectives d’avenir ici, pourquoi ne pas m’en aller ? »

« On ne part pas par plaisir »

Calais la sociale

Tu prends vraiment le temps de parler de ton départ et du trajet, de cette difficulté de partir ? Qu’est-ce qui a été difficile dans le départ ?

Mohamed Yarie Toure

J’ai pris le temps d’expliquer les raisons du départ parce qu’elles sont très importantes pour moi. On ne part pas par plaisir. On ne part pas pour la gaieté de l’âme. C’est toujours dur de partir de chez soi, de partir loin du pays qui t’a vu naître et grandir, de partir loin de toutes ces personnes que tu portes dans le cœur et qui te portent aussi dans leur cœur. C’est dur de quitter ses habitudes, sa culture…

Ce n’était pas une décision facile à prendre. Quand on voit la réalité, quand on voit les conditions dans lesquelles on étudie, quand on sait que l’avenir est menacé, à un moment donné, on se dit

« pourquoi pas aller voir ailleurs ? »

La Guinée,
le « non » à De Gaulle

Calais la sociale

Quand tu parles de ton enfance, tu évoques aussi la place de la France. Et en fait, on a une très grande méconnaissance en France de l’histoire de la Guinée. Est-ce que tu peux nous dire quelle est la relation entre la Guinée et la France ?

Mohamed Yarie Toure

La Guinée est un pays d’Afrique de l’Ouest. Elle a subi la colonisation française pendant plusieurs décennies avant d’arracher son indépendance politique le 2 octobre 1958, refusant ainsi le projet de communauté française d’Afrique proposée par le Général de Gaulle lors du référendum du 28 septembre de la même année. D’où la célèbre phrase d’Ahmed Sékou Touré : « Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage. »

Il est important de rappeler que la Guinée a été la première colonie française d’Afrique subsaharienne à accéder à son indépendance. Ce contexte particulier ; dire « NON » là où les autres disaient oui a suscité une frustration sans précédent chez le Général de Gaulle. La relation entre ce jeune État souverain et la République française a été très tendue. La France retire brutalement son personnel, emporte les archives, détruit quelques infrastructures et coupe immédiatement toute aide financière et administrative, comme si cela ne suffisait pas, elle mena également une campagne d’isolement et de déstabilisation de l’économie guinéenne, mais nous avons résisté, nous avons assumé notre volonté de liberté, comme pour dire que la liberté est le privilège de tout être humain, le droit naturel de toute société et de tout peuple.

Sur la route,
la solidarité et la violence

Calais la sociale

Quelles solidarités se sont nouées dans ce moment du trajet vers l’Europe ? C’est intéressant la manière dont tu en parles dans ton récit, car tu montres qu’un départ, ce sont aussi des relations humaines avec de l’entraide entre les personnes.

Mohamed Yarie Toure

Nous sommes dans un pays, la Guinée, et l’Afrique de façon générale, où la solidarité doit compenser les failles de l’État. C’est comme ça que nous fonctionnons et il y a tellement de failles, il y a tellement de manquements de la part de nos autorités, de nos dirigeants… Et donc on se sert de la solidarité, ce bien commun pour mieux vivre. Le cercle familial, les proches et les liens amicaux jouent un rôle prépondérant dans notre vie de tous les jours. J’ai donc bénéficié du soutien de beaucoup de gens durant mon parcours scolaire et mon périple. J’ai croisé sur mon chemin ici en France beaucoup de personnes qui m’ont soutenu et avec qui j’entretiens des liens forts. C’était une obligation morale pour moi de citer et de remercier quelques-unes de ces personnes.

Calais la sociale

Après, j’ai une question qui est plus difficile parce qu’elle est liée à des expériences douloureuses. Souvent en Europe, malheureusement, on invisibilise beaucoup la violence de la migration. Il y a des naufrages dont on ne parle pas… Qu’est-ce qu’il y avait comme violence dans ce parcours vers l’Europe ?

Mohamed Yarie Toure

Il y a beaucoup de violence de la part des passeurs, la peur de la Méditerranée, du Sahara et du désert, et les violences corporelles, morales et psychologiques durant tout le trajet. On ne voit pas l’eau sur la terre sablée du Sahara. Et puis, confier son âme, sa vie à un pneu gonflable pour des kilomètres sur la Méditerranée, ce n’est pas quelque chose de banal.

Et donc, quand je regarde tout ça, je me dis que certains médias occidentaux nous réduisent en chiffres, certaines personnes voient nos petits corps débarqués sur les côtes occidentales, mais ils ne voient pas les mains qui pillent les pays de départ. Et pourtant, c’est aussi l’une des raisons des départs massifs. Il faut se l’avouer.

Lille : « Je suis dans un autre monde »

Calais la sociale

Et là, on en parle, on n’est pas très loin de la statue de Mitterrand à Lille. Et ce qui est très intéressant, c’est ce que tu dis en fait sur ton arrivée à Lille. Est-ce que tu peux nous raconter un peu comment ça s’est passé ? La première rencontre avec cette ville ?

Mohamed Yarie Toure

La première rencontre… Quand je suis arrivé à la gare Lille-Flandres, j’ai vu des immeubles qui poussaient de partout. Je regardais autour de moi et je voyais autant de monde comme je le vois là. Je déambulais dans les rues, je ne connaissais personne. Je cherchais quelqu’un à qui m’adresser pour ma route. Je ne savais pas où rentrer, complètement perdu…

Et une des choses qui m’a d’abord frappé, c’est quand tu dis bonjour à quelqu’un dans la rue en lui tendant la main… La personne te regarde et poursuit son chemin comme si de rien n’était. Ça m’a marqué, parce que chez nous, même dans un transport en commun, tu peux discuter et sympathiser avec les autres usagers.

Là, je me suis dit, « ah oui…je suis dans un autre monde, où on ne s’arrête pas pour n’importe quoi. Un monde pressé ». J’ai tout de même continué à demander jusqu’à ce que je tombe sur quelqu’un qui m’a accordé un peu de son temps pour m’orienter vers EMA (Évaluation et Mise à l’abri) que moi je surnomme, EMAP ( Évaluation et mise au parc).

Calais la sociale

Tu exposes dans ton récit la violence de l’exclusion à Lille, mais aussi l’existence de solidarités. Est-ce que tu peux nous parler de ce qui s’est passé autour du parc des Olieux ?

Mohamed Yarie Toure

À Lille, au-delà de ces violences d’exclusion, au-delà des frontières humaines, une chose m’a impressionné. Ce lien avec les bénévoles, cet accueil par le monde associatif. Il y a beaucoup d’associations lilloises qui venaient au parc des Olieux pour nous apporter leur soutien. Chacun apportait ce qu’il pouvait. Chacun venait avec son sourire pendant que les autorités criaient au démantèlement de notre seul lieu de vie (le parc des Olieux).

Donc je retiens ce lien fort avec les soutiens qui ne nous connaissaient pas auparavant, mais qui venaient tous les jours après leurs activités, après leur travail, pour nous accompagner dans nos démarches administratives, mais aussi dans les manifestations pour l’accueil et la scolarisation.

Ça m’a énormément marqué de voir autant de gens qui venaient nous soutenir, pour dire « oui, on ne vous connaît pas, on ne sait pas d’où vous venez, mais vous êtes des êtres humains, nous sommes avec vous. Vous êtes les bienvenus en France. »

« La France ne pouvait pas supporter
toute la misère du monde »

Calais La sociale

Est-ce que tu as connu des expériences de racisme ou de « méfiance » dans la région ?

Mohamed Yarie Toure

De méfiance, oui, par rapport à la scolarisation. À chaque fois concernant nos demandes d’inscription à l’école, il y a des lycées qui nous répondaient que le parc n’était pas un lieu approprié pour intégrer leur établissement scolaire. Nous leur demandions de nous inscrire et de nous laisser le temps de leur montrer de quoi nous étions capables, même dans les tentes. Alors voilà, il y a quelques écoles professionnelles qui acceptaient nos demandes d’inscription. Ce n’était plus une course pour le rêve, ce n’était plus une question du plan A pour tout le monde. Mais voilà, si le plan A ne marche pas, pourquoi pas le plan B ?

Je me rappelle aussi lors d’une manifestation devant l’ASE (Aide sociale à l’enfance), une responsable de ce service nous avait sèchement rétorqué que « la France ne pouvait pas supporter toute la misère du monde. »

Ce sont ses opinions, et celles de beaucoup d’autres dans les médias, il y a peut-être une part de vérité dans ces propos, mais l’autre part de vérité est que, la politique extérieure d’un État peut avoir des conséquences sur sa politique intérieure. Ça, on ne l’entend pas souvent.

Peu importe, pour moi, le plus important est que les peuples se regardent en face, s’unissent et travaillent ensemble pour construire un monde de paix et réduire le déséquilibre social et économique.

Écrire pour faire résonner sa voix

Calais la sociale

Je trouve que tu as un vrai souci de la phrase juste dans ton récit. C’est un témoignage, mais c’est aussi un travail d’écriture qui a sans doute été long. Il y a beaucoup de réflexion. Pourquoi c’est important cette attention aux mots ? Pourquoi c’est important de faire un livre ?

Mohamed Yarie Toure

La littérature est un espace de vérité absolue. Et puis, un exilé a déjà tout perdu, il n’a plus rien à perdre de plus sinon que sa propre vérité. Je ne voulais pas seulement faire de cet ouvrage un simple témoignage d’un parcours misérabiliste, je voulais poser mes mots sur les réalités qui m’entourent. Je voulais exprimer mes opinions. Je voulais pointer du doigt ces dirigeants africains qui ne créent pas de perspectives d’avenir, ceux-là qui privent leur peuple des libertés, poussant ainsi leur jeunesse, leurs talents, leurs bras valides à périr sur le chemin migratoire. Il est inconcevable que le continent le plus riche en matières premières et ayant une population majoritairement jeune, soit le plus pauvre du monde. Nous n’étions pas nés quand certains de

nos dirigeants venaient au pouvoir, nous vieillissons pendant qu’ils rajeunissent, la Méditerranée continue de nous engloutir dans leur indifférence totale.

Je voulais aussi rappeler quelques faits historiques et situer d’autre part, la responsabilité de l’Occident, parce que nous vivons dans un espace interconnecté, nous vivons dans la mondialisation.

Comme je le dis dans mon livre : « Toutes les matières premières circulent librement, tous les hommes doivent circuler. Librement. »

Calais la sociale

Est-ce que, finalement, ce désir d’écrire est toujours présent ? Est-ce que tu as envie d’écrire d’autres choses, d’exprimer d’autres choses ? On a l’impression que ce livre en appelle d’autres.

Mohamed Yarie Toure

Tout à fait, je ne vais pas m’arrêter là. Je vais continuer, il y a tellement d’inégalités autour de nous. Autant de guerres. Tellement de choses à raconter, à dénoncer, il suffit juste d’ouvrir la fenêtre, prendre le métro, le train, ou allumer tout simplement la télé. Je vais bien sûr continuer à mener ma petite lutte pacifique à travers les mots, espérant un jour que le monde ose se regarder en face et accepte d’agir pour notre avenir commun, plus juste, plus solidaire.

Faire vivre la Guinée
depuis l’exil

Calais la sociale

À Calais, nous vivons dans une ville avec des diasporas du Soudan, d’Érythrée et d’ailleurs. Quelle relation entretiens-tu depuis Lille avec la Guinée ? Est-ce qu’il y a une diaspora guinéenne qui est présente ici et comment tu fais vivre en toi le pays ?

Mohamed Yarie Toure

Il y a une forte communauté guinéenne dans les Hauts-de-France, à Lille en particulier. Il y a beaucoup d’associations guinéennes aussi, regroupées au sein de la Fédération des associations guinéennes des Hauts-de-France. C’est bien structuré, bien organisé, et cette fédération fait de belles choses pour l’accueil des nouveaux étudiants, des personnes exilées et pour la promotion de la culture guinéenne en France. Ces événements culturels sont très importants pour nous, car la culture est un moyen efficace pour nouer le lien entre la terre qu’on a quittée et la terre d’accueil ; efficace également pour consoler la distance et tromper le manque de ses racines. Quant à Calais, j’entends souvent parler des conditions de vie déshumanisantes des personnes

exilées là-bas. Ça fait mal au cœur que les frontières soient agressives et cruelles à ce point. Encore une fois, espérons que les choses changent.

Calais la sociale

Est-ce que ton livre a été lu en Guinée, et par ta famille et tes amis ?

Mohamed Yarie Toure

J’ai reçu une vingtaine d’exemplaires avant la parution officielle le 6 février. Ils sont tous partis en Guinée. C’était une fierté pour moi d’offrir mon livre à mes écoles d’origine, à ma famille, à mes amis et proches.

Yarimodou, mon frère et un de mes personnages, me disait au téléphone que sa fille lisait et lui expliquait un passage de mon livre tous les soirs. Ça fait énormément plaisir. Mais aussi, si j’ai voulu que mon ouvrage soit lu en Guinée, c’est pour expliquer aux gens, à mes amis, aux jeunes de ma génération que l’Europe que nous connaissons face caméras n’est pas la même derrière les caméras.

Donc c’est très important aussi d’expliquer la réalité. Les belles photos sur les réseaux sociaux, c’est bien, mais il y a d’autres réalités également qui ne sont pas agréables. C’est important d’expliquer ce que les réseaux sociaux ne montrent pas souvent. Pas dans le but de dissuader, on ne dissuade pas quelqu’un qui manque d’espoir, c’est dur d’empêcher de partir celui qui voit son avenir tenir sur un bout de fil. C’est plutôt dans un esprit de sensibilisation et d’information.

« Hommage à ceux qui sont partis » poème lu par Mohamed Yarie Toure

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