Manifiesta, le temps d’un samedi

Le week-end dernier – pas celui-là mais celui d’encore avant – à Ostende, tandis que Jérémy et Marine réalisent une série d’entretiens avec différentes personnalité du monde associatif, syndical et politique, Caroline traverse les débats, les stands, les concerts et les allées de Manifiesta, véritable « Fête de l’huma à la belge » et circuit-court.
Récit en « je » d’une journée passée au milieu des syndicats, des militant·es, des familles et des musiques, avec cette impression persistante qu’on peut aussi lutter dans la joie et le plaisir d’être ensemble.

Et pratiquer le temps d’un week-end, à plein de fois mille dans un hippodrome, un bout de cette autre société possible et désiré.

Le week-end du 12-13 septembre 2026 se déroulait ManiFiesta à Ostende, un festival sur la côte belge mélangeant débats, musique, littérature, cinéma, activités sportives et artistiques. Cette « fête de l’Huma » à la belge, organisée par le PTB (Parti des travailleurs belges) ou PVDA chez les néerlandophones, se définit elle-même comme la fête de la solidarité.

Le site est en lui-même incroyable puisque les tentes et chapiteaux, montés par 2 500 bénévoles, s’étalent sur la pelouse de l’hippodrome d’Ostende au pied des tribunes de style « Belle Époque » de la fin du XIXe siècle, sous la protection d’une imposante statue de cheval se tenant sur ses pattes arrière et levant ses pattes avant vers la promenade royale qui longe la plage.

Le lieu est divisé en différentes zones où tout paraît fouillis au premier abord. Mais derrière ce joyeux désordre apparent se cache une organisation sans faille qui permet à chacun de se sentir en sécurité et l’esprit libre.

Au village syndical, j’ai assisté à un débat sur le syndicalisme en Afrique entre Joel Akhator Odigie, militant syndicaliste nigérian, secrétaire général de la branche panafricaine de la Confédération syndicale internationale, et le syndicaliste belge Hillal Sor, secrétaire général de la MWB-FGTB (métallos). Il a été question, entre autres, du partenariat entre les syndicats africains et européens, ces derniers n’étant pas toujours exempts de néocolonialisme. Débat qui m’a demandé beaucoup d’attention puisqu’une partie des interventions était en anglais… traduite en flamand !

Un festival où
les luttes se croisent

Le bâtiment des tribunes accueille un forum social où des organisations de la société civile, des associations et des ONG peuvent faire entendre leurs voix à travers des stands, des débats et des ateliers. À côté, « la plus grande foire aux livres de gauche », avec sa partie néerlandophone et sa partie francophone, héberge de nombreux ouvrages dont tous les discours et textes de Lénine, des biographies sur Mao, des livres à la gloire de la politique chinoise mais aussi des livres sur les grands leaders de la décolonisation africaine (Lumumba, Sankara…). Les femmes ne sont pas oubliées puisqu’on y trouve de nombreux ouvrages féministes.

Le coin Mundo fiesta est une petite porte sur le monde avec la possibilité de se régaler de plats africains ou de wraps palestiniens non loin de la tente « Cuba » et de celle de la Chine. La tente du PTB/PVDA offre des tote bags aux couleurs du parti, des autocollants réclamant de taxer les riches ainsi que des sweats floqués de nombreux slogans au choix. La Rebel zone attire la jeunesse autour des tentes de la Jeunesse unie et de Redfox. Traverser cet espace, même un instant seulement, vous régénère grâce à l’effervescence et l’énergie qui s’en dégagent. C’est d’ailleurs dans cette zone que déambule Gustavo Petro, le premier président de gauche de l’histoire de la Colombie de 2022 à 2026, venu pour raconter l’expérience sociale et écologiste menée par son équipe pendant quatre ans et raconter la résistance et la lutte qui continuent face au gouvernement d’extrême droite revenu au pouvoir depuis quelques mois.

« On peut militer
dans la joie »

Dans les allées, beaucoup de monde : des jeunes, moins jeunes, des personnes en fauteuil roulant, des parents avec des poussettes et surtout, beaucoup d’enfants ! Ce festival a d’ailleurs réservé tout un endroit pour accueillir le village enfants, non loin de la tente moules/frites. L’esprit très familial de cette manifestation m’a rappelé ma propre enfance, quand mes parents m’emmenaient avec mes sœurs à des réunions syndicales ou à celles du PSU. Nous adorions nous y rendre car nous savions que nous allions y revoir nos « copines et copains de lutte ».

En marchant au milieu de cette foule polyglotte dans laquelle circulent de nombreux keffiehs ou T-shirts aux couleurs de la Palestine, où les sourires et les rires se dessinent sur les visages, on comprend que ManiFiesta « reflète le monde tel qu’il devrait être » en démontrant qu’on peut militer dans la joie, qu’on peut prendre plaisir à être ensemble dans la lutte, qu’on peut débattre dans le respect.

« La solidarité
fait germer
l’espoir »

Cette communion se ressent lors du discours de Raoul Hedebouw, président du PTB-PVDA, discours tenu en français et en flamand bien évidemment. Il a su trouver les mots pour galvaniser la foule. La solidarité est naturellement mise en avant dans son discours quand il rappelle que « face au système qui craque, la solidarité fait germer l’espoir (…) [et qu’] avec des milliers de petits gestes de solidarité et de résistance, nous construisons pas à pas un nouveau rapport de force ». Ces actes de résistance et de solidarité doivent permettre de sortir du cadre qui « ne tient plus la route » et qui « nous mène sans cesse à la guerre, à la casse sociale et au chaos climatique ». Son intervention terminée, l’Internationale en flamand puis en français retentit, entonnée avec conviction par un auditoire acquis à la cause.

Puis c’est le temps des concerts sous le grand chapiteau du Main Stage. Le Balkan Paradise Orchestra ouvre le bal avec une performance extraordinaire. Dix musiciennes catalanes, jouant de cuivres, bois et percussions, interprètent un mélange d’œuvres du répertoire des Balkans et leurs propres compositions. L’énergie de dingue qui se dégage de ces incroyables artistes s’empare rapidement du public. Une femme d’un certain âge habillée avec un chic fou d’un magnifique et grand chapeau violet danse devant moi, les bras en l’air, le sourire aux lèvres. Au milieu du public, des mini-castells, ces tours humaines originaires de Catalogne, s’érigent sous les applaudissements du public. Là encore, toutes les générations sont réunies pour danser ou simplement se trémousser ensemble.

Il faut ensuite passer le temps avant le concert de Médine. Rien de tel alors que de se sustenter d’une bonne frite accompagnée d’une bière belge ! Un père et son fils dorment au milieu du brouhaha, allongés sur une chaise longue. Des parties de pétanque se déroulent non loin de là. Des marchands de produits artisanaux africains, d’Amérique latine mais surtout de Palestine profitent de l’affluence pour commercer.

Médine Gaza

Les spectateurs commencent à se rapprocher de la scène. Face à l’impatience qui grandit, des « Siamo tutti antifascisti » se diffusent petit à petit sous le chapiteau. Médine arrive alors. Une heure de show incroyable avec des textes incisifs qui dissèquent les dérives de la société. Médine est accompagné de deux musiciens et est rapidement rejoint par Alivor, jeune rappeur du Havre (comme Médine) qui a participé à la comédie musicale La Haine. Les titres se suivent. Une force incroyable se dégage de la cohue. Et puis, tout à coup, Médine entonne une chanson sur Gaza, seulement accompagné par une guitare acoustique. Des drapeaux palestiniens flottent alors au-dessus des têtes ainsi que des keffiehs tenus à bout de bras. Les bouches reprennent ensemble avec douceur le titre de cette chanson : Gaza Soccer Beach. L’émotion m’étreint. Les larmes affleurent. Les dernières notes à peine éteintes, le slogan « Free free Palestine » est repris avec une force renouvelée. Tout se termine avec l’4mour, cette chanson qui clôturait le spectacle de La Haine. C’est elle qui m’a fait découvrir Médine. Elle me prend aux tripes à chaque fois que je l’entends.

Et puis voilà, il faut partir, retourner à Calais. La nuit est tombée. Nous traversons ManiFiesta couvert de nuit en passant devant de nombreux petits spectacles. La foule est toujours là, les rires et les sourires continuent. Nous quittons les lieux, les jambes lourdes et fatiguées, mais après avoir touché du doigt ce que pourrait être ce monde de demain. Je ne peux que continuer à me battre pour donner tort aux médias qui prédisent un avenir dont nous ne voulons pas.


Retrouvez l’ensemble de nos article sur le mouvement social et ouvrier belge dans notre dossier « De l’autre côté de la frontière : Regards sur la belgique sociale et politique ».

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