« Je ne pouvais pas rester à ne rien faire » Entretien avec Giovanni Bordonaro,  président du PTB Région Bruxelles-Capitale

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À ManiFiesta 2026, Calais la Sociale rencontre Giovanni Bordonaro, président du PTB pour la région de Bruxelles et le Brabant wallon.

Depuis de longs mois, la Belgique est traversée par un important mouvement social contre le gouvernement Arizona. Réforme des pensions, salaires, services publics, fiscalité, militarisation : Giovanni Bordonaro revient sur cette mobilisation et sur le rôle que le PTB entend y jouer, aux côtés des travailleuses et travailleurs, dans les manifestations comme sur les piquets de grève.

Fils d’ouvriers issus de l’immigration italienne et de parents engagés syndicalement, Giovanni raconte le déclic politique de ses 18-19 ans : découvrir le conflit israélo-palestinien, les famines et l’ampleur des inégalités dans un monde pourtant riche. « Je ne pouvais pas rester à ne rien faire », explique-t-il en racontant son arrivée au PTB et sa découverte du marxisme.

Nous parlons également de la place des militant·es dans un parti politique, de la Palestine, de la question linguistique belge et de l’unité de la classe travailleuse au-delà des régions et des langues.

Alors que des milliards sont investis dans l’armement, le président de région rappelle que le gouvernement affirme dans le même temps manquer d’argent pour les salaires, les pensions et les services publics. « Ce deux poids, deux mesures doit cesser. »

Réalisation : Jérémy Ollivier, Marine Deseille, Pierre Muys

L’entretien

Propos recueillis par Jérémy Ollivier,
le 12 septembre 2026

Giovanni Bordonaro

Je m’appelle Giovanni Bordonaro. Je suis président du PTB de la Région de Bruxelles et du Brabant wallon.

Arizona :
un an et demi de
lutte sociale

Jérémy Ollivier – Calais La Sociale

Quelle est la situation sociale et politique aujourd’hui en Belgique ? J’ai l’impression qu’il y a une lutte un peu de longue haleine en ce moment.

Giovanni Bordonaro

Ça fait un an et demi maintenant que notre pays est marqué par une très forte lutte sociale qui est assez historique par sa longueur et son intensité. Ce sont des centaines de milliers de travailleurs, d’étudiants, de pensionnés qui luttent presque tous les mois depuis un an et demi contre un gouvernement qu’on appelle le gouvernement Arizona.

C’est un gouvernement majoritairement composé de partis de droite, mais aussi d’un parti qui se dit encore de gauche : du côté flamand, c’est un parti qui s’appelle Vooruit.

Mais voilà, ce gouvernement est très marqué à droite, notamment avec le MR de Georges-Louis Bouchez, qui est assez connu en Belgique, qui est assez radical dans ses propos, et également le parti N-VA, un parti nationaliste flamand où, là aussi, il y a des tendances assez radicales de droite.

Et donc ce gouvernement Arizona mène, depuis qu’il est au pouvoir, de grosses attaques sur nos acquis sociaux, que ce soit au niveau du blocage des salaires, que ce soit au niveau de l’augmentation de taxes comme la TVA, que ce soit au niveau de la réforme des pensions. Donc ils veulent forcer tous les travailleurs à travailler jusqu’à 67 ans, ce qui est vraiment beaucoup. Et ce qui est vraiment cupide là-dedans, c’est que toutes les personnes qui ne peuvent pas travailler jusqu’à 67 ans, parce que, tout simplement, des métiers pénibles, il y en a beaucoup. À 67 ans, tous les métiers sont pénibles, c’est ce qu’on dit. Eh bien, pour chaque année où ils partent avant 67 ans, ils perdent 5 % de leur pension. Sachant que la pension, de manière générale, si tu arrives jusqu’à 67 ans, n’est déjà pas très élevée. Alors imagine-toi si la personne part à 64 ans : ça fait 15 %, c’est énorme. Et donc ça, c’est vraiment une attaque très, très forte qui a vraiment été le cœur de la contestation sociale dans notre pays.

« Notre rôle, c’est d’être
aux côtés des travailleurs »

Jérémy Ollivier

Et justement, en parlant de la lutte sociale en Belgique, le PTB a quel poids aujourd’hui ? Parce qu’aujourd’hui, à ManiFiesta, on voit un parti autour duquel il y a plein d’organisations en lien et qui a l’air très vivant. Qu’est-ce qu’il pèse aujourd’hui en Belgique ? Et le progressisme, il a quelle place ?

Giovanni Bordonaro

Pour parler au nom du PTB, notre rôle, c’est d’abord d’être aux côtés des travailleurs.

Donc il n’y a pas eu une seule manifestation, il n’y a pas eu un seul piquet de grève où le PTB n’était pas présent, parce que nous, on croit vraiment en la force du mouvement social. On sait que c’est seulement avec un mouvement social fort qu’on va pouvoir vraiment faire reculer ce gouvernement et changer les choses plus globalement.

Et donc on est à leurs côtés, on les soutient, on veut entendre leurs témoignages. On veut vraiment se nourrir de leur vécu pour ensuite, évidemment, le relayer au Parlement. Mais plus que ça, on veut vraiment être un relais politique de ce mouvement social. Parce qu’il y a une contestation, il y a des revendications et il faut un relais politique.

Il faut un parti politique qui va se battre politiquement, qui va proposer un projet de société, qui va pouvoir répondre à l’ensemble de la classe travailleuse. Et ça, c’est le rôle que nous jouons aujourd’hui.

Jérémy Ollivier

Dans la politique française, il y a une organisation très hiérarchique : il y a les représentants à l’Assemblée etc. En Belgique, j’ai l’impression qu’il y a beaucoup de place pour les militants, entre guillemets, ordinaires. Quelle place donne-t-on au militantisme aujourd’hui dans la gauche en Belgique ?

Giovanni Bordonaro

En tout cas, nous, au PTB, on a une spécificité, c’est qu’effectivement, on est un parti de militantisme. Et donc on a des milliers de personnes dans notre parti qui s’engagent presque quotidiennement, qui se réunissent tous les mois pour discuter et pour préparer ensemble les luttes, comme celle contre l’Arizona, par exemple. Donc, chaque membre, à son niveau, a participé d’une manière ou d’une autre : en discutant avec les collègues, en essayant de convaincre les collègues, ou la famille à venir se joindre au mouvement social. On le fait en essayant d’expliquer pourquoi c’est important de se mobiliser, pourquoi c’est important d’aller manifester.  Et puis il y a aussi le militantisme, je dirais, plus local.

On a des personnes qui, dans leur quartier, dans leur commune, partout en Belgique, se battent simplement pour essayer de résoudre des problèmes concrets que les gens rencontrent dans leur quartier, que ce soit au niveau du logement, que ce soit au niveau de la propreté, que ce soit au niveau de la sécurité. Et donc vraiment, on est un parti où, si les gens veulent s’engager, s’ils veulent faire quelque chose de concret tout en ayant aussi une formation politique – parce qu’on est un parti politique, c’est ça aussi qui fait la différence – eh bien, ils vont vraiment pouvoir trouver une place chez nous.

Jérémy Ollivier

Une question peut-être un peu plus personnelle : qu’est-ce qui t’a fait venir au PTB ? Tu parlais de luttes sociales, des travailleuses, des travailleurs. Qu’est-ce qui te fait, en fait, tenir à ces luttes-là ? Est-ce que dans ton parcours, il y a eu un moment déclic ?

Giovanni Bordonaro

Je suis fils de parents ouvriers. De parents issus de l’immigration italienne. Mes parents, eux, n’ont pas pu faire d’études, n’ont pas pu aller à l’école. Et donc, toute leur vie, ils étaient ouvriers. Ils ont vraiment vécu la violence du patron, la violence de l’exploitation. Je l’ai vécu via mes parents.

Mes deux parents sont devenus avec le temps délégués syndicaux et ils sont actifs dans le syndicat. Ma mère l’est toujours parce qu’elle travaille toujours. Mon père maintenant est pensionné. Et donc, pour moi, c’était une suite logique, en fait. Et puis quand j’étais jeune, vers 18-19 ans, via des cours de morale au secondaire, il y avait un prof qui nous expliquait un peu ce qu’était le « conflit israélo-palestinien ». Moi, je découvre, je me dis : « Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? » La famine dans le monde… En fait, j’ai compris à un moment donné, je me suis dit : ce monde ne tourne pas rond, il y a une inégalité qui est énorme. On ne peut pas continuer à vivre comme ça, c’est pas possible. Il y a des gens qui travaillent aujourd’hui dans notre pays, en Europe, et qui n’ont pas les moyens de nourrir leurs enfants, qui n’ont pas les moyens de partir en vacances, qui n’ont pas les moyens de se soigner. Et puis, plus largement, dans le monde, il y a des gens, il y a des enfants qui meurent de faim. 

Voilà, moi, je ne pouvais pas rester à ne rien faire sachant ça. Ça, c’est le choix que moi j’ai fait. Chacun fait le choix qu’il veut, je ne juge pas. Et puis j’ai trouvé un peu par hasard le PTB en 2009. Et là, j’ai compris que le PTB proposait une analyse marxiste de la société. J’ai pu trouver beaucoup de réponses et après, c’est parti, quoi ! 

La Palestine
« au cœur de notre parti »

Jérémy Ollivier

Et justement, tu parles aussi de la question de s’identifier à des causes, de lutter pour la justice dans le monde. Et en France, la gauche a été divisée, et est toujours divisée, sur la question de la Palestine. Et pour beaucoup de gens de gauche, c’est un peu évident qu’on doit lutter contre un génocide. Quelle place a occupé la lutte contre le génocide aujourd’hui en Belgique ?Comment vous vous êtes emparés de ça ?

Giovanni Bordonaro

Le mouvement pour la Palestine s’est aussi fortement développé ces derniers mois. Il y a eu vraiment, à un moment donné, ce qu’on appelle la Ligne rouge en Belgique. Ça a été marqué par plus de 100 000 personnes mobilisées pour la Palestine. Donc on n’a pas vécu ça depuis des années. Et nous, au PTB, on a vraiment une tradition, je dirais, historique.

La lutte pour les droits de la Palestine a toujours été au cœur de notre parti. Et d’ailleurs, petite anecdote, ma première manifestation avec le PTB, c’était pour la Palestine. La lutte contre le colonialisme et l’impérialisme, ainsi que le droit à la souveraineté des peuples, sont vraiment centraux dans notre vision de société, dans notre projet.

Et la Palestine, malheureusement, est un triste exemple d’une population qui se fait coloniser, qui se fait détruire. Et d’autant plus depuis ces derniers mois, où cela se fait avec une intensité extrême. Et encore aujourd’hui à l’heure où l’on parle, même si on en parle moins dans les médias, il est toujours très important de dire haut et fort que le génocide est toujours en cours.

On est en train de massacrer une population entière. Et en tant que parti de gauche, peu importe que ce soit du centre gauche, de la gauche radicale ou quoi que ce soit d’autre, on doit

défendre le peuple palestinien sans ambiguïté.

Jérémy Ollivier

Et une autre question aussi qui m’a intéressé, c’est la question linguistique en Belgique. Et le rôle qu’y joue le PTB. À ManiFiesta, on entend plein de langues. On entend les gens parler en flamand, en français, mais aussi en arabe. Comment vous pensez cette question ?

C’est quand même une question qui divise dans l’histoire belge, qui a été une question aussi douloureuse dans les familles. Comment vous vous situez par rapport à cette question ? Est-ce que vous essayez d’y répondre ?

Giovanni Bordonaro

Notre première réponse se trouve dans l’identité même de notre parti, le PTB-PVDA. On est le seul parti unitaire en Belgique. Donc PTB-PVDA est le même parti. Il n’y a pas de division entre les deux. Chez les autres partis, on a le PS d’un côté, Vooruit de l’autre : ce sont deux partis différents avec deux tendances différentes.

Nous, c’est un seul et même parti. Et déjà ça, c’est un signal, un message fort qu’on veut porter : c’est que nous, nous sommes pour l’unité du pays. Pas uniquement pour une question géographique nationale, mais parce qu’on défend l’unité de la classe travailleuse. Qu’on soit Flamands, qu’on soit Bruxellois, qu’on soit Wallons, qu’on soit de la Communauté germanophone, parce qu’on a trois langues nationales dans notre pays, il y a aussi l’allemand, à l’est de notre pays. On veut unir la classe travailleuse. Et donc, pour nous, il n’est pas question de diviser les gens par région, par langue. On veut défendre la solidarité, l’unité. Et c’est comme ça aussi qu’on va pouvoir aussi construire un contre-pouvoir fort: la classe travailleuse doit être unie.

Et après, à l’intérieur de ça, on a effectivement plein de personnes d’origines différentes, avec chacune leur langue, chacune leur culture, etc. Et chez nous, tout le monde est le bienvenu. On défend vraiment la classe travailleuse dans son ensemble et dans toute sa diversité.

« Ce n’est pas possible
d’aller jusqu’à
67 ans »

Jérémy Ollivier

Et justement, sur cette question de lutte des classes, de défendre la classe ouvrière face au capitalisme, ce qui est aussi intéressant, c’est quand on voit toutes les luttes syndicales. Ce ne sont pas du tout de grands discours marxistes qui seraient un peu abstraits ou éloignés de la vie quotidienne. Est-ce que toi, tu aurais — c’est une question difficile — une émotion liée à une lutte sociale qui t’a marqué dans ton parcours ? Peut-être une lutte en Belgique ou ailleurs, quelque chose qui fait que là tu te dis : « Mais c’est ça qu’il faut défendre, c’est pour ça qu’il faut se battre » ? 

Giovanni Bordonaro

Il y a tellement de choses… Je vais partir sur ce que j’ai vécu là, maintenant : c’est l’histoire de la pension, qui est vraiment une lutte d’une violence extrême. D’ailleurs, mon père a dû prendre sa pension plus tôt que prévu parce qu’il avait peur de tomber dans ce fameux malus pension. J’ai vu des gens qui étaient presque en pleurs, disant : « Ce n’est pas possible d’aller jusqu’à 67 ans. » Quand on voit aussi l’écart entre ce que les travailleurs gagnent et ce que les grandes multinationales gagnent, c’est inacceptable. L’inégalité est juste énorme. Et là, il y a une revendication qui est vraiment très forte, qu’on porte depuis des années : c’est la taxe des millionnaires. On a encore fait une étude récente qui est sortie pas plus tard qu’il y a quelques jours. Les 1 % les plus riches de ce pays, l’année passée, ont augmenté leur richesse de 22 milliards.

Et après, on dit aujourd’hui aux gens : “il faut se serrer la ceinture… C’est difficile pour tout le monde…” Mais c’est d’une hypocrisie sans nom ! Ça, c’est quelque chose qui me met vraiment en colère, quoi. C’est inacceptable.

Pensions ou F-35 ?

Et l’autre chose aussi, c’est maintenant la militarisation de l’Europe, de la société. On est en train d’investir des milliards dans les fameux F-35, qui sont des avions de guerre. C’est pas des avions de défense, ça, c’est des avions pour attaquer, pour aller dans un pays et bombarder, c’est ça.

Et donc, comme on se prépare, il y a une fièvre militariste qui est en train de se développer, qui est nuisible, parce que la guerre ne profite à personne, à part aux grandes industries pétrolières et de l’armement. Et puis il y a effectivement — et c’est là où on essaie de faire le lien entre les deux — le fait qu’on est en train d’investir des milliards dans la guerre.

Et puis on va nous dire qu’il n’y a pas d’argent pour nos salaires, qu’il n’y a pas d’argent pour nos pensions, qu’il n’y a pas d’argent pour les services publics. Alors ce deux poids, deux mesures doit cesser.

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