« pas un truc de vieux ! » – entretien avec les jeunes syndiqué·es du FGTB belge

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À ManiFiesta 2026, Calais la Sociale rencontre Antoine, Iris et Maeva, trois militant·es du stand des Jeunes FGTB pour parler de ce qui traverse aujourd’hui la jeunesse et le mouvement social en Belgique.

Frais d’inscription dans l’enseignement supérieur, politiques du gouvernement Arizona, chômage, climat, militarisation, montée de l’extrême droite, Palestine : derrière ces différents fronts, une même question revient – à quoi sert un syndicat quand on est jeune ?


Pour ces trois militants, le syndicalisme ne se limite pas à défendre individuellement les travailleuses et travailleurs. Il est aussi un outil collectif, politique et internationaliste, avec l’ambition de transformer la société.
Les trois militant·es racontent également la place prise par la jeunesse dans le mouvement social belge. Un entretien sur ce que signifie encore se syndiquer, lutter et essayer de gagner.

Réalisation : Jérémy Ollivier, Marine Deseille et Pierre Muys

L’ENTRETIEN

Antoine

Bonjour Calais la Sociale. Moi, c’est Antoine, je suis militant aux Jeunes FGTB. Je suis là pour militer auprès de la magnifique population d’activistes de Belgique.

Maëva

Moi, c’est Maëva. Je suis là parce que je pense que c’est hyper important de collectiviser, d’être solidaires et d’être tous et toutes ensemble, parce qu’on lutte contre la même chose. Ma place n’était nulle part ailleurs qu’ici.

Iris

Moi, c’est Iris. Je suis travailleuse permanente aux Jeunes FGTB de Bruxelles et je suis là pour sensibiliser les gens à l’importance de se syndiquer en tant que jeune.

« Pourquoi lutter
pour nos pensions
alors que tout brûle
autour de nous ? »

Jérémy – Calais la Sociale

On peut le voir dans le festival : il y a vraiment une diversité de luttes. Aujourd’hui, en Belgique, quelles sont les luttes sociales importantes pour les jeunes syndiqué·es ?

Antoine

Il y a toutes les luttes étudiantes, bien évidemment, avec la hausse du prix du minerval, comme on l’appelle en Belgique, c’est-à-dire les frais d’inscription à l’université et en haute école.

Iris

Il y a aussi la question de la militarisation. On a un nouveau gouvernement qui va beaucoup investir d’argent dans le militaire et couper dans les services publics. C’est pour ça qu’on voit une hausse du minerval, une attaque sur les chômeurs et sur le droit du travail de manière générale. Et surtout, la militarisation, à terme, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que ce sont les travailleurs qui vont devoir aller au front… C’est une de nos grosses priorités.

Maëva

On a vu cet été énormément d’incendies un peu partout, des catastrophes naturelles également. C’est quelque chose qui tient à cœur aux jeunes. Ils ont peur. Ils se disent : « Pourquoi lutter pour nos pensions, par exemple, alors que tout brûle autour de nous ? » C’est vraiment un enjeu à prendre en considération.

Arizona :
« un frein à leur avenir »

Jérémy

En France, on a un peu le problème de ne pas trop s’intéresser à la vie politique belge, et je pense que l’inverse n’est pas le cas. On a quand même entendu parler d’un certain gouvernement Arizona. Qu’est-ce que c’est, Arizona, aujourd’hui, quand on est jeune en Belgique, ou même quand on ne l’est pas ?

[NDLR: « Arizona » est le surnom de la coalition fédérale dirigée par Bart De Wever depuis février 2025, réunissant la N-VA, le MR, Les Engagés, le CD&V et Vooruit.]

Antoine

Pour les jeunes en Belgique, Arizona, c’est beaucoup de problèmes, ça, c’est sûr. C’est un gouvernement de droite avec un seul parti de gauche, le Parti socialiste flamand. Il est en place depuis quelques années maintenant et passe beaucoup de mesures antisociales qui s’attaquent en priorité au chômage, aux chômeurs et aux malades de longue durée, en essayant  de faire la chasse aux chômeurs et aux malades de longue durée.

Maëva

Pour les jeunes, le gouvernement Arizona met vraiment un frein à leur avenir. Ils sont en train de couper tout espoir, tout sens, notamment avec les mesures sur l’enseignement. Comme mon camarade le disait tout à l’heure : mettre un minerval à 1 200 €, qui peut se le permettre ? C’est encore une certaine classe, une certaine population.

On va nous dire : « Oui, mais il y a des bourses, etc. » Mais ça ne justifie pas. Ça veut dire qu’énormément de jeunes ne pourront pas faire d’études. Il y a aussi les coupes dans le chômage, alors qu’il n’y a pas assez d’emplois pour tout le monde. Et ce n’est pas le gouvernement Arizona qui recrée de l’emploi. Ça, c’est faux. D’ailleurs, énormément d’entreprises ont fermé en Belgique ces dernières années. Je pense notamment à Audi, ici, récemment, à Thy-Marcinelle aussi, qui est en grand danger. C’est quoi, l’avenir pour ces jeunes ? Ce n’est pas Arizona qui va leur en proposer un, loin de là.

[NDLR:  Thy-Marcinelle est une usine sidérurgique de Charleroi. En 2026, la fermeture de sa phase à chaud a été actée dans le cadre d’une restructuration prévoyant le départ de 167 travailleurs ; la phase à froid poursuit son activité.]

Un front commun
de plus de
2 000 jeunes

Jérémy

Sur l’image qu’on a aujourd’hui du syndicat en France, il y a comme un défi pour les syndicats : parler à tous les âges, aux étudiants, aux jeunes travailleurs et travailleuses. Est-ce que vous êtes une exception ? Ou est-ce qu’il y a vraiment aujourd’hui un renouveau syndical où la jeunesse mène des luttes et n’est pas simplement là sur les photos ?

Iris

Ça reste un défi de parler à la jeunesse et de savoir ce que représente un syndicat pour un jeune, parce que ça a l’air d’être vraiment un truc de vieux, un truc qui arrive quand tu entres dans le monde du travail. Et encore, dans une entreprise où ton délégué syndical vient vraiment te voir.

On a beaucoup de chance en Belgique parce qu’on est un des pays avec le plus haut taux de syndicalisation. On le doit au mouvement ouvrier, au mouvement des travailleurs et aux luttes passées. Mais, pour la jeunesse, ce n’est pas toujours très clair ce qu’est un syndicat. C’est notre travail aux Jeunes FGTB, mais aussi celui des autres jeunesses syndicales.

Ce qui est très nouveau avec les luttes contre Arizona, c’est qu’on a créé un front commun syndical : on s’est liés avec toutes les jeunesses syndicales. Ici, dans cette tente, il y a la FEF, le syndicat des étudiants, les Jeunes CSC, le syndicat des verts, et les Jeunes FGTB, le syndicat des rouges.

[NDLR:  La FEF est la Fédération des Étudiant·es Francophones. Les Jeunes CSC et les Jeunes FGTB sont des organisations de jeunesse syndicales liées respectivement à la CSC et à la FGTB.]

On organise des blocs de plus de 2 000 jeunes à chaque manifestation. C’est vraiment une avancée énorme. Ces jeunes se sont dit à un moment : « OK, ça me parle, je vais aller voir ce que c’est et je me bouge », parce qu’ils comprennent de plus en plus que le monde dans lequel ils vivent et le système économique dans lequel ils sont ne sont pas à leur avantage. C’est à nous de pousser l’idée que le syndicat est un outil de lutte contre le capitalisme, le système économique dans lequel on vit aujourd’hui.

Jérémy

En France, on entend souvent dans le milieu syndical que le syndicalisme n’est pas politique. On parle de la charte d’Amiens, de choses comme ça. Pour vous, est-ce que le syndicalisme est politique ? Et il y a des luttes internationales, comme le soutien à la Palestine, qui sont aussi pour vous des luttes syndicales. Quelles conséquences ça a ?

Iris

La FGTB défend un projet de société socialiste. Dans notre charte, il est clairement écrit qu’on est contre le système dans lequel on vit et qu’on veut une transformation sociale. Donc oui, c’est politique. Si on s’arrêtait juste à de l’aide individuelle, on ne changerait pas les choses. Si on veut vraiment gagner des droits pour les travailleurs, c’est politique.

Si on en est aujourd’hui à ce taux de syndicalisation en Belgique, c’est grâce aux travailleurs qui sont descendus dans la rue, grâce aux luttes politiques. Et si on veut l’émancipation de tous les travailleurs et de toutes les travailleuses, il va falloir changer ce système. C’est politique

Si on veut aussi l’émancipation des travailleurs et travailleuses en Palestine, c’est encore plus important de travailler l’internationalisme. Ce n’est pas parce que tous les travailleurs en Belgique vont être libérés qu’on changera tout d’un coup de système : on a besoin de le changer globalement. Il est aussi de notre devoir d’agir, surtout quand des armes transitent par le port d’Anvers et vont directement en Palestine, quand nos universités collaborent encore avec des universités israéliennes.

On a aussi un transfert d’argent par l’Union européenne en Palestine. Du coup, ça va vers Israël, pas vers la Palestine, vous vous doutez. Donc oui, clairement, c’est important.

Antoine

Cette question internationaliste est très importante. L’importance du syndicat dans les luttes internationales, c’est que nos travailleurs ont un impact sur d’autres travailleurs ailleurs dans le monde. Les dockers du port d’Anvers, par exemple, ont un impact. On l’a vu dans le port de Gênes : ils ont fait grève pour ne pas livrer des armes à Israël. Ça a un impact sur la politique internationale. Donc oui, le travail est politique, et les travailleurs et le syndicat aussi.

« Si on est
dans la merde,
ce n’est pas à cause

de notre voisin »

Jérémy

J’ai une question qui paraît très centrée sur la France, mais nous, en France, on est un peu partagés entre une sorte de désespoir politique face à la montée du fascisme, des discours d’extrême droite, et en même temps une sorte d’espérance pour une gauche qui a de nouveau des idées. Comment vous voyez la situation en France ? Est-ce que ce qui s’y passe intéresse la Belgique ?

Maëva

Tout ce qui se passe dans le monde entier nous intéresse. On n’est pas sur une île déserte, et même si on l’était, on vit sur la même planète. Oui, il y a une tension, une montée du fascisme et c’est effrayant. Je pense notamment à l’AfD qui a gagné… Mais je pense que les gens se réveillent quand même, qu’ils conscientisent certaines choses. Et si on est dans la merde, vulgairement parlant, ce n’est pas à cause de notre voisin, ce n’est pas à cause du bouc émissaire que le système essaye de nous montrer. C’est à cause de ce système même qu’on est dans une situation hyper problématique.

Mais les gens commencent à comprendre. Au début du gouvernement Arizona, les gens ne savaient pas forcément ce qui se passait. Ils voyaient deux ou trois mesures. Aujourd’hui, quand on va dans les manifs, sur les piquets de grève, les gens peuvent nous donner les mesures du gouvernement Arizona, nous parler de ce qui se passe politiquement à l’international. J’ai entendu combien de personnes dire : « Moi, je ne voterai plus à droite parce que la droite défend Israël et ne soutient pas la Palestine. Ce n’est pas normal. » Ces choix politiques à l’international vont aussi influencer les choix politiques nationaux.

Ici, à Charleroi, il y a eu la venue d’une personne de Fratelli d’Italia, le parti d’extrême droite italien. On s’est mobilisés contre ça. Les gens sont conscients que l’extrême droite ne va pas nous aider, que c’est quelque chose de dangereux. L’histoire nous le montre. Et ce n’est pas parce que certaines personnes n’y croient pas qu’on doit se dire : « Tant pis, on abandonne. » On est ensemble et, ensemble, on est vraiment plus forts. On peut vraiment lutter contre tout système catastrophique.

« On va gagner.»

Jérémy

Pour finir sur cette note combative, une ernière question : c’est quoi votre espérance en ce moment, au niveau du mouvement social belge ? Est-ce qu’il y a une lutte que vous êtes en train de gagner ? Vous pouvez gagner quoi ?

Antoine

On va gagner ! C’est sûr qu’on va gagner. Je pense que tout le monde ici partage cet espoir et cette envie de gagner.

Iris

En Belgique, on est en train de vivre un moment hyper historique. C’est le 19ᵉ mois de lutte contre notre gouvernement Arizona, quelque chose qu’on n’a jamais vu auparavant. Dix-neuf mois de mobilisation sociale, de manifestations, de grèves, avec de plus en plus de gens dans la rue, des gens qui n’ont jamais manifesté de leur vie et qui descendent avec nous.

Les syndicats annoncent encore une prochaine date, le 9 octobre. Là, on réévaluera si on peut continuer. Mais nous, on y croit au plus profond de nous-mêmes. On n’a jamais vu autant de jeunes venir en manifestation, autant de travailleurs venir en manifestation, bloquer leur lieu de travail, parler autour d’eux.

Il y a une étude récente de l’Université libre de Bruxelles qui montre que, dans toutes les parties du pays, plus de 50 % sont favorables au mouvement social. Même en Flandre. Ça signifie qu’on change quelque chose et qu’on y arrive.

À nous de continuer à bâtir la suite. Si on pense qu’il n’y a plus d’optimisme et plus d’espoir, on joue le jeu de la droite, parce qu’elle veut nous faire croire qu’on n’y arrivera pas. Si on se dit : « À quoi ça sert de se battre ? », on ne va plus le faire. Et donc, qui se battra ? C’est pour ça que c’est important de rester optimiste et de croire qu’on va arriver à quelque chose.


Retrouvez l’ensemble de nos article sur le mouvement social et ouvrier belge dans notre dossier « De l’autre côté de la frontière : Regards sur la belgique sociale et politique ».

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