« Soigner sans faire payer : le modèle des maisons médicales belges » Entretien avec Hanne Bosselaers

MANIFIESTA – 12 septembre 2026

À ManiFiesta, Calais La Sociale a rencontré Hanne Bosselaers, médecin généraliste à Molenbeek au sein de Médecine pour le Peuple. Dans ces maisons médicales, le soin se pense comme un droit : accessible, solidaire et inclusif, au plus près des réalités sociales des patient·es. Mais Hanne Bosselaers va plus loin : pour elle, soigner ne peut pas se réduire à réparer les conséquences d’un système. Elle défend une véritable politisation de la médecine, où soignant·es comme soigné·es peuvent comprendre ce qui agit sur leur santé, s’organiser et prendre part collectivement à la défense de leurs droits.

ENTRETIEN

Propos recueillis par Marine Deseille,
le 12 septembre 2026

« La santé devrait
être un droit
pas une marchandise »

Marine Deseille – Calais La Sociale : 

Bonjour Hanne, est-ce que vous pouvez vous présenter ?

Hanne Bosselaers : 

Bonjour, je m’appelle Hanne Bosselaers, je suis médecin généraliste pour Médecine pour le peuple, à Molenbeek. Notre maison médicale fait partie des onze maisons médicales que compte Médecine pour le peuple. On est actif dans tout le pays, et notre maison médicale se situe dans un quartier populaire de Bruxelles, à Molenbeek, où il y a un public très mixte : des familles, beaucoup d’enfants, des gens avec ou sans papiers, et une équipe très diversifiée, avec des médecins, des infirmières, des aides sociales, des collègues à l’accueil, au nettoyage…

Marine 

Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce qu’est Médecine pour le peuple ?

Hanne

C’est une organisation qui compte onze maisons médicales. Ce sont aussi des centres d’action. On ne fournit pas seulement des soins, on organise aussi nos patients pour défendre le droit à la santé. Nous sommes liés au PTB – Parti du Travail de Belgique –

Nous avons une vision politique : la santé devrait être un droit et pas une marchandise, et ce droit devrait être garanti à tout le monde. Rien que de dire ça, c’est déjà très politique dans ce monde… (sourire).

Marine

Quand il n’y a pas de maison médicale, comment se passe l’accès à la santé pour les personnes vulnérables ?

Hanne

Heureusement, à Bruxelles, il y a encore des initiatives accessibles, que ce soit en ligne zéro ou en première ligne, grâce à la sécurité sociale en Belgique.

Pour les gens qui sont inscrits auprès de notre maison médicale, la mutuelle, l’assureur public de la maladie, paie un montant fixe par patient inscrit. Comme ça, nous, on peut soigner gratuitement, et on est payé par la sécurité sociale. Nous faisons partie intégrante du système de santé belge. Nous ne sommes pas une ONG qui vit de donations pour soigner des gens qui n’ayant aucun accès aux droits sociaux et à l’assurance publique de la maladie. Notre public est mixte. Par la solidarité de nos patients qui ont une mutuelle, on peut aussi soigner une partie des gens qui sont sans-papiers. Notre porte est évidemment ouverte. L’accessibilité aux soins, c’est ce qui préserve le plus la santé. Si tu peux pas avoir accès à de la prévention ou à des soins corrects, en cas de maladie, c’est juste impossible. Les médicaments sont déjà suffisamment chers en Belgique. Il y a une commercialisation des soins de deuxième ligne, avec les hôpitaux qui deviennent très chers. La Belgique est un des pays où le patient paye le plus de sa poche par rapport aux pays voisins. Chez nous, c’est plus de 19 %, en France ça doit être 12 ou 13 %.

La Belgique est un pays qui coûte cher pour les gens qui ont une maladie.

« La santé dépasse le fait de
voir un médecin ou pas »

Marine

Vous parliez des personnes sans-papiers. Vous avez des patients qui sont sans titre de séjour. Cela m’amène à faire un parallèle avec Calais où des personnes en exil passent par chez nous. Pour le soin, celui-ci ne se fait que via des ONG. Le Centre hospitalier, via une permanence d’accès aux soins, peut proposer des consultations, mais c’est quand même des associations qui portent ça. D’où le parallèle : faire du soin, de la médecine… et être activiste, avoir une idéologie, un militantisme réel… Est-ce que c’est quelque chose qui vous a toujours animé quand vous êtes devenue médecin ?

Hanne

Pas seulement depuis que je suis devenue médecin. Ça a surtout commencé quand je suis partie travailler en Palestine. Je suis allée travailler en 2012, 2013 à Gaza, pour monter un jumelage entre notre centre d’action médicale et une clinique de première ligne de l’ONG Awda en Palestine

C’est surtout là que j’ai vu que les conditions des gens sont tellement terribles que ça affecte la santé à plein de niveaux : le logement, le fait d’avoir un travail digne, le droit à l’enseignement, l’accès aux soins et à la prévention. S’il n’y a pas d’organisation communautaire – les Palestiniens s’organisent en groupes de jeunes, en centres culturels, trouvent des lieux où se soutenir – on ne peut pas garantir la santé non plus. C’est là que j’ai vu que la santé dépassait le fait de voir un médecin ou pas. Vouloir assurer ça, ces bonnes conditions, ces déterminants sociaux de la santé pour tous, ça veut dire s’engager politiquement. On ne peut pas changer grand-chose individuellement en consultation. Pareil pour l’accueil des réfugiés. On peut soulager les soucis des gens au niveau individuel, mais on doit aussi fermer le robinet et faire en sorte que les politiques prennent leurs responsabilités et que chacun puisse avoir accès à ses droits. Ça ne vient pas tout seul…

« Être soignant
et pas engagé politiquement,
ça n’a pas vraiment de sens »

Marine

Est-ce que pour vous, l’engagement politique, ou l’activisme, doit être inhérent à la profession médicale ? Il y a tout un courant de pensée considérant que les soignants doivent rester neutres, ne pas se positionner politiquement dans leur métier…

Hanne

Beaucoup de collègues disent qu’il faut être apartisans, ne pas trop parler politique parce qu’on ne doit pas se couper d’une partie de la population. Mais c’est pas vrai. Cette peur d’être vu comme « politique » maintient le soignant dans une forme de non-sens dans la pratique de son travail. Je vois beaucoup de collègues partir en burn-out professionnel parce qu’ils soignent les conséquences d’un système et de choix politiques qui sont faits, sans même qu’ils émettent le moindre avis là-dessus.
Moi je ne pourrais pas le faire. Se comporter ainsi crée aussi une barrière entre ton patient et toi en tant que soignant. Parce que tu dois entrer dans la logique des idées véhiculées par les politiciens : les travailleurs malades seraient des profiteurs, les gens qui perçoivent des allocs devraient plutôt trouver un travail… Ces idées-là, si tu commences à les intégrer afin de ne pas t’y opposer, alors tu n’es plus dans le même bateau que ton patient. Moi, je veux être aux côtés des gens qui vivent dans le même système, et qui veulent un monde vivable pour tous, avec des droits égaux.

C’est pour ça que je suis si contente d’être ici, aujourd’hui, à Manifiesta, ensemble, avec des patients de la maison médicale. Pour pouvoir s’amuser, créer du lien, et surtout pour essayer de changer ce monde ensemble. Donc oui, pour moi ça n’a pas vraiment de sens d’être soignant et pas engagé politiquement. Et je pense qu’à l’avenir on va devoir s’engager encore plus, parce que nos professions sont sous pression. Nous vivons en Belgique une pénurie de médecins et d’infirmières, surtout en première ligne. On a des conditions de travail qui ne sont pas très faciles. Si on résiste pas collectivement, si on se serre pas les coudes entre soignants, si on ne lie pas nos professions entre elles, il n’y aura plus de secteur de la santé… Tout le budget partira dans la militarisation et on se retrouvera sans rien. Même pour survivre en tant que secteur professionnel, il faut s’engager.

Marine

Vous parliez de patients que vous suivez et qui sont présents aujourd’hui. Ça me fait penser à un concept qu’on appelle empowerment. Est-ce qu’il y a de ça là-dedans ? Est-ce que les gens qui viennent en tant que patients, qui fréquentent les maisons médicales et qui sont accompagnés par les professionnels qui y travaillent… Est-ce qu’il n’y a pas pour eux, en tant que personnes soignées, un rôle à jouer vis-à-vis des institutions ?

Hanne 

Absolument. Quand on veut défendre l’accès à la santé, on a besoin des personnes concernées parce que ce sont elles qui en ont le plus à dire. C’est pour ça qu’on essaye de sensibiliser nos patients, de les rendre acteurs. Quand ils viennent avec nous à Manifiesta, c’est pas juste pour passer une chouette journée à la mer et pour laisser les enfants jouer, c’est aussi pour entendre les discours, pour participer aux débats. L’atelier qu’on a mené ici sur l’alimentation saine, ce sont deux patients de la maison médicale qui l’ont réalisé. Chacun à son niveau, avec son niveau d’éducation, participe à Manifiesta, pour aider à résister, ou pour comprendre comment le monde fonctionne et comment on le vit ici.

Marine

Est-ce que, auprès des instances, des démarches sont faites pour que justement les patients puissent témoigner des bienfaits de ces maisons médicales en termes d’accès aux soins et à la prévention, en termes de rétablissement ?

Hanne

On essaie de montrer les expériences positives, de partager des témoignages. Mais c’est vrai qu’il n’y a pas tellement d’écoute chez les politiques. Parfois, ils créent des groupes de travail pour entendre les patients… Parfois, pour les plateformes d’entraide entre patients, ils sont consultés… C’est pas pour autant que les politiques changent et qu’il y a davantage de budget… Pour moi, c’est surtout une façade quand un politique s’affiche en allant vers les citoyens. Souvent d’ailleurs, c’est pour dire : « il n’y a pas de budget, on va devoir couper, ça va faire du mal à tout le monde… » Non, ça va surtout nous faire du mal. On va augmenter le prix des médicaments et des consultations, et on ne va pas toucher aux grandes fortunes des riches. Donc je trouve pas ça crédible quand les politiques s’intéressent aux expériences positives des gens… Mais il faut le faire, parce que c’est comme ça que les masques tombent et que les gens voient pour quelles raisons ils n’arrivent pas à payer leurs factures d’hospitalisation.


Retrouvez l’ensemble de nos article sur le mouvement social et ouvrier belge dans notre dossier « De l’autre côté de la frontière : Regards sur la belgique sociale et politique ».

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