La Terre gronde

Quelque chose remue en cette rentrée. Les syndicats s’organisent, les appels à ressortir les gilets jaunes pour octobre recommencent à circuler, tandis que les mobilisations écologistes se donnent rendez-vous le 26 septembre. Des colères différentes, des histoires différentes, des fronts qui ne se confondent pas nécessairement — mais un même sentiment que le sol n’est plus tout à fait immobile.

C’est dans ce contexte que nous publions ce texte de Caroline Ndiaye. La Terre gronde ressemble à un relevé de sismographe. L’aiguille tremble, parfois à peine, parfois brutalement. Elle enregistre des secousses dispersées : des solidarités, des résistances, des refus, des gens qui se regroupent et qui, ici ou ailleurs, décident de ne plus laisser faire.
Pris séparément, chacun de ces mouvements semblent minuscule. Mis bout à bout, ils dessinent peut-être autre chose : la seconde d’avant.

La terre gronde.

En Albanie des flamants roses défilent par milliers dans les rues de Tirana
contre la corruption et défient la fille d’un canard millionnaire.


La terre gronde.

Depuis la mort d’une gamine qui ne demandait qu’à vivre, des rassemblements s’organisent devant les tribunaux et le ministère de la justice pour réclamer la fin de l’impunité pour les crimes sexuels, pour la mise en place d’une loi intégrale pour protéger les enfants et les femmes des agressions sexuelles, contre le patriarcat.

La terre gronde.

Dans ce monde où les canicules deviennent la norme, où les feux de forêt se multiplient partout dans le monde, où la biodiversité s’effondre, des femmes et des hommes, de simples citoyen.nes et des militant.es de longue date s’unissent et luttent pacifiquement pour protéger des zones humides menacées par un canal inutile, des terres cultivables et de vieux platanes condamnés par une autoroute, des tilleuls centenaires menacés pour faire place à un parking, des arbres promis à l’abattage pour construire un immeuble de bureaux et de logements sociaux.

La terre gronde.

Lors de la remise des diplômes dans les grandes universités américaines, des étudiant.es sortent des drapeaux palestiniens ou soudanais, bravant les
interdictions et les risques d’emprisonnement.

La terre gronde.

Aux États-Unis, on se mobilise encore et toujours contre l’immonde Glace.

La terre gronde.

Partout en France, des milliers de personnes tendent la main vers les exclu.es, les sans papiers, les mineurs isolés en rechargeant les batteries des téléphones, en hébergeant pour quelques nuits ou quelques mois, en donnant du temps…

La terre gronde.

Environ 200 personnes se regroupent devant une crêperie bretonne pour
soutenir la propriétaire qui pour certains individus à la tête vide, n’a pas « la
bonne couleur de peau » pour faire des crêpes et des galettes bretonnes.

La terre gronde.

Des associations de malades du cancer, des paysan.nes, des scientifiques et des médecin.es se rassemblent pour dénoncer la réintroduction de pesticides mortifères pour la biodiversité dont les humains font partie.

La terre gronde.

Partout dans le monde, des humains s’unissent pour lutter contre le profit, la
consommation à outrance, l’individualisme, les exclusions, les haines de celui qui est différent, les génocides, les écocides…contre ce monde capitaliste qui profite à une petite minorité.

La terre gronde.

Comme elle a grondé en 1788…à la veille d’une révolution qui a voulu mettre
à terre les privilèges.

La terre gronde…en attendant qu’elle se soulève pour mettre fin aux nouveaux privilèges et pour mettre en place une nouvelle société basée sur l’empathie, la solidarité, la curiosité, le bien commun.

Käthe Kollwitz – Planche 5 de la série La Révolte des paysans, 1908

Cette nouvelle société est possible ! Pour la connaître, il faut lire l’essai de Thimotée Parrique, Ralentir ou périr. L’économie de la décroissance, (Seuil, 2022)

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