A Calais, le réchauffement climatique réglé à coup de clim’

Mardi 23 juin, le conseil municipal de Calais a adopté une délibération prévoyant l’acquisition de plus de 200 climatiseurs pour les écoles de la ville. En pleine canicule, alors que des établissements invitent les familles à garder leurs enfants et que des kermesses sont annulées, la réponse peut sembler évidente. Mais elle dit surtout l’absence d’une vraie politique d’adaptation de la ville au réchauffement climatique.

Qui aurait pu prédire ?

Il fait trop chaud dans les écoles. Les enfants suffoquent. Les personnels travaillent dans des conditions intenables. Les familles sont invitées à garder leurs enfants chez elles. Les festivités de fin d’année, les kermesses, ces petits moments collectifs qui font aussi la vie des écoles et le lien entre parents et personnels, sont annulées.

Cette fermeture des écoles pose un problème social. Tout le monde ne peut pas poser une journée, télétravailler ou trouver une solution de garde au pied levé. Tout le monde ne vit pas non plus dans un logement frais, bien isolé, traversant, équipé de volets ou d’un jardin. Le repli à la maison n’a rien d’égalitaire. Une école inhabitable c’est l’espace public qui cesse, même temporairement, de jouer son rôle de protection commune.

Alors pour répondre à ça, l’année prochaine la Ville de Calais achètera plus de 200 climatiseurs. Plein !

Et on pourrait se lever, crier bravo et s’arrêter là. Dire que c’est bien, mieux que rien, que c’est nécessaire. Dire qu’il fallait bien prendre ses responsabilités et faire quelque chose. Que Natacha Bouchart c’est vraiment la reine de la gestion de crise (C’est vrai quoi, qui aurait pu prédire le changement climatique ?) Qu’il est évidemment préférable de refroidir des salles de classe plutôt que de laisser enfants et agent·es dans des fours non climatisés.

Bien sûr donc la climatisation peut être utile. Bien sûr donc elle peut devenir nécessaire et même vitale, dans des bâtiments publics, des écoles, des hôpitaux et tout autre lieu accueillant des personnes fragiles.

Sauf que la vraie question est ailleurs : pourquoi sommes-nous arrivés à ces solutions ?

Pourquoi les écoles de Calais deviennent-elles inhabitables dès que la chaleur s’installe ? Pourquoi les cours de récré se transforment-elles en plancha goudronnée ? Pourquoi les enfants n’ont-ils plus d’ombre ? Pourquoi la ville, ses bâtiments, ses rues, ses places, ses trottoirs, ses cours d’école, semblent si mal préparés à un climat qui change déjà ?

Un climatiseur malgré tout le bien qu’on nous intime d’y penser ne supprime pas la chaleur il la déplace. Caramba, la magie n’existe pas, pour produire du froid à l’intérieur, il rejette le chaud à l’extérieur. Et oui Jamie! On rafraîchit une classe en réchauffant la rue, la cour, la façade, l’espace commun. On crée des bulles de fraîcheur dans des bâtiments mal protégés, tandis que le dehors continue de crâmer. (vous excuserez le style, chez moi aussi il fait chaud)

C’est donc toute l’absurdité de cette réponse : on achète des machines à froid parce qu’on n’a pas construit la fraîcheur.

Le climatiseur le moins cher du monde

Avant de climatiser à tout-va, il y avait pourtant d’autres choses à faire. Poser des volets mettons, comme à la maison. Installer des protections solaires. Isoler les bâtiments. Réfléchir à la ventilation. Adapter les horaires quand c’est nécessaire. Désimperméabiliser les sols. Transformer les cours d’école. Planter des arbres.

Car le climatiseur le moins cher, le plus silencieux, le plus durable de la planète existe déjà : c’est un arbre.

Un arbre ne se branche pas. Il ne rejette pas d’air brûlant sur le trottoir. Il produit de l’ombre made in France. Il garde l’humidité, abrite du vivant. Il rend une cour d’école respirable. Il rappelle qu’une ville n’est pas seulement une addition de cube en ciment à équiper. C’est aussi un milieu à faire habiter.

Dans une vidéo tournée à Paris, Thomas Brail, fondateur du GNSA (Groupe National de Surveillance des Arbres) pose un thermomètre sur différents sols. Sur l’enrobé, la température grimpe autour de 62 degrés. Puis, en avançant vers un parc, elle baisse progressivement. À l’ombre d’un arbre, elle tombe autour de 24 degrés. Ce ne sont pas les degrés de l’air, mais ceux du sol. Le bitume fabrique de la chaleur, l’arbre et la végétation fabriquent de la fraîcheur. On peut mépriser les écolos mais pas le thermomètre.

Je vois dejà notre sage lectorat technophile s’insurger dans les commentaires Facebook : « Bande de gauchiasses, un arbre planté aujourd’hui ne rafraîchira pas une classe demain matin ! » Effectivement Michel·le et c’est précisément pour cela qu’il fallait commencer hier, et qu’il faut commencer maintenant. La végétalisation calaisienne est lente, mais la lenteur n’est pas une excuse pour ne rien foutre. Elle oblige au contraire à penser le long terme.

Une ville sans abri

À Calais, beaucoup de quartiers sont très minéraux. Beaucoup de cours d’école ressemblent au parking de Carrefour Mi-voix. Les places sont souvent pensées comme des surfaces propres, dégagées, dures, faciles à surveiller, faciles à entretenir, mais invivables dès que le soleil tape. Les porches, abris, préaux ont disparu.

Les jours de pluie, on le constate déjà. Il devient difficile de trouver un endroit où se mettre à l’abri quelques minutes sans avoir à sortir la carte bancaire pour éloigner le TPE. Calais semble avoir déclaré la guerre aux zones d’ombre, aux petits refuges ordinaires. On ne peut plus s’abriter ni de l’averse, ni de la chaleur.

Dans un article publié en 2017 dans Le Monde diplomatique, Benoît Bréville montrait comment l’air conditionné, n’a pas seulement apporté du confort. Il a transformé les modes de vie, l’urbanisme, les loisirs, le travail, jusqu’à créer sa propre nécessité. Des villes entières ont été pensées comme si la climatisation annulerait le climat : fenêtres qui ne s’ouvrent plus, bâtiments dépendants du froid artificiel, disparition des porches où l’on profitait de l’ombre en discutant avec ses voisin·es.

La climatisation devient au fil du temps un prétexte pour ne plus penser la ville. Donald Trump a déjà résumé cette vision du monde devant l’ONU : si l’Europe souffre de la chaleur, c’est qu’elle ne climatise pas assez. En somme : les villes brûlent ? Qu’on leur donne de la clim. L’équivalent thermique de la brioche attribuée à Marie-Antoinette.

La climatisation ne nous rendra pas nos kermesses

On bétonne et on climatise.
On coupe l’ombre et on achète du froid.
On supprime les abris et on demande aux habitant·es de rentrer chez eux. On laisse les écoles devenir des passoires thermiques climatisées et on présente l’achat de machines comme politique climatique.

Tout ça ne nous rendra jamais nos kermesses.

Lors du conseil municipal,Jean-Philippe Lannoy, seul élu municipal de gauche à Calais, a dénoncé une réponse limitée à la climatisation. Il a rappelé l’absence de végétalisation, d’îlots de fraîcheur et d’isolation thermique dans les politiques menées pour les quartiers.

C’est pas qu’une question de confort. Il s’agit d’école, de santé publique, de conditions de travail, d’inégalités sociales, de biodiversité, d’espace commun. Quand une ville s’adapte uniquement à coup de clim’, elle laisse dehors celles et ceux qui vivent, travaillent, attendent, circulent dans la chaleur accumulée par le béton, l’asphalte, les façades et les rejets d’air chauds des climatiseurs.

On n’a malheureusement pas les moyens de revenir sur les dernières années des conseils municipaux calaisiens pour dresser un franc tableau de la culture municipale de mépris envers les alertes écologistes. Depuis des années, les alertes émises sur la végétalisation, l’adaptation des bâtiments et la place du vivant dans la ville sont renvoyées au rang de lubies bobos. À Calais, l’ex élu écologiste Jean-Pierre Moussally a régulièrement porté, tout au long de ses six ans de mandat, ces sujets dans un climat politique où ils ont été minimisés, moqués ou traités comme secondaires.

Aujourd’hui, nous sommes face à un épisode caniculaire précoce qui nous impose de penser avec quelques coups d’avance. Ce n’est plus un débat décoratif sur quelques arbres en plus ou en moins. C’est une question de vie quotidienne. Une question de ville ou de mort.

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