Une trentaine de personnes se sont réunies ce lundi 22 juin devant le palais de justice de Calais, pour un troisième rassemblement contre les violences sexuelles faites aux enfants. Portée notamment par Séverine Brachet, membre de l’association Mouv’Enfants, cette mobilisation hebdomadaire prend de plus en plus la forme d’un espace de parole pour les victimes, les parents et les proches.

Ce lundi soir, sur le parvis du palais de justice, il y avait des récits. Des témoignages difficiles, parfois très personnels, qui disent la violence subie, mais aussi la solitude face aux institutions. On y raconte les délais, les classements sans suite, les qualifications judiciaires incomprises, les frais à avancer, l’absence d’accompagnement.
Un sentiment d’abandon
Laurie a pris la parole pour raconter le parcours de son fils (lire son témoignage), victime alors qu’il avait trois ans. Elle dit avoir porté plainte immédiatement contre son conjoint après la découverte des faits. Mais elle raconte aussi que son enfant n’a jamais été examiné par un médecin légiste, malgré ce qu’il avait pu exprimer avec ses mots d’enfant.
L’affaire a été qualifiée d’agression sexuelle, et non de viol. Une qualification que Laurie dit avoir vécue comme une nouvelle violence, au regard des faits et des conséquences sur son enfant et sa famille.
Trois ans après le dépôt de plainte, l’homme mis en cause a été condamné. Mais il n’aurait jamais été incarcéré et n’aurait porté un bracelet électronique que pendant quelques mois. Depuis, elle dit se sentir abandonnée par la justice française, sans accompagnement réel, toujours confrontée à des démarches et à des frais pour faire reconnaître les conséquences subies par son enfant.

un système judiciaire à bout
Charlotte a également témoigné. Victime enfant, elle raconte deux affaires concernant deux adultes différents. L’une, déposée en 2006, a été définitivement classée. L’autre, déposée en 2014, n’est pas allée plus loin. Elle parle d’une vie marquée durablement, de soins, de suivi psychologique, de frais engagés, et d’une parole trop souvent restée sans effet.
Charlotte parle d’un système judiciaire à bout, déshumanisé, où les décisions s’enchaînent trop vite et où la protection de l’enfance ne semble jamais être une priorité réelle. Elle rappelle que des magistrat·es eux-mêmes ont déjà alerté sur leurs conditions de travail, la perte de sens et le manque de moyens.
Elle insiste aussi sur la nécessité de moyens pour la psychiatrie, l’accompagnement des victimes, la prévention, la formation, et l’application réelle des peines déjà existantes. Pour elle, la loi intégrale contre les violences faites aux enfants ne peut pas rester une promesse ou un slogan : elle doit se traduire par des actes concrets.

« FRAPPER FORT »
Dans la soirée, un homme est également venu spontanément raconter l’histoire d’une petite fille. Le Planning familial a aussi pris la parole.

Séverine, Laurie et Charlotte cherchent désormais à rejoindre ou constituer un collectif de victimes pour engager une plainte contre le gouvernement. L’objectif, dit Séverine, serait de demander des dommages et intérêts, mais surtout de “frapper fort”. “Si Calais semble endormi, ce n’est vraiment pas le cas ailleurs”, explique-t-elle.
Devant le palais de justice de Calais, comme partout en France, les rassemblements continueront chaque lundi à 19 h, jusqu’à l’adoption d’une loi intégrale contre les violences faites aux enfants. Afin que les paroles prononcées ce lundi soir ne soient pas, une fois de plus, laissées sans suite.
Chaque année, en France, environ 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles.
Le manque de formation des professionnel·les revient régulièrement dans les prises de parole : police, gendarmerie, justice, santé, éducation nationale, travail social. Les connaissances sur le psychotraumatisme et la dissociation traumatique restent trop peu intégrées dans les pratiques. Or une victime traumatisée ne réagit pas toujours comme les adultes l’attendent. Certaines personnes parlent sans émotion apparente, d’autres semblent raconter les faits comme s’il s’agissait d’une histoire extérieure à elles-mêmes. Cela peut aussi être une manière de survivre psychiquement.
Cette méconnaissance a des conséquences concrètes sur l’accès à la justice. Une étude de l’Institut des politiques publiques, publiée en 2024 et relayée par Le Monde, indique que 86 % des affaires de violences sexuelles et 94 % des affaires de viols sont classées sans suite. Ces chiffres interrogent la capacité collective à recueillir la parole, enquêter, former les professionnel·les et protéger réellement les enfants.
La CIIVISE a formulé plus de 80 préconisations pour améliorer la prévention, le repérage, la protection, l’accompagnement et la justice. Une grande partie de ces recommandations n’a toujours pas été pleinement mise en œuvre.

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