
Mardi, Ferri, habitante du Calaisis, poste un témoignage sur son compte Facebook. Elle raconte une scène vécue dans un bus entre Boulogne-sur-Mer et Calais :
Pas-de-Calais, juin 2026.
Il y a des mots qu’on croit appartenir à l’histoire.
À une histoire lointaine, pas très glorieuse, en Amérique ou en Afrique du Sud.Je savais ce que ce mot voulait dire, mais jusque-là, je ne l’avais jamais vécu.
Le mot : APARTHEID.
Jusqu’à hier !
Pourtant, je n’étais pas à Dallas ni à Johannesburg, mais dans un bus qui longe tous les jours cette magnifique côte entre Boulogne et Calais.
On était peu nombreux : quelques familles, quelques jeunes, des femmes, des hommes.
Un parcours banal.
Jusqu’à un appel, par je ne sais qui, au chauffeur du bus, pour annoncer la venue, au prochain arrêt, d’environ 50 migrants.
À ma grande surprise, le chauffeur a arrêté le bus pour faire une annonce :« Environ 50 migrants allaient venir dans le bus au prochain arrêt, et si “ON” ne voulait pas être mélangé à “EUX”, on pouvait se déplacer vers l’avant du bus. »
Je n’ai pas cru mes oreilles et j’ai fait remarquer que c’étaient des passagers comme tout le monde, pour avoir comme réponse que :
« Certaines personnes ne voulaient pas être mélangées à “EUX”. »
La plupart des passagers se sont dirigés vers l’avant du bus.
Un peu plus loin, “ON” a fait rentrer “EUX”, les autres, les étrangers, les migrants.
Je me suis sentie prise dans une situation où je n’avais pas envie d’être.
Dans une scène irréelle qui, apparemment, ne dérangeait que moi.
Les mots “EUX” et “ON” installent, d’après moi, un climat malsain, car on protège qui, et contre quoi ou qui ?“EUX” ne sont donc pas “NOUS” ???
Et quoi qu’on me dise, ça s’appelle l’APARTHEID.
Et je trouve ça triste, très triste, de vivre ça ici, en 2026, dans un bus sur la Côte d’Opale.
Le témoignage se suffit à lui-même. Il raconte beaucoup du moment dans lequel nous nous trouvons sur le littoral frontalier.
La présence des personnes exilées dans les transports publics est régulièrement traitée comme un problème. Début 2024, la municipalité de Calais avait même annoncé une étude pour lever la gratuité des bus pour les personnes ne résidant pas dans l’agglomération. mesure alors saluée par le Rassemblement national comme une reprise de l’une de ses propositions, avec laquelle il mènera campagne deux ans plus tard aux élections municipales.
Le récit de Ferri montre ce que ces discours produisent ainsi de frontière dans la vie ordinaire.
« Apartheid« . Le mot est fort mais raconte le choc d’avoir vu, entendu et vécu une séparation proposée entre celles et ceux qu’on appelle “eux”, et celles et ceux qu’on voudrait regrouper autour d’un drôle de “nous”.
Pierre Muys

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