« Le genre documentaire a ce rôle-là : faire entrer dans nos représentations des espaces qu’on a tendance à ne pas voir, des paroles qu’on a tendance à ne pas entendre. »
Comment raconter un lieu sans le réduire à un décor, à un cliché ou à un simple fait divers ? Invité par Calais la Sociale, le journaliste et documentariste Antoine Tricot est revenu sur son travail au long cours auprès des habitant·es de Saint-Pol-sur-Mer, des quartiers populaires et des dockers de Dunkerque.
Dans cet entretien, il parle de temps long, d’écoute, de subjectivité assumée et de mémoire ouvrière. À rebours d’un journalisme pressé, venu chercher une image ou une phrase avant de repartir, Antoine Tricot défend une pratique documentaire patiente, située, artisanale. Une manière de laisser exister les voix dans toute leur complexité, sans les folkloriser ni parler à leur place.
L’ENTRETIEN
Jérémy Ollivier (Calais La Sociale)
Bonjour Antoine Tricot. On a le plaisir de t’accueillir avec Calais La Sociale. Tu es journaliste et documentariste. Tu réalises aussi un travail photographique important. Et nous, ce qui nous a intéressés de notre point de vue, c’était vraiment cette attention envers les lieux, envers les récits individuels et les récits collectifs. Et je pense notamment à ce que tu as fait avec Cheville ouvrière autour de Saint-Pol-sur-Mer, un quartier populaire. Et le livre dont tu vas parler ce soir, qui est sur un collectif de Dockers à Dunkerque. Ce qui nous intéresse dans ces entretiens, c’est de réfléchir à ce que ça peut être un travail de journaliste sur le long terme.
Comment toi, tu vois le travail du journaliste dans le rapport avec des lieux ? Qu’est-ce que c’est d’arriver en tant que journaliste dans un lieu comme Saint-Pol-sur-Mer ou Dunkerque ?
Antoine Tricot
Effectivement. Tout mon travail parle de la question du territoire, de l’espace, du lieu, non seulement celui où j’arrive, mais celui d’où je viens aussi. Et parce qu’en fait, on ramène toujours avec soi l’endroit d’où l’on vient et les expériences qu’on y a construites, qu’on a vécues. Et pour moi, ce qui se passe en arrivant à Saint-Pol-sur-Mer en 2015, tout jeune journaliste… c’est que je découvre les quartiers populaires. Je viens du Cantal, je viens vraiment d’un espace très rural, et je me retrouve en résidence d’écriture dans un espace très peuplé qui va subir une rénovation urbaine. Et je me pose tout de suite la question de la légitimité. Quelle légitimité j’ai moi à parler de ce lieu ? Ça demande une réflexion sur « d’où je parle ? » Donc forcément, je parle depuis cette expérience du Cantal et ça questionne aussi comment je peux, au plus juste, parler de cet espace que je découvre en tant que journaliste. Alors bien sûr, quand on parle des quartiers populaires en tant que journaliste qui ne vient pas de quartiers populaires, on amène avec soi un certain nombre de problématiques qui sont la question du stéréotype, la question du cliché et de l’image médiatique des « banlieues » qui s’est développée au fur et à mesure dans les médias français. C’est ce que développe un sociologue, Jérôme Berthaut, dans La banlieue du 20 heures [un livre publié chez Agone et une BD chez Casterman], qui montre comment on s’est attaché en tant que journaliste à aller voir le fait divers, donc un événement ponctuel. Et on y va que pour cet événement, uniquement quand il se passe quelque chose. Je me suis dit que peut-être la façon dont je peux intervenir sur cet espace, c’est en prenant le contre-pied, me dire « j’y vais quand il ne se passe rien ». J’avais cette résidence qui me permettait de faire ça et de me dire que je ne vais parler d’aucun événement dans tout un livre sur les quartiers populaires.
Et ce qui reste finalement, c’est la vie qu’il y a dans ces espaces. C’est les gens, c’est ce qu’ils disent et c’est l’histoire qu’ils portent. Et ça, pour moi, c’est très important. Le premier titre du livre Cheville ouvrière c’était “Géologie d’un quartier populaire” parce que finalement, c’est la sédimentation de ces expériences de vie des gens qui sont là depuis longtemps, ou moins longtemps, qui crée l’histoire de ce lieu.
C’est avec ça que j’essaie d’entrer en relation en tant que journaliste quand j’arrive dans le lieu. Et pour ça, effectivement, il faut du temps parce qu’il faut de la confiance, il faut de l’écoute, il faut être là, occuper l’espace, que les gens me voient. Le fait d’avoir pu y être une semaine par mois pendant 18 mois, ça a créé cette habitude, cette relation, cette écoute qui m’ont permis de faire tout un livre à partir de la parole des habitants et habitantes de cet espace.
Jérémy Ollivier (Calais La Sociale)
Ça nous parle… J’ai été très marqué, par exemple, lors du grand naufrage à Calais [en novembre 2021], par la manière dont certains journalistes venaient simplement une soirée pour faire juste des images et après partaient… La question que je me posais, c’est qu’on entend beaucoup parler d’impartialité, de neutralité, tout ça. Et dans ton journalisme, il y a vraiment aussi la question de la subjectivité. Tu parles de toi, tu parles de tes doutes, tu parles de tes ressentis face à la personne, et on est vraiment aussi dans une position où on voit tout ce tâtonnement qui est souvent effacé. Alors pourquoi tu mets en avant la subjectivité ? On va dire que tu n’es pas impartial, pas neutre…
Antoine Tricot
Je ne suis pas impartial. Je ne suis pas neutre, mais personne ne l’est. C’est pour ça que je dis qu’on parle toujours à partir du lieu d’où l’on vient, au sens un peu généralisant du terme, et on ne peut pas effacer l’expérience qu’on a. On ne peut pas effacer les biais qu’on a, et donc forcément pour moi quand je m’interroge sur le fait que je viens du Cantal, et que maintenant, je parle des quartiers populaires… Qu’est-ce que ça va faire ? Mais le premier réflexe est de dire « je ne peux pas cacher ça ». En fait, le cacher, ce serait trahir la personne qui va me lire, qui va m’écouter. Et du coup, la première volonté, c’est une volonté de transparence, de dire « oui, je vais dire ça et je vais dire que moi, je suis Antoine Tricot, je viens du Cantal, je connais très peu Dunkerque, je connais très peu Saint-Pol-sur-Mer, je connais très peu les quartiers populaires ». Et c’est à partir de ça que je vais essayer de développer un travail documentaire sur cet espace. Cela donne la possibilité au lecteur, à la lectrice, de se dire « Ah bah oui, du coup, je n’y crois pas », ou alors « moi, je n’aurais pas fait pareil », « je trouve que son positionnement n’est pas légitime ». Mais en tout cas, iel me critiquera moi en tant qu’Antoine Tricot. C’est ce que Raphaël Meltz, un écrivain qui a longtemps dirigé un magazine qui s’appelait Le Tigre, et a fait un peu d’expérimentation et de journalisme littéraire, appelait la « réfutabilité journalistique » : c’était de dire qu’on donne au lecteur et à la lectrice, dans la forme de notre enquête, la capacité de la juger. Donc, on dit pourquoi on a rencontré telle personne, comment on l’a rencontrée, quelles ont été les limites de l’enquête, qui on n’a pas pu rencontrer, est-ce qu’on arrive ou pas à comprendre la personne qui est en face de nous… Et pour moi, ça donne une vraie valeur. On parle toujours de « crise de la confiance envers les médias » parce qu’on a ces médias qui ont l’impression d’être tout-puissants, omniscients et qui ne se remettent jamais en cause, qui ne doutent pas, qui ne sont pas faillibles. Et comment alors créer une relation avec eux, à part une relation ascendante, en regardant ce truc un peu écrasant ?
Là, j’ai l’impression qu’on revient au même niveau que les autres, en disant « moi, je suis juste un artisan du journalisme, j’ai quelques techniques pour faire une interview, comment je traduis cette parole pour la faire comprendre à tel ou tel public… » Ça ce sont mes savoir-faire. Mais je n’ai pas la science infuse et je vais pouvoir faire des erreurs. Je suis limité dans le temps, donc il faut le dire, même si j’ai plus de temps que la plupart des journalistes, je suis quand même limité. Je ne peux pas voir tout le monde dans un quartier où il y a 3 000 personnes qui vivent. Donc voilà, j’ai besoin de donner à la personne qui me lit la capacité de critiquer ça.
Et puis, il y a une dernière chose, c’est que je ne parle pas de n’importe quel endroit dans l’espace public actuel. Je parle, moi, en tant qu’homme blanc, de classe moyenne, avec un certain capital culturel… Et du coup, si je dis pas « je », si je dis « on », on a l’impression que ce que je dis est universel, parce que de tout temps, ou en tout cas depuis longtemps, il y a eu une construction culturelle et sociale qui a fait que la parole des hommes blancs occidentaux était perçue comme universelle. Sauf que ce n’est pas vrai. Moi, je n’ai pas une parole universelle, j’ai une parole qui n’est que la mienne et du coup dire « je » c’est revenir, au même titre que plein d’autres discours, de plein d’autres récits, à un peu de modestie sur ma capacité à traduire une réalité complexe avec un point de vue situé qui est le mien et qui n’est qu’un parmi d’autres. Et quand j’écris sur les dockers de Dunkerque, c’est une chose. Il y aurait d’autres personnes qui auraient fait différemment cette histoire. Quand j’ai écrit sur la Seine-Saint-Denis, comme ça m’est arrivé aussi, c’est encore plus important parce qu’on est plein à faire ce travail-là sur la Seine-Saint-Denis. Et moi, je ne suis qu’un parmi d’autres et je ne veux pas, en incarnant une espèce de « on » universel, silencier les autres voix qui seraient vues comme situées plus que moi, alors que ce n’est pas le cas.
Jérémy Ollivier (Calais La Sociale)
Et puis, tu as beaucoup travaillé à la radio, il y a une attention à la voix, aux sons quand tu décris des lieux. Et la question que je me pose, c’est qu’on est face à un journalisme qui est toujours très réactif avec les réseaux sociaux, il faut être rapide : qu’est-ce que ça signifie de prendre le temps d’écouter ? Est-ce que c’est facile ? Est-ce que c’est un travail ou est-ce que c’est spontané quand tu le fais ?
Antoine Tricot
L’écoute, c’est un vrai travail. D’ailleurs, ça me fait penser à une autre journaliste et autrice, Nina Fasciaux, qui vient de faire un livre qui s’appelle Mal Entendus [sous-titre : Les Français, les médias et la démocratie, chez Payot], qui travaille beaucoup cette question de l’écoute et comment les journalistes devraient réfléchir à leur capacité d’écoute, au temps qu’ils accordent à ça dans leur travail. Et je pense effectivement que c’est essentiel aujourd’hui dans la société. On apprend très peu à écouter. Donc oui, le temps est nécessaire. Mais on revient aussi à cette question, celle d’une forme de modestie, de se dire « la personne, elle va me livrer un discours qui va être le sien, que je vais accepter tel qu’il est, et pas forcément dans les cadres que j’attendais ». Le problème du journaliste qui va trop vite, c’est qu’il a besoin d’une parole qui a déjà une forme particulière, et il va sélectionner les personnes qui sont capables de lui donner ce qu’il veut dans cette forme particulière. Et c’est pour ça qu’on entend de moins en moins d’ouvriers ou d’ouvrières, par exemple, parler à la radio aujourd’hui. Et pour moi, ce qui était très important dans cette histoire des dockers de Dunkerque, dans ce livre Travailler, travailler encore, c’est de se dire que cette voix-là, elle est quasiment absente. Et après, arrive une autre question quand j’essaie de faire émerger cette voix, c’est comment je la traduis. Il y a eu un grand travail avec l’éditeur Créaphis sur le premier livre Cheville ouvrière, mais aussi sur ce livre sur les dockers Travailler, travailler encore, c’est de se dire : « on ne peut pas laisser l’écriture telle quelle, la transcription pure de l’entretien oral, parce que c’est dur à lire ». Mais par contre, comment on peut créer une forme de transcripture, comme le dit l’éditeur Pierre Godin, comment on arrive à une façon de réécrire tout en gardant la puissance de la manière dont ça a été formulé, parce que cette façon de dire dit déjà beaucoup ? Donc ce n’est pas exact, c’est un travail de traduction qui n’est pas évident, mais qu’on a essayé de mener ensemble et qui est essentiel.
En tout cas, ce qui fait la base de mon travail, effectivement en venant de la radio, ce que j’enregistre tout, et comme j’enregistre tout et que je ne travaille pas au carnet, je peux citer précisément ce que m’ont dit les gens et travailler avec eux. Je leur fais souvent relire les citations pour avoir l’expression de leur parole la plus précise possible. Et pour moi, c’est ce travail quasiment de montage des bandes sons que j’enregistre qui va être la base de mon travail d’écriture. Contrairement à d’autres journalistes qui travaillent au carnet, qui vont faire du discours indirect, et donc mettre leurs propres mots dans la voix des personnes qu’ils interviewent. Ils vont créer quelque chose de très problématique, c’est qu’ils vont parler à la place de l’autre. Et pour moi, c’était très clair que je ne voulais pas parler à la place des autres, à la place des habitants des quartiers populaires. Je ne viens pas de là, mes mots ne peuvent pas supplanter les leurs. Il faut que ce soit eux qui puissent s’exprimer avec leurs propres mots, leurs propres façons de dire, leurs expériences, leurs analyses. Et c’est la même chose pour les dockers.
Jérémy Ollivier (Calais La Sociale)
Si on revient sur la question de ces voix, ce que j’ai trouvé intéressant, c’est que tu ne recherches pas à retrouver une sorte de voix ouvrière perdue, quelque chose qui serait assez héroïque. Et en fait que tu laisses entendre aussi les doutes, les contradictions. Pourquoi c’est important de redonner à des voix ouvrières un petit peu d’écoute et de temps ? Pourquoi c’est important aussi de montrer cette pluralité ? Il n’y a pas une voix ouvrière, il n’y a pas la voix ouvrière, il y a des voix ouvrières.
Antoine Tricot
Il n’y a pas de voix ouvrière authentique. Comme il n’y a pas de clients lambda ou de passants lambda que tous les journalistes aimeraient avoir, cette fameuse personne non politisée qui va pouvoir dire quelque chose d’intéressant, mais pas trop, très neutralisant en fait. Non, pour moi, effectivement, tout mon travail est à l’inverse de ça. Mon travail, c’est de complexifier la représentation qu’on a du réel. Parce que le réel est toujours plus compliqué que ce qu’on croit qu’il est. Et ça que ce soit quand je travaille sur la Seine-Saint-Denis, le 93, ce département qu’on croit connaître parce que tout le monde sait ce que c’est le 93, mais que personne ne le connaît parce que finalement, on n’en a que l’image des clichés que les médias veulent bien nous donner, ou que les politiques veulent bien nous transmettre. En fait, on va essayer de dire que c’est plus toujours plus compliqué que ça. En fait, il y a énormément de choses, 39 communes, 1 700 000 habitants en Seine-Saint-Denis. C’est énormément de complexité et de la même façon le monde ouvrier est très complexe. Ce n’est pas la même réalité quand on est dans la dentelle à Calais que quand on est docker à Dunkerque. Et même quand on est docker à Dunkerque si on est dans une famille de dockers depuis des générations ou si on est un nouvel arrivant docker, on n’a pas la même expérience. Ça crée des tensions, et il faut raconter ça. Les ouvriers ne sont pas à mettre dans une forme d’espace folklorique fantasmé. Aujourd’hui, la mémoire ouvrière en général est très en retrait et quand elle apparaît, ce n’est que d’une manière folklorisante, c’est-à-dire qu’on va la dépolitiser pour en revenir à des questions de savoir-faire, de valeur travail… Mais sauf qu’en fait, on oublie la réalité de la vie des ouvriers qui a toujours été très politique, souvent très politisée, en particulier pour les dockers qui étaient dans un espace de syndicalisme très puissant, qui avaient un rôle dans le rapport de force de classe contre classe, parce que quand on bloque les ports, on a quand même un moyen de pression important. Il faut redonner cette place-là à cette complexité politique. Mais c’est aussi qu’au sein même du syndicat, il y avait des conflits, tout le monde n’était pas d’accord les uns avec les autres…
Et pour moi, ça vient aussi un petit peu de mon expérience du Cantal : c’est de se dire quand on parle du Cantal, on parle de paysans. Mais aujourd’hui, combien il y a de paysans dans le Cantal ? En fait, ça ne représente qu’une infime minorité du département aujourd’hui. Et de la même façon, on ne parle que des jeunes de banlieue fantasmés quand on parle des quartiers populaires. Mais de la même façon, qui sont-ils ? Est-ce qu’ils existent vraiment ? Et quand on parle des ouvriers, on parle du bleu de travail peut-être, et de « Ah là là, ce qu’ils travaillaient dur ! », mais on va oublier toute la complexité qu’a pu représenter la conscience de classe. Qu’est-ce que ça veut dire « faire partie de la classe ouvrière », comme le dit Louis Monteyne [ancien docker du port de Dunkerque] dans le livre, de rentrer dans la famille de la classe ouvrière et cette espèce de réalité multiple qui va de jouer à la belote à tel moment, dans tel endroit, aller au café, ramener sa paye à la maison, jusqu’à participer au club cycliste du syndicat, faire sa formation au syndicat très tôt, avoir été peut-être à l’école du Parti, au Parti communiste, des choses très complexes qu’il faut raconter dans tous leurs détails et que tous n’ont pas vécues de la même façon ?
Jérémy Ollivier (Calais La Sociale)
Et la question que je me pose aussi face à ces gros livres, c’est-à-dire face à beaucoup de temps d’écriture, c’est la question de l’adresse. Pourquoi tu écris ? À qui tu t’adresses ? Est-ce qu’il y a l’idée vraiment d’une lutte politique par le documentaire ? À savoir cette idée de mettre en avant cette conscience de classe, avec tous ces récits. Il y a aussi l’idée d’avoir par le livre un bel objet, un objet mémoriel. Alors, pourquoi tu écris des livres ? C’est une question un peu bête, mais…
Antoine Tricot
Je fais des livres et souvent c’est en rapport avec un format radiophonique. Pour les dockers, j’ai fait en même temps un travail radiophonique qui s’appelle Une bataille, mais pas la guerre, parce que la qualité des voix des dockers, pour moi, devait être entendue. Au-delà du livre, il y a des choses que je ne suis pas capable de retraduire dans le livre qui se disent par la voix des dockers. L’amiante par exemple, ce que l’amiante a fait à la voix de certains est important à entendre, je trouve. De la même façon, quand je travaille sur la Seine-Saint-Denis, je fais d’abord un podcast et après, j’en fais un livre. C’est des choses qui vont souvent ensemble. Mais pour moi, dans le livre, il y a effectivement la qualité de l’objet. Il y a un acte patrimonial nécessaire, qui est de se dire, et ça vient avec le premier livre, « ce quartier de Guynemer-Jean-Bart et ce quartier cheminot de Saint-Pol-sur-Mer que personne ne connaît quasiment en dehors des gens qui y habitent, quand j’écris un livre, il va rentrer à la Bibliothèque nationale de France avec le dépôt légal ». Et du coup, quasiment à jamais, à part cataclysme ou catastrophe, il restera une trace de cet espace-là, dans une mémoire collective, au moins nationale, et peut-être au-delà. Et effectivement, il y a un acte très fort pour moi de dire « on intègre ces personnes dans une histoire commune », et j’ai l’impression que ce travail-là est essentiel.
Effectivement, c’est très politique et ça je ne m’en défends jamais : c’est de se dire qu’il y a des personnes qui ont toute leur place dans l’histoire de France, mais que par contre, on ne regarde jamais. Et du coup, faire l’histoire de la Seine-Saint-Denis, c’est exactement la même chose : se dire qu’il faut décentrer notre regard. La Seine-Saint-Denis n’a pas à être pensée en tant que banlieue, en tant que périphérie par rapport à Paris, mais elle a une histoire propre, et cette histoire propre est une histoire industrielle. La Plaine Saint-Denis a été pendant des décennies la plus grande emprise industrielle de France. Comme le dit l’historien Emmanuel Bellanger, une grande partie de la puissance financière, économique, française du XXᵉ siècle vient de la Seine-Saint-Denis. La remettre au centre de l’histoire française, ça change un petit peu de l’histoire et de la propagande d’extrême droite qui verraient cet espace comme sécessionniste et n’ayant jamais fait partie de la nation française, alors que c’est tout le contraire.
Donc effectivement, il y a un acte très politique et je pense que le genre documentaire a ce rôle-là de faire entrer dans nos représentations des espaces qu’on a tendance à ne pas voir, des paroles qu’on a tendance à ne pas entendre. Et en tout cas, en toute modestie, sans que mes livres soient lus par des centaines de millions de personnes, ça permet dans une moindre mesure en tout cas d’ancrer ces trajectoires-là dans une mémoire commune qui doit être aussi diverse que la société française l’est.
Jérémy Ollivier (Calais La Sociale)
La question qu’on se pose, que je me pose, c’est comment on fait pour avoir ce regard-là dans le lieu dans lequel on vit. Est-ce que toi aussi, tu travailles sur cette idée ? Le documentariste, souvent, il va ailleurs et il revient chez lui ? Est-ce que toi, le fait d’habiter dans un lieu, cela t’a permis de développer un autre regard documentaire ?
Antoine Tricot
Pendant longtemps, je me suis méfié du fait de travailler dans le lieu où j’habite (Antoine Tricot vit en Seine-Saint-Denis) parce qu’on n’est plus la personne qui y habite, mais on devient le journaliste et on transforme aussi les relations humaines qu’on a autour de nous, et au quotidien c’est perturbant. Après, il y a une question psychologique qui est de se dire « ce sont des entretiens avec des personnes avec qui on peut parler de sujets difficiles, et ces personnes nous accompagnent ». Et des fois, c’est bien de laisser un tout petit peu de distance entre nous et ces personnes-là pour pouvoir ne serait-ce que se reposer. Donc, j’ai peu travaillé sur la Seine-Saint-Denis finalement et j’ai commencé à travailler dessus un peu par hasard. Et c’est un espace suffisamment large pour que je reste anonyme dans cet espace tout en y travaillant. C’est plus difficile, je trouve, de travailler sur l’espace où l’on vit. En tout cas, pour moi – c’est différent pour d’autres personnes -, parce qu’on a forcément un regard qui est trop proche, trop collé à des réalités, ou alors, on a trop de connaissances et on va embrasser trop large d’une certaine façon. Or pour moi, un projet documentaire doit avoir un angle, une ligne rouge très précise pour pouvoir un peu éliminer ce qu’il y a autour, pour ne pas faire des livres fleuves, des livres mondes, des livres impossibles à finir. Donc, je travaille assez peu sur l’endroit où j’habite en général, et même sur la Seine-Saint-Denis, j’ai réussi à en parler de manière suffisamment large.
Par contre, on parle toujours à partir du lieu où l’on naît et où l’on habite. Et c’est sûr que tous les livres que j’ai écrit, tout en habitant à Saint-Denis par exemple, portent la marque de cette expérience de vie à Saint-Denis d’une manière ou d’une autre, comme ils portent tous la marque du Cantal où j’ai grandi, et certains portent aussi la marque de Dunkerque que j’ai découvert sans jamais y habiter, mais que je connais mieux que la plupart des endroits où j’ai vécu finalement.
Je parle beaucoup d’Edouard Glissant [romancier, poète et philosophe français de la Martinique] dans mes livres. Et lui l’a beaucoup théorisé [le fait d’écrire sur le lien d’où l’on est]. Il a fait des livres sur l’endroit d’où il est venu, a créé une mythologie personnelle autour de cet endroit en Martinique, dans les Hauts où il est né, et il est descendu dans les bras d’une nourrice plus bas en Martinique, et à partir de là, prenant le trajet de la Lézarde qui arrive vers la mer, l’océan l’ouvre au monde. Je pense qu’il y a quand même quelque chose de très humain de se dire qu’on parle toujours du lieu d’où l’on vient et on porte en soi toujours les lieux par lesquels on est passé. Et c’est ça qui colore les lieux dans lesquels on est et sur lesquels on travaille.
Jérémy Ollivier (Calais La Sociale)
Merci, je te propose de finir sur ça… du Cantal à la Martinique…
Antoine Tricot
C’est effectivement cette question pour Glissant de réancrer la Martinique dans sa propre région du monde, donc la Caraïbe, et non plus dans cette relation monstrueuse avec Paris qui est beaucoup plus loin et qui n’est pas dans sa propre région géographique. Pour moi, c’est la même chose : replacer la Seine-Saint-Denis dans sa propre région du monde, replacer le Cantal dans sa propre région du monde, tout en étant dans un monde archipel où tout est en relation. Du Cantal à la Martinique, de terre volcanique à terre volcanique…
Propos recueillis le 26 mars 2026.
Retrouvez également dans la même collection d’entretien sur le journalisme, notre interview avec Jean Stern :

Laisser un commentaire