Ici, parlez politique la bouche pleine !

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Floriane Facchini est auteure, metteuse en scène et artiste culinaire. Vous avez pu et pourrez la croiser au Channel cette saison pour deux temps forts: une résidence autour des pâtes rebelles (« Pasta ribelle »), entre réflexion et pratique, en avril ; un spectacle sur la résistance culinaire antifasciste de la famille Cervi (« La pastasciutta antifascista de casa Cervi ») en ce mois de juin. Une démarche qui résonne d’autant plus fort à l’intérieur d’un Channel plus que jamais menacé par les institutions de financement. Et qui devient aussi l’occasion de rendre hommage à celleux qui font vivre ce lieu unique toute l’année en nous offrant avec tant de générosité des moments de convivialité et de création mêlées.

A contre-courant d’une « consommation culturelle » disciplinée, et en accord parfait avec l’âme du Channel, Floriane Facchini propose de repartir de la table pour en montrer le potentiel créatif et subversif, et ainsi remettre en son centre la lutte pour le bien commun dans nos assiettes comme dans nos vies.

Calais La Sociale s’est entretenu avec l’artiste lors de sa venue au Channel en avril.

Propos recueillis par Jérémy Ollivier
Chapô : Sandra Moreau

Calais La Sociale : Bonjour Floriane Facchini, tu es auteure et metteuse en scène. On a la chance de te rencontrer au Channel où tu interviens toute la semaine pour parler notamment du rapport entre l’antifascisme et la cuisine. Tout d’abord, pourquoi aborder une question qui est aussi politique à partir de l’histoire culinaire ?

Floriane Facchini (FF) : Déjà, merci à vous. C’est un grand plaisir de pouvoir échanger avec toi.

C’est que le fascisme était une époque de totalitarisme jusque dans l’assiette [Le fascisme désigne le régime politique qui domine l’Italie de 1922 à 1943 avec Benito Mussolini et qui prône l’autorité du chef, le recours à la force, la supériorité du groupe sur l’individu, le nationalisme guerrier et l’inégalité dans la société]. Et c’est une époque qui n’est pas si lointaine que ça. C’était il y a 83 ans. En fait, c’est un sujet qui a toujours été présent dans ma vie parce que mon grand-père était antifasciste et donc je m’étais toujours promis, en quelque sorte, un jour, de pouvoir traiter ce sujet qui me touchait déjà énormément personnellement et en plus parce que c’est une thématique qui n’a pas été énormément exploitée et qui en réalité rentrait dans l’histoire du totalitarisme et du fascisme par l’assiette. Ça révèle énormément de choses.

« Le pouvoir a la mainmise jusque dans nos assiettes »

Pour être plus claire, plus concrète, les fascistes et Benito Mussolini ont mené une guerre aux pâtes vraiment très, très, très importante. Ils ont essayé de changer des pratiques culinaires du peuple Italien en lui disant “Basta la pasta ! On arrête les pâtes !”, slogan qui a été inventé par Filippo Tommaso Marinetti, père du mouvement futuriste [mouvement artistique et intellectuel dont le membre fondateur, Marinetti, sera un soutien du fascisme mussolinien]. Mais surtout, ils ne sont pas juste arrêtés à interdire de manger des pâtes. Tout cela, ils le faisaient pour une question d’autonomie alimentaire, mais en plus, ils ont remplacé une céréale, ils ont amené le riz. Inspirés par ce qui s’est passé en Asie, ils ont commencé à mettre en place la culture du riz.

On se rend compte à quel point le pouvoir a la mainmise jusque dans nos assiettes, jusque dans l’organisation et le choix de ce qu’on va manger. La question là, aujourd’hui, ce n’est pas de se dire : “est-ce que c’est mieux les pâtes ou le riz ? C’est pas ça du tout la question.Ça parle vraiment d’un pouvoir autoritaire qui a une mainmise, de manière très violente, de manière presque vulgaire, sur tout ce qu’on mange. Et Mussolini, pour ce projet d’autonomie alimentaire, s’est fait aider par Filippo Tommaso Marinetti, par des artistes, par plein d’agronomes pour créer des théories qui ne sont pas du tout fondées. Apparemment, il souhaitait nous faire arrêter les pâtes parce qu’il trouvait que c’était un aliment du passé qui “déréglait l’attention”, qui rendait les gens “gros”, “impuissants” et “pacifiques« .

C’est terrifiant, en fait, ce qui est dit. Ça nous montre l’image d’un homme – parce qu’on ne parle jamais d’une femme – qui doit conquérir, avec violence, que ce soit des terres, des femmes, etc.

C’est aussi à une époque où l’Italie décide d’entreprendre des projets colonialistes. En fait, Mussolini prône l’autonomie alimentaire, mais l’Italie ne produit pas assez de pâtes et il décide donc d’envahir l’Érythrée. Heureusement, ce sera un énorme échec. Les Érythréens gagnent. Mais c’est pour ça : je me suis rendu compte, en tirant les fils de cette interdiction des pâtes pendant la période fasciste, à quel point c’était vraiment une porte d’entrée puissante pour comprendre le mécanisme mortifère de la vision du système alimentaire par les fascistes.

C’est pour ça que je me suis dit que j’allais raconter cette histoire. Et puis aussi parce que c’est une histoire, celle que je raconte dans mon spectacle Pastasciutta Antifascista [la pastasciutta c’est le plat de pâtes, en italien], qui n’est pas si connue que ça, du moins en Italie. C’est une histoire qui n’est pas du tout valorisée, au contraire. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de villes, d’endroits, de mairies qui nous interdisent d’investir les places publiques pour fêter la pastasciutta antifasciste.

Donc je m’intéresse aux symboles de lutte par l’assiette. J’ai trouvé dans cette histoire, en tout cas dans cette période très complexe de l’Italie, une porte d’entrée pour faire un jeu de miroir – un peu une sorte de méduse qui se regarde – avec ce qui se passe aujourd’hui.

« L’enquête te confronte
à l’impossibilité de saisir
la vérité de la vie. »

CLS : Et justement, sur cette question de la transmission par un plat, par un produit, d’une histoire. Comment, dans ton travail, il y a cet enjeu de l’enquête ? Parce qu’au premier abord, on pourrait avoir l’impression que la cuisine, ça va de soi. On connaît les plats, on a tous une idée de ce que c’est que la cuisine de notre pays. Pourquoi c’est important pour une artiste culinaire d’aller vers l’enquête ?

FF : Ce qui m’intéresse, dans l’enquête, c’est qu’elle me permet d’aller comprendre la complexité, les dichotomies, les choses qui ne vont pas de soi. Tu as une info, tu tires un fil, t’es convaincu d’avoir trouvé “la vérité”. Et puis tu vas rencontrer quelqu’un d’autre, un historien, une historienne, une sociologue, une personne qui va te donner un tout autre point de vue.

L’enquête te confronte à l’impossibilité de saisir la vérité de la vie. C’est vraiment hyper complexe. Mais en même temps, et heureusement, il y a des chercheurs, des études sociologiques, anthropologiques, archéologiques, historiques qui nous permettent aujourd’hui de voir, de prendre conscience de plein de données, d’avoir des clés de lecture justement des mécanismes de ce qui s’est passé il y a quelques années, par exemple en Italie.

L’enquête est fondamentale pour aller chercher et aller collecter, non seulement ce qui était transmis par les livres, mais aussi pour aller à la rencontre des chercheurs et des historiens contemporains qui remettent en discussion ce qu’on trouve dans les livres. Et puis surtout d’aller rencontrer les personnes. Les descendant.es des partisan.es [les partisan.es sont les résistant.es au fascisme], les descendant.es de la famille Cervi [famille importante de la résistance en Emilie-Romagne], les aïeuls, tous ces gens qui peuvent te raconter aussi leur propre expérience.

L’enquête permet de voir vraiment une multiplicité, avec humilité, parce qu’en deux ans, tu peux pas voir mille personnes. Peut-être que j’ai interviewé une trentaine de personnes en deux ans, ce n’est pas énorme ni représentatif. Mais j’ai besoin de cette enquête pour avoir un contact direct avec le monde présent. Et aussi avec le souvenir qu’on garde de ce qui a été une période très particulière de l’Italie, une période de grande souffrance parce qu’il y avait la guerre, parce que c’était le fascisme, qu’il y avait la violence, mais aussi parce qu’entre familles, il y avait une grande violence qui s’est instaurée entre ceux qui étaient en faveur du fascisme et ceux qui étaient contre. Ça a été vraiment un moment terrifiant. Je pense qu’en tant qu’Italien, en tant que descendant de grands-pères et grands-mères qui ont vécu ça, on est encore en train de le purger, c’est quand même fou… C’est pas un hasard si aujourd’hui certains sujets ont de nouveau une actualité en Italie : on n’en est pas encore sorti…

« La nourriture n’était pas là simplement pour relier. Elle était là pour revendiquer une liberté. »

CLS : Et justement, sur l’enquête, on est toujours poussé par quelque chose, par un désir d’enquêter. Pour ta part, quels sont les souvenirs culinaires qui t’amènent à penser la cuisine de manière politique ? Parce qu’on voit souvent la cuisine comme un moyen d’avoir un consensus, c’est-à-dire qu’on en parle pour que tout le monde puisse tomber d’accord. Par exemple, en France, on aime le fromage…

FF : Moi, je l’ai trouvé énormément dans toutes ces histoires que j’ai collectées autour de la famille Cervi. C’est un symbole de lutte par l’assiette, comme les “cappelletti bastonati” [littéralement, les “cappelletti passées à tabac”, en référence aux irruptions des fascistes d’Emilie-Romagne le 1er mai dans les maisons des résistant.es réuni.es autour de plats de pâtes]. Là, la nourriture n’était pas là simplement pour relier, pour faire commensalité, convivialité. Déjà ça, ça aurait été excellent. Mais elle n’était pas là simplement pour faire ça. Elle était là pour revendiquer une liberté, pour revendiquer des valeurs antifascistes, de fraternité, d’antiracisme et de respect des uns et des autres.

Donc c’est vraiment par ces récits-là que certaines recettes m’amènent à cette idée que l’assiette est politique. Depuis l’Italie, je m’amuse à chercher s’il y a d’autres recettes comme ça en France et à l’étranger. Et je demande aussi aux gens que je croise, aux personnes que j’interviewe de m’envoyer un récit. Et c’est vrai que les recettes que j’ai collectées en Italie sont vraiment très particulières, elles sont vraiment liées à un contexte politique dans lequel on cherchait des endroits de liberté, et même la cuisine pouvait être un endroit à investir. C’était fondamental dans une culture italienne où la bouffe a une place si importante.

Je collecte des histoires qui viennent du Liban, des histoires qui viennent de Palestine, des histoires qu’on peut regarder d’un autre point de vue, sur les appropriations culturelles par exemple, mais en tout cas ce sont des histoires de résistance. J’ai lu un article dernièrement sur Mediapart [journal en ligne]. C’est un journaliste palestinien [il s’agit d’Ibrahim Badra, lien vers l’article à la fin] qui remercie les lentilles, parce qu’il dit que c’est cette légumineuse-là qui nous permet de résister, et de vivre. Donc voilà, je suis en train au fur et à mesure de collecter… Mon rêve, ce serait un jour de pouvoir vraiment les partager, les réunir tous ensemble pour dire que, partout dans le monde il y a des gestes de résistance conscients et pas conscients. En fait, c’est moi qui regarde, avec cette étiquette de lutte par l’assiette. La famille Cervi, ils n’étaient pas dans cette réflexion-là, ils étaient en train de se battre avec tous les outils qu’ils avaient, et la bouffe, c’était un des moyens.

CLS : Quand vous évoquez vos enquêtes, ce ne sont pas des enquêtes solitaires. Vous n’êtes pas une détective seule sur son terrain. Pourquoi c’est important pour une artiste que l’œuvre provoque des liens. Comment l’art crée ces liens ?

FF : En tout cas, l’art qui m’intéresse : je m’intéresse à beaucoup de formes de théâtre, c’est un art citoyen, c’est un art qui essaie de faire cela avec humilité. On peut se rendre compte qu’on se trompe, qu’on n’a pas de moyens, qu’il n’y a pas de marge de manœuvre… En tout cas, c’est un art qui s’intègre dans la cité, dans la ville, avec ses problématiques. J’ai besoin de me mettre en mouvement pour créer ces projets. Et la question de la rencontre ? Tout d’abord, cela vient d’un homme de théâtre connu : c’est Jerzy Grotowski, c’est un [metteur en scène] Polonais qui m’a beaucoup fasciné quand j’ai étudié l’histoire du théâtre en Italie quand j’étais plus jeune. Il a dit une phrase: “l’essence du théâtre est constituée d’une rencontre”. Et en fait, le théâtre, c’est ça. On est à plusieurs, toutes et tous ensemble. Théâtre vient de “theatron”, soit un lieu où on regarde quelque chose. Mais moi, je pense qu’aujourd’hui, on peut pousser la chose : on regarde la même chose ensemble et on se pose des questions sur ce que ça nous fait, mais on peut aussi ingérer cette chose ensemble. On peut aussi se questionner, la vivre, la partager, l’expérimenter… Moi, j’ai envie de ce théâtre. Et je ne sais pas si c’est bien ou mal. En tout cas, je me sens à mon endroit de faire du théâtre un outil d’expérience relationnelle. Et la cuisine, l’alimentation, c’est vraiment un outil, un protocole relationnel tellement puissant. Donc j’essaie d’associer les deux, j’avance, je teste, pour voir ce que cela fait.

CLS : En France, je pense que la cuisine est souvent présentée du côté du “terroir” et aussi de l’identité. Pourquoi c’est important de parler de cuisine locale antifasciste sans parler forcément d’identité et de terroir ?

FF :Absolument. Le mot “terroir”, c’est vraiment un terme qu’on n’a pas en Italie. Je dois t’avouer que chez les vignerons ou chez ceux qui travaillent dans le design et les concepts culinaires, on est un peu fascinés par ce concept que vous avez créé en France.

« manger local,
ne veut pas forcément dire manger sain. »

Et en même temps, ça m’a toujours un peu crispée parce que je trouvais aussi que c’était un peu un concept qui défend justement une sorte d’identité locale. Mais ce que j’ai compris, c’est qu’on défend des conditions bien évidemment, un territoire, des gestes, mais aussi une identité qui est derrière tout cela… Tout cela me questionne car la nourriture n’est jamais neutre : ce qu’on mange, ce qu’on cultive, il n’y a pas d’espace qui soit neutre. On est tous traversés par des cultures, des expériences, des savoir-faire. C’est vrai que si on se nourrit avec ce qui pousse autour de nous et qui est cultivé de manière saine, là ça y est, on a la clé pour avoir une meilleure alimentation. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, manger local, ça ne veut pas forcément dire manger sain.

Et donc je pense qu’il faut… C’est difficile parce que tous ces mots, tous ces concepts, parfois m’envahissent et ils m’empêchent un peu de voir la réalité. Et la réalité, à nouveau, est toujours plus complexe que ça. Alors j’ai besoin d’aller fouiller pour comprendre. Aujourd’hui, je milite pour une alimentation qui me nourrit, qui ne me tue pas. C’est ça, c’est une question de santé, une question de santé physique d’abord, et une question aussi de santé morale, éthique. Mais c’est tellement complexe… J’en parlais tout à l’heure avec des collègues. En fait, aujourd’hui, en Italie, ça ne suffit pas de manger italien et local, parce que dans les sous-sols italiens, malheureusement la mafia, qui gère les déchets nucléaires, en a planqué je ne sais pas quelle quantité. Donc en fait, c’est terrifiant, c’est très complexe de réussir à trouver la bonne équation. C’est difficile, je pense, aujourd’hui, vu qu’on prend conscience de toute la complexité de nos systèmes alimentaires et de tous les endroits dans lesquels on est un peu coincés. Je trouve que c’est très difficile de dire “il y a ce chemin-là à faire” : il n’y a pas qu’un seul chemin. Bien évidemment, la question de l’identité, la question de “c’est mon identité et je la défends, ce sont ces plats-là et cette histoire-là, c’est cette recette-là et cela ne peut pas changer” : cela, je pense qu’il faut vraiment le remettre en discussion, parce qu’aujourd’hui on se rend compte que toute cuisine est une fusion et une rencontre de plein d’autres cuisines. Déjà, on prend conscience de ça. Et ensuite, on passe à l’étape de se dire, et même quand certains paysans.nes pensent avoir fait au mieux, qu’on est dépassé par des problèmes immenses. Et là, je pense par exemple au cadmium [métal lourd présent aujourd’hui en quantité importante dans le sol, à l’origine de maladies graves dont des cancers]. Je n’arrive pas très bien à te donner une réponse claire parce que je trouve que le sujet est tellement compliqué…

CLS : Peut-être une question sur le repas : souvent, on dit que dans un repas de famille, on ne doit pas parler de politique, que c’est nécessaire pour conserver une bonne ambiance. Pourquoi alors le repas est un moment politique ? Comment peut-il devenir un instrument politique d’émancipation?

FF : J’ai une partie de ma famille qui nous interdisait de parler de politique. J’avais une partie de la famille avec un grand-père qui arrivait avec un panneau qui disait “domenica è festa”, “demain c’est la fête”. Donc : “Taisez-vous ! Ne me faites pas chier avec vos histoires politiques !” Et j’avais de l’autre côté de la famille un grand-père antifasciste qui disait tout le temps “il faut parler de politique la bouche pleine”, et il était vraiment agaçant avec ça, il répétait ça tout le temps. Cela lui venait de l’époque fasciste où dans les osteria – des lieux qui étaient des espaces publics, des endroits où tout le monde pouvait aller manger et boire – on lisait affiché au mur “ici, on ne parle pas de politique”.

la table comme espace politique.

En réalité, la politique est souvent perçue comme quelque chose de pénible. Elle nous met en conflit, nous rappelle que nous ne sommes pas tous d’accord. Dès qu’on prend la parole, on mesure aussi notre maladresse : on essaie d’exprimer une idée, les réactions arrivent, et l’on réalise parfois que ce n’était pas exactement ce que l’on voulait dire. Nous avons perdu l’habitude, et moi la première, de parler de politique, de débattre sereinement, d’accepter la complexité des désaccords.

Pourtant, je revendique la table comme un espace profondément politique. D’abord parce qu’elle est un lieu où nous partageons tous un besoin fondamental : manger. Autour de la table, nous nous retrouvons, nous prenons plaisir à être ensemble, nous nous nourrissons. Mais l’assiette elle-même est politique. Elle nous confronte à nos privilèges, aux inégalités d’accès à une alimentation de qualité, à notre dépendance à une chaîne alimentaire industrielle souvent invisible, et aux choix de société que nos modes de consommation impliquent.

C’est précisément pour cela que je milite, d’abord pour moi-même, puis pour les autres s’ils le souhaitent, afin que la table puisse devenir un lieu d’entraînement joyeux pour les temps à venir. Un espace où l’on apprend à écouter, à dialoguer, à se confronter aux différences sans se déchirer. Un espace où l’on peut aussi parler de sujets parfois un peu indigestes, mais en partageant un repas, avec convivialité et curiosité. Parce que c’est peut-être autour d’une table que l’on réapprend le mieux à faire de la politique ensemble.

Parce que, de toute manière, toute la complexité et le côté mortifère de ce qu’on vit se plante dans nos assiettes. Je n’ai pas envie de me voiler la face. J’ai envie de prendre conscience et justement de mettre bien “les pieds dans le plat” et de partager. La nourriture est une sorte de médium qui peut un peu apaiser. Je pense qu’on a cela dans la culture française et dans la culture italienne, on nous a appris ça, à ne pas parler de politique à table. Cela m’a questionné quand j’ai vu que c’étaient les fascistes qui invoquaient ça aussi.

CLS :Tout ce que tu évoques, ça nous parle à Calais parce qu’il y a beaucoup de repas autour d’engagements solidaires. Je pense aux actions de la cantine Ras le bol ou aux repas solidaires du Secours catholique qui créent des relations avec les personnes en situation d’exil. Alors, j’ai une dernière question :  Est-ce que tu aurais une recette pour nous aider à nourrir nos luttes à Calais, une recette qui nous permettrait d’avoir un peu d’énergie en ce moment ? 

FF : Alors, humblement, je vous dirais de faire des pastasciutta antifascista, de vous les approprier. Voilà, en plus, c’est la famille Cervi qui demande à toutes et à tous, dans le monde entier, de s’emparer de cet outil, que je nomme “culinaire et relationnel”, des pâtes antifascistes. C’est vrai qu’au quotidien, on n’a jamais le temps de les faire. Je suis mère, j’ai une fille toute seule, et je lui achète des pâtes. Mais par contre, de temps en temps, on fait ces petits ateliers de cuisine et c’est vraiment une “pasta thérapie”. Déjà t’es trop bien là avec tes mains, et c’est assez simple. Assez vite, à force de répéter les mêmes gestes pendant deux heures, tu gagnes en savoir-faire et donc c’est très satisfaisant. Et en même temps, c’est vraiment un outil culinaire relationnel partagé par lequel, tout en cuisinant et en mangeant une assiette de pâtes, ce qui est assez inclusif, tu peux parler de sujets, te souvenir des histoires et rendre honneur aussi aux hommes et femmes qui sont passées avant nous.

« Cuisiner ensemble,
c’est affirmer que c’est possible
de faire changer les choses. »

Pour moi, la première des choses à faire, c’est de valoriser les luttes situées et locales, d’en connaître d’autres et puis de les partager. Et de rappeler par exemple à toutes et tous qu’il y a eu, en 1943, une famille de paysans et partisans antifascistes [les Cervi] qui n’avaient plus rien, et qui ont décidé de fêter les funérailles du fascisme en mangeant une assiette de pâtes. Et ça, ils l’ont payé très cher. Je ne révèle pas tout le spectacle, mais en fait ce n’était pas un geste anodin, c’était une manière de dire haut et fort déjà à toutes et tous qu’ils étaient des antifascistes. 

Donc, je ne sais pas, je n’ai pas de recette, mais en tout cas, je trouve que déjà faire de la cuisine ensemble, parler de politique, trouver la manière de valoriser, partager, cuisiner ensemble, c’est se dire que même si cela paraît utopique, c’est affirmer que c’est possible de faire changer les choses. Le problème qu’on a souvent, c’est de croire que l’on va rester dans ce système tout le temps, alors que ce système, on peut le casser et on peut le changer. C’est vraiment difficile, mais je me pousse à y croire, et que c’est un milliard de gestes qui peuvent aider. Ça peut sembler un peu utopique, mais je pense que finalement, ces moments-là, ils sont très concrets et ils peuvent vraiment nourrir aussi la lutte politique d’une manière joyeuse.

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