Expulser, détruire, recommencer : une politique frontalière de l’épuisement

Illustration : Topher Marker. D’après une photographie de Human Rights Observers

Depuis une semaine, le plus grand campement d’exilés du Calaisis, situé face à l’hôpital de Calais, fait l’objet d’expulsions à répétition.

Selon un communiqué interassociatif signé par Human Rights Observers et l’Auberge des Migrants, le lieu de vie « Hospital, situé près du Virval, où survivent près de 1 000 personnes, a été expulsé cinq fois en huit jours : les 11, 12, 13, 18 et 19 mai.

À chaque fois, décrivent les associations, un important dispositif policier est déployé. Les habitant·es sont délogé·es. Les tentes, couvertures, effets personnels et installations précaires sont saisis ou détruits. Puis les personnes reviennent, parce qu’elles n’ont nulle part où aller. Elles reconstruisent quelques mètres plus loin ce qui vient d’être défait.

Quand une opération ne règle rien mais recommence sans cesse, il faut pas y voir un échec. C’est une politique. Une politique d’épuisement.

Les associations dénoncent un « harcèlement quasi quotidien », sans mise à l’abri satisfaisante, sans diagnostic social préalable, et avec de sérieuses interrogations sur le respect du droit. Elles indiquent qu’aucune décision autorisant les opérations récentes ne leur aurait été communiquée malgré leurs demandes.

Mais cette politique ne produit pas rien.

Elle produit de la fatigue, de la peur, du froid, de la perte. Elle détruit des tentes, mais aussi du sommeil, des repères, des liens, des papiers, des médicaments, des téléphones, des souvenirs. Elle pousse les personnes à se cacher davantage, à s’éloigner des points d’aide, à tenter plus vite, de plus loin, plus dangereusement.

Chez nous, persécuter ne fait disparaître personne. Cela ne fait qu’alimenter un désir toujours plus risqué de quitter ce pays par la mer, par la nuit, par les bateaux de fortune. Cette violence fabrique aussi les conditions d’une autre violence entre les personnes qui organisent leur survie dans l’impossible. Elle fabrique un désespoir profond, parfois si profond que certaines personnes n’y survivent pas.

Cela fait dix ans que cette politique est menée. Dix ans de destructions. Dix ans de recommencements. Dix ans d’une réponse qui échoue tous les matins, mais qui continue d’être présentée comme une réponse.

Ce qui se passe ici marquera durablement notre culture locale.
On ne pourra pas dire que nous ne savions pas. On ne pourra pas dire qu’on n’avait rien vu. Notre ville aura été, pendant des années, le théâtre d’une incapacité politique historique à répondre à l’exil autrement que par la fatigue, la destruction et le refus d’accueillir, toujours recommencés.

Pierre Muys

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