
Le 7 avril dernier, lors du conseil municipal de Calais, une question a été posée par le seul élu de gauche de la Ville à propos de l’augmentation des indemnités des élus municipaux.
Je parle du conseil municipal de plus de trois heures d’il y a trois semaines tandis qu’hier soir un autre de 2h30 vient presque déjà l’effacer.
Entre les deux, à peine le temps de comprendre ce qui s’est joué. À peine le temps d’encaisser et d’accepter la violence de ce qui s’est dit.
Dans cet échange, Jean-Philippe Lannoy (Calais A gauche toute – LFI) met des chiffres sur la table. Il parle de 6000, 7000, jusqu’à 9000 euros mensuels cumulés selon l’addition des différentes indemnités de mandats. Il rappelle surtout le contexte : Taux de pauvreté à 32% et une ville où le revenu médian tourne autour de 1400 euros. Autrement dit: la moitié des gens chez nous compose avec (beaucoup) moins que ça.
Et lui-même, dans tout ça, s’il ne le dit pas dans son intervention, perçoit en tant qu’élu 150 euros d’indemnités par mois à côté de son travail de commerçant. Rétribution dérisoire pour mettre, 7 ans durant, tout un pan de sa vie de côté et se mettre – résultat des urnes oblige – à porter d’insultes pour incarner la seule voix de gauche institutionnelle dans cette enceinte politique écrasée de bourgeoisie.
Le contraste est saisissant.
Sa proposition est simple : baisser les indemnités. Faire un geste. Nous réduire à tous le vertige en ajustant le conseil à la réalité sociale concrète.
La réponse de la maire Natacha Bouchart tombe immédiatement :
« Voilà, ça c’est le débat qu’on adore aborder et qui est médiocre, mais voilà c’est le votre, c’est ce que vous êtes.»
Puis :
« C’est un vrai métier et un vrai engagement et c’est pas scandaleux d’avoir 6200 euros nets. »
Autrement dit : le problème, ce n’est pas le niveau des indemnités. C’est la question elle-même.
Dans la foulée, Faustine Maliar, dont l’indemnisation de son poste 1ère adjointe a été significativement augmenté enfonce le clou :
« Vos propos font beaucoup de mal à la politique. »
« Une démagogie sans nom. »
« Vous faites de la politique avec un petit “p”. »
Là, tout est dit.
D’un côté, un élu minoritaire, quasiment seul dans un conseil dominé à 98 % par la droite, qui pose une question sur l’argent public, sur les écarts de revenus, sur la représentativité.
De l’autre, une majorité qui ne répond pas sur le fond, mais qui disqualifie. Qui renvoie à l’indignité supposée de la question.
C’est un rapport de force à nu.
Parce que la question posée n’a rien d’extravagante. Elle touche à quelque chose de profondément politique : comment celles et ceux qui gouvernent se situent sur le plan économique par rapport à celles et ceux qu’ils sont censés représenter ?
La réponse du pouvoir révèle autre chose : une fermeture. Une impossibilité d’être interrogé sur la domination qu’on exerce sans se sentir attaqué.
C’est une véritable fracture de classe.
D’un côté, quelqu’un qui vit avec une centaire d’euros d’indemnités et son salaire à côté, et qui parle d’écart. De l’autre, des responsables politiques à plusieurs milliers d’euros mensuels, qui répondent en parlant de “médiocrité” et de “démagogie”. Le réalisme face à la morale.
Et je pense forcément à la lutte des Findus de Boulogne-sur-mer qui a eut lieu au même moment, à ces mecs qui ont du remuer leur usine et la presse deux semaine durant rien que pour choper 40 balles supplémentaires auprès de leur direction. Y a pas de délibération passant crème pour les ouvriers. Une augmentation de revenue chez nous ne s’obtient qu’à la condition d’une lutte longue et violente. Je pense à tout ces gens qu’on a pu rencontrer, de Buffalo à Armatis, qui se débattent dans des salaires qui ne paient pas. Aucun vote pour eux non plus. Faustine Maliar trouverait ça démagogue.
Les conseils municipaux s’enchaînent. Un autre hier soir. Puis un autre bientôt. Difficile de se dire que ce qui s’y passe représente quoi que ce soit du dehors.
Trois semaines sont passées. Et pourtant, quand même, j’écris.
J’écris malgré le fait qu’au fond ça me paraisse dérisoire. Parce que j’ai l’impression d’avancer à la petite cuillère face à une machine puissante à grand godet. J’écris et ça ne change rien, ou presque.
J’écris quand même.
Pour garder trace. Ne pas laisser ces mots disparaître dans le flot des délibérations et des comptes rendus que plus personne ne lit en dehors de ceux payés pour s’occuper de la démocratie. Je produis des lignes pour dire que ça a été dit comme ci. Que ça a été répondu comme ça.
J’écris pour dire que chez moi, poser la question des écarts de revenus, c’est s’entendre dire qu’on est “médiocre”. Qu’on fait de la “démagogie”.
J’écris parce que, si je ne le fais pas, j’ai peur qu’il n’en reste rien. J’ai peur d’oublier. Et le fond de leur pensée. Et le fond de la mienne.
Pas de mémoire, pas de conflit. La normalité qui s’installe, contamine et étouffe.
Alors ce qui s’est dit ce 7 avril, restera peut-être un peu par ici.
Alors comme disait l’autre : c’est déjà ça.
Pierre.

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