Un jour sur la Côte d’Opale.


« Ras le bol », « y en a marre », « c’est plus possible »
Le bol est plein de larmes et de colère.
Le bol salé contient ce qu’il peut : plus grand chose en fin de journée.
Les sourires sont crispés, on va pas faire semblant.
« J’ai pris une douche vers dix sept heures, ça fait du bien »,
« Moi franchement toute la journée, j’avais la tête ailleurs »« j’ai rien pu faire aujourd’hui »
« Qui vient avec moi retrouver ceux du naufrage de ce matin ? »
Après la mort de quatre personnes, deux hommes, deux femmes. Pas loin d’Equihen.
Dans l’eau, si prés du bord, si prés du bateau qui devait les embarquer, pour l’Angleterre.
Des citoyens, des personnes en exil.
Lui dit en bordure de jour, hébété :
« Je n’ai pas pu, je n’ai pas pu la sauver, elle était à ma portée mais j’allais la perdre ma vie si j’allais la rejoindre »
Elle, dit :
« trempé il était, quand je suis remonté avec lui de la plage, j’ai vu dans ses yeux, j’ai vu qu’il avait vu la mort »
Quatre sacs blancs sur le sable de la plage d’Equihen.

Des personnes qu’il faudra identifier, et des familles qu’il faudra prévenir. Quatre sacs et des vies qui ne sont plus.
Ce soir, nous ne partagerons pas le même sommeil.
Et eux ?
Les autres eux, sont rescapés.
Rescapés. Parce que les morts eux n’ont pas eu cette chance.
Rescapés, mais laissés là, dans un centre de mise à l’abri.
On est à Boulogne sur mer. Zone de l’Inquetrie.
Eux qui dormiront au chaud ce soir, ça fait longtemps, un lit, une couette.
Eux, qui portent au pied des claquettes, ils ont froid, sans portable, sans moyen de joindre leur proche.

Eux, rescapés, laissés là, sans soutien psychologique, sans soutien plus que ça…
Au CAES de Boulogne sur mer, l’équipe « éducative », on le sent bien, fait ce qu’elle peut.
Mais elle a peu, peu de moyens et des recommandations fermes :
« vous ne pouvez pas rentrer vous les citoyens, dans l’espace de vie et pas sur le parking non plus »
mais la reconnaissance elle est sincère : « c’est bien ce que vous faites »
C’est que ce soir le collectif Alors on Aide et l’association Opal’Exil sont venus rejoindre les rescapés du naufrage de ce matin.

La veille déjà, dans la forêt, le groupe repéré, aidé.
Des pieds blessés, des femmes épuisées, des jeunes plein d’allant. La veille déjà, amener ce qu’il faut : un peu de nourriture, de la chaleur humaine, un lien. Des femmes aidés et déjà on s’inquiète :
« Est ce elle cette femme que j’ai soigné qui est morte ? »
Alors ce soir à nouveau, la mobilisation citoyenne est toute simple :
distributions de chaussures, pulls, un peu de sous vêtements.

Sur le parking d’à coté, un classique : être présent.
Quelques accolades, des paroles partagés, des numéros de téléphones échangés.
Certains les considèrent comme des clandestins, d’autres comme des frères, des camarades, des personnes à soutenir, aider.
Chacun son « Leidenstadt »
Et la colère ?
La colère , elle est là, ce soir, sur les visages de quelques citoyens engagés.
C’est un drame qui aurait pu être évité. C’est ça qui est dit, ressenti.
Eviter si des voies légales « elle est violente notre folle espérance, comme il fait mal, l’idéal »
Eviter si les secours bien plus présents.
Eviter si des gilets de sauvetage distribués, juste ça.
Et…
Ce soir, même la maire de Calais lance publiquement suite à ce naufrage, un appel (presque cinglant) au ministre de l’intérieur (parfois elle a des ailes, Natacha cailloux ) :
Le drame survenu cette nuit au large de nos côtes, qui a coûté la vie à quatre migrants lors d’une tentative de traversée de la Manche, est une nouvelle tragédie. À chaque fois, le même constat : des hommes, des femmes, parfois des enfants, livrés à des passeurs sans scrupules, embarqués sur des embarcations de fortune, au péril de leur vie.
Mais à chaque fois aussi, la même défaillance politique.
Depuis des mois, avec le collectif des maires du littoral, nous alertons, nous demandons des moyens, nous exigeons une stratégie claire. Nous avons saisi à de nombreuses reprises le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez. Il n’a jamais répondu.
Ce silence est une faute.
Combien de morts faudra-t-il encore ?
Les élus locaux ne peuvent plus être laissés seuls face à cette pression migratoire et à ses conséquences humaines, sécuritaires et sociales. Ce qui se joue ici dépasse largement notre territoire : c’est une question nationale et européenne.
Je le dis clairement : l’inaction du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, engage aujourd’hui sa responsabilité.`
Alors ? Alors quoi dire/faire en cette fin de journée noire.
Oui savoir que ce drame a eu lieu
et que d’autres drames viendront,
chacun le sait bien.
Et c’est ça le pire.
Ras le bol, le bol est plein, de larmes et de colère.
La côte est d’Opale mais les couvertures de survie volent aux vents.
Les citoyens se réuniront ce samedi à Equihen.
Ils ont invité les maires (« Tu viens Natacha ?),
les amis,
les habitants des villages,
les rescapés.
Les citoyens ensemble vont panser ensemble tant bien que mal,
leur plaie béante :
« Vos frontières, nos morts »

