Le cinéma : lieu de partage contre la violence coloniale 

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“Le film,
c’est souvent
juste une excuse
pour réunir les gens.”

Sam Leter

Face à la violence coloniale, il reste parfois un écran, une salle, des corps réunis dans le noir. Avec Sam Leter, programmateur·ice du Decolonial Film Festival et membre du collectif Tsedek!, nous avons parlé du cinéma comme lieu de contre-récit, de mémoire et de rencontre. Comment les images peuvent-elles lutter contre l’effacement, transmettre des héritages juifs et palestiniens, et fabriquer du commun là où tout pousse à la séparation ?

Entretien

(Téléchargez le pdf)

par Jérémy Ollivier
Relecture Sandra Moreau

Produire des images
contre la propagande

Jérémy Ollivier

Bonjour Sam Leter, vous êtes programmateur·ice au Decolonial Film Festival et membre du collectif juif décolonial Tsedek!. Vous nous faites le plaisir de venir à Calais pour présenter un film de Kamal Aljafari [artiste, réalisateur et producteur palestinien].
Ce qui nous semblait important à Calais La Sociale, c’est de réfléchir à la puissance du documentaire. Quelle force peut avoir aujourd’hui le cinéma face à ce qu’on voit dans le monde ? Que peut-il face à la violence du monde actuel, celle du génocide à Gaza et des logiques coloniales ? 

Sam Leter

Par rapport à ce qui se passe en Palestine, on voit que c’est d’une certaine manière permis par les forces occidentales. Il y a eu un certain niveau de propagande qui a été effectué par le gouvernement israélien pour “illustrer” la population palestinienne, à Gaza notamment, de manière à déshumaniser, comme si c’était un peuple terroriste à exterminer. 

Et dans le récit qui est raconté, dans tout le récit sioniste de propagande vis-à-vis de cette population-là, on voit aussi à l’échelle française, que tout ça est vachement relayé, et que ce discours établi par l’État israélien est incarné par les instances gouvernementales et par les médias. Cela se joue beaucoup au niveau des images. 

Il y a donc tout le discours de la parole politique, mais il y a aussi la question de quels types d’images vont être diffusés. Et c’est, je trouve, une sorte de guerre culturelle. Et quand on voit tout l’endoctrinement qu’il y a, notamment dans la société israélienne et coloniale par rapport au sionisme [sur la dimension coloniale du sionisme, voir Alain Gresh ] on sait que c’est très appuyé par certains films qui ont été à un moment très partagés. Et du coup, le cinéma documentaire, mais aussi la fiction, permettent de contrebalancer en fait tout ce discours, tout ce narratif. Parce que ça peut commencer par une image et un mot… Mais ça peut se terminer par des bombes, en fait. Et du coup, le cinéma peut déjà essayer de proposer une sorte de vision alternative sur le discours hégémonique sioniste. 

D’un point de vue plus social, par la force des projections de cinéma et de festival, il y a une capacité à réunir les gens dans l’optique de créer une envie, de provoquer un sentiment d’engagement. Les cinémas, avec leur capacité à accueillir beaucoup de monde, comme les salles de concert ou de théâtre, peuvent réunir notamment des gens avec des parcours de vie différents. Et alors, c’est une manière de créer du lien, et éventuellement des stratégies collectives pour essayer de lutter. Et ainsi, quand tu es provoqué par des images que tu vois à l’écran, ça peut créer une certaine émotion, ça peut te stimuler ou te motiver à vouloir passer à l’action et à t’engager pour un changement.

Un cinéma
décolonial ?

Jérémy Ollivier

Le mot “décolonial” est souvent aujourd’hui mal compris, décrédibilisé. C’est un mot qui impressionne quand on l’entend. Qu’est-ce que ça veut dire un cinéma décolonial ?

Sam Leter

C’est une super bonne question parce qu’en fait, ça peut paraître un peu paradoxal de parler même de “cinéma décolonial”, sachant qu’au commencement, l’outil avait été utilisé – en tout cas par les premières personnes qui commençaient à filmer, les missionnaires – de manière assez ethnographique [ici dans le sens d’une description des moeurs des populations dites “primitives” à destination du public européen] et coloniale. Et alors, il y a tout un processus à perturber pour faire en sorte que cet outil puisse avoir une dimension décoloniale. D’ailleurs, A Fidai Film, le film de Kamal Aljafari est un très bon exemple, par le fait de se réapproprier des images coloniales sur les populations palestiniennes, que le film retourne à sa sauce. 

On avait une envie dans le fait même de s’intituler Decolonial Film Festival : c’était celle d’enlever toute la stigmatisation autour de ce terme-là, et de le rendre un peu plus accessible. On voulait faire en sorte que ces discours ne restent pas cloisonnés dans des cercles académiques ou purement militants, ou encore dans un milieu d’art contemporain un peu élitiste. En fait, le cinéma, de base, avait réellement une vocation assez populaire. Il était dans les fêtes foraines, c’était un divertissement populaire. Maintenant, c’est un truc qui devient de plus en plus élitiste, notamment via des festivals comme Cannes. Mais les gens peuvent avoir accès à toute une façon de penser décoloniale plus abordable par le cinéma. 

Et sinon, notre objectif, c’est de réunir plus de monde autour de cette question-là d’un point de vue politique. Le cinéma peut être un outil pour cela en tant qu’espace culturel et pour une question d’accessibilité vis-à-vis des notions décoloniales. 

Et par rapport à notre démarche même : c’est l’utilisation du cinéma, pas juste dans une question de représentation et de diversité. Parce que ça, ce sont souvent des discours qui ont été utilisés dans le contexte français et qui pensent qu’en fait la solution, c’est juste une question de quotas ou de mettre des noirs et des arabes à l’image. Et on voit que ça ne change pas forcément grand-chose au niveau du système de l’industrie du cinéma et même vis-à-vis des regards, parce que tu peux reproduire beaucoup de clichés en ayant une plus grande représentativité au niveau de la diversité. Mais il s’agit de vraiment proposer un point-de-vue et une perspective politique qui soit libératrice et qui montre une vraie transformation de la société. Même à l’échelle de la programmation, on fait vachement attention à ça, parce que des fois les gens nous envoient des films qui parlent de la colonisation en pensant que ça va nous intéresser, mais en fait, dans l’approche même, ça peut reproduire des regards très coloniaux. Du coup, nous, c’est vraiment dans la perspective politique qui est proposée par ces films qu’on envisage une déconstruction libératrice de certaines hiérarchies de pouvoir.

Tsedek!
héritages juifs

et contre-récits

Jérémy Ollivier

En parlant de libération et de regard, il y a aussi un autre chemin de ton engagement, avec le collectif Tsedek!. Est-ce que tu peux présenter en quelques mots ce collectif ? Et j’ai vu que tu t’es occupé avec d’autres d’un ciné-club. Pourquoi c’est important de porter aussi un autre regard sur les héritages politiques juifs ?

Sam Leter

Oui, carrément. À vrai dire, le ciné club de Tsedek! a précédé le Decolonial Film Festival. Le collectif [Tsedek!], c’est un collectif juif décolonial. Donc, on se bat un peu sur deux fronts : d’abord, par rapport au régime d’apartheid et à la colonisation en Israël-Palestine, et aussi vis-à-vis du racisme d’État en France. Donc, on est assez ancrés dans toutes les luttes antiracistes et décoloniales à notre niveau local, et nous revendiquons des identités diasporiques juives qui soient dans une pensée antisioniste [pour une clarification sur ce terme et sa différence avec l’antisémitisme, voir sur le site de l’Union juive française pour la paix/]. Et en plus de ça, notre démarche militante est plus politique. On a aussi toute une dimension culturelle qui est au sein du collectif, dans l’aspect un peu plus communautaire, où on va fêter des fêtes juives ensemble, où on va faire shabbat [dans la religion juive, jour sacré qui correspond au jour de repos assigné au septième jour de la semaine biblique] tous les vendredis, on se retrouve, tout ça… Il y a ce côté-là un peu de communauté, mais aussi dans la préservation de nos traditions, de nos rituels juifs qui se font effacer par le sionisme.

Et donc le cinéma, ça rentre un peu en jeu vis-à-vis de nos héritages politiques juifs. On essaye de diffuser des films qui vont parler des traditions diasporiques qui ont pu ancrer certains engagements militants, notamment de personnes juives dans le passé. Et on retrace un peu notre héritage à ce niveau-là : par exemple, en France, on peut parler du FTP-MOI [Francs-Tireurs et Partisans – Main-d’Oeuvre Immigrée, dont fait partie par exemple le groupe Manouchian : unités de la résistance intérieure française communiste fondées en avril 1942 pour conduire la guérilla urbaine en France contre l’occupant nazi], beaucoup de résistants et de résistantes à l’époque de la collaboration nazie étaient des personnes juives immigrées qui étaient aussi dans une démarche que nous essayons d’incarner aujourd’hui. C’est aussi le mouvement du Bund [Union générale des ouvriers juifs de Russie, de Pologne et de Lituanie, membre du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, à vocation internationaliste] qui était en Europe de l’Est un mouvement de travailleurs antisionistes. Il s’était construit, dès le départ du premier congrès sioniste, autour d’une ligne antisioniste très claire. Et c’est plein d’héritages vis-à-vis notamment d’une culture juive arabe qui incarne cette identité plurielle, pour ne pas être juste dans une binarité et une hostilité qui est mise en place par l’ordre colonial. On a pu voir ça en Afrique du Nord, mais on le voit aussi aujourd’hui en France, dans cette optique de diviser différentes communautés. Et du coup, on a pu montrer pas mal de films comme ça. On a aussi montré des films yiddish [langue et culture nées en Europe centrale et orientale de l’interaction entre des traditions juives et des langues germaniques], c’est une culture qui s’est faite invisibilisée par l’idéologie sioniste. Et c’est intéressant pour nous de donner un contrepoint. Comment est-ce qu’on a envie de revendiquer une appartenance à une culture juive diasporique et antisioniste qui soit vraiment ancrée dans quelque chose d’historiquement très clair ? Et le cinéma, ça permet de faire ça.

La salle comme lieu
de rencontre politique

Jérémy Ollivier

J’ai l’impression, quand tu parles, que tu as une croyance dans la salle de cinéma, comme une possible communauté utopique. Quelle est la réception, finalement, de cette volonté de faire vivre des cinémas en lien avec une multiplicité d’héritages juifs et qui remettent en question les récits politiques du gouvernement israélien actuel ? Est-ce qu’il y a une facilité à faire vivre cela ou est-ce qu’il y a des difficultés en termes de réception ? Est-ce que c’est simple de faire communauté par le cinéma ?

Sam Leter

Franchement, moi, à chaque fois, ça me bouleverse. C’est vraiment bouleversant de voir les réactions du public. Et ce qui est intéressant à voir aussi, c’est que c’est pas juste des personnes juives qui viennent, notamment concernant le cycle dont tu parles autour de nos héritages politiques juifs. On fait aussi beaucoup de programmation de films palestiniens par exemple, pas pour parler de notre identité juive, mais pour parler des questions décoloniales. Mais ces séances-là, pour le collectif, c’est aussi un moment important de retrouvailles pour pouvoir faire collectif. Et il y a aussi dans ces moments-là plein de personnes juives qui ne font pas partie de notre collectif, mais qui sont du coup intriguées, qui sont intéressées par ce qu’on fait : c’est une porte d’entrée pour nous rencontrer. Et donc c’est devenu presque un endroit où les gens nous découvrent d’une certaine manière via le ciné club. Ils viennent à une projection parce que ça les intéresse, ça va faire écho à leur histoire familiale. Et par cette première rencontre, ils viennent à se politiser pour avoir un engagement ou adhérer au collectif. Donc ça peut être une manière déjà, pour nous, d’agrandir un peu notre communauté. Mais il y a aussi en fait plein de personnes qui ne sont pas du tout juives et qui sont aussi juste intéressées pour en apprendre plus sur tout ça. Et ça crée vraiment aussi de belles discussions et des belles rencontres. Par exemple, récemment, on a pu rencontrer notamment Simone Bitton [réalisatrice de films documentaires franco-marocaine] qui est venue montrer son film Ziyara, un film qu’elle a tourné au Maroc et qui parle notamment de tout l’héritage rituel et spirituel juif dans des sites de pèlerinage qui sont préservés par des personnes musulmanes. Et ce qui est intéressant, c’est que par exemple à cette séance-là, dans la salle, il y avait plein de Marocains ou Marocaines qui étaient soit juives, soit musulmanes. Et, en fait, ils faisaient aussi un partage, il y avait un croisement vraiment très beau et très touchant dans ce lien-là. Tu vois plusieurs croisements de ce point-de-vue là. Cela nous parle en termes de programmation, mais c’est réellement aussi un lieu de rencontre sociale qui se trouve être toujours très bien reçu par les gens. Ça inspire en tout cas toujours des interventions dans le public qui me bouleversent à chaque fois. Je trouve ça très touchant, et cela permet en fait d’avoir des vrais échanges. Ce n’est pas partout que tu peux avoir des échanges aussi politiques dans un cadre avec des gens que tu ne connais pas : tu es en fait dans un espace très en proximité, et le film, c’est juste une excuse pour réunir ces gens-là. Des fois, on ne parle pas réellement du film… Notre ciné club, c’est pas un ciné club de cinéphiles où on va juste parler de la forme du film. On prend ça aussi comme prétexte pour parler de questions plus politiques.

Le cinéma palestinien
contre l’effacement

Jérémy Ollivier

Et en parlant de ces histoires de partage et d’émotions collectives, est-ce que tu aurais deux émotions à partager avec nous par rapport à des images de cinéma palestinien et par rapport à un cinéma qui porterait ces héritages juifs ? 

Sam Leter

Alors oui, totalement. Ce qui est intéressant vis-à-vis du cinéma palestinien, c’est sa lutte constante contre l’effacement, ce truc-là de préservation culturelle et de tradition historique face à un régime colonial et génocidaire qui veut tout faire pour te détruire. C’est le principe même du  nettoyage ethnique. Il y a toute une destruction culturelle des lieux et des espaces de culture, des images. Et dans le cinéma palestinien, ce qui est très touchant, c’est toute la dimension de valorisation culturelle et des traditions que tu peux avoir dans la démarche de préservation de cet héritage, mais aussi dans toute la démarche politique de dénonciation. Mais je pense qu’il y a des croisements à faire à ce niveau-là, par rapport à la question de mémoire. Le  cinéma, c’est tellement précieux d’un point-de-vue de mémoire et de transmission, que ça soit par rapport à l’héritage des luttes ou aussi juste de transmission mémorielle pour immortaliser un espace et des gens qui vont être détruits. Dans le cinéma palestinien, il y a beaucoup de ça et je pense que là, dans certains des films qu’on a pu montrer, il y a peut-être des croisements à faire. Après, les films, c’est toujours très situé, mais je dirais, oui, par rapport à cette vocation mémorielle, il y a toujours des liens à faire avec le cinéma. 

Il a une vocation politique dans le cinéma en lien avec tout type de lutte de personnes opprimées ou d’histoires diasporiques. En fait, ça permet de maintenir en vie toute une tradition par les images, car les images restent. Les gens, ils partent, les images restent. 

Dans les films palestiniens qui sortent en ce moment, il y a justement toute cette vocation de rétablir les faits historiques, que ce soit Palestine 36 d’Annemarie Jacir… Mais il y a aussi le film de Cherien Dabis, Ce qu’il reste de nous, qui retrace plusieurs décennies d’une famille palestinienne. Ce sont deux exemples récents. 

Nous, il y a un film qu’on distribue actuellement avec DFF [Decolonial Film Festival] et qui s’appelle Lyd [un film de Rami Younis et Sarah Ema Friedland], qui parle de l’histoire de la ville de Lyd – qui, depuis l’occupation israélienne, est nommée “Lod” – et qui retrace toute l’histoire de la Nakba [terme utilisé pour désigner le nettoyage ethnique des Palestiniens et la destruction des communautés palestiniennes lors de la création de l’Etat d’Israël en 1948]. Donc, en fait, il y a tout un travail d’archivage et de “remise en ordre”, puisqu’il y a eu toute une propagande de gens qui ne comprenaient pas le contexte historique avant le 7 octobre. Et du coup, ces films-là, ils permettent de remettre la balance sur ce qu’a vraiment été l’histoire de la colonisation, d’où ça vient. Et le cinéma, mine de rien, ça permet en peu de temps de voyager dans le temps, dans l’histoire, et de mieux comprendre le présent qu’on vit aujourd’hui. Et vu que ça se répète tout le temps, il y a plein de films qu’on montre en festival sur des trucs qui se sont déroulés il y a des décennies et ça reste tellement d’actualité. Parce que les trucs continuent à se répéter, surtout en Palestine, tu as l’impression que c’est toujours la même chose. Et c’est très précieux de se rappeler historiquement ce qui s’est passé avant pour qu’aujourd’hui on puisse mieux lutter contre.

Propos recueillis le 4 mars 2026