La responsabilité des gens responsables

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Illustration : Tofeur Marker

On entend souvent, dans la bouche de « nos » politiques, ces expressions (souvent prononcées la larme à l’œil – c’est important) : « j’ai agi en responsabilité », « je saurai prendre mes responsabilités ». De même qu’on entend parler d’une prétendue « gauche responsable » – et puisqu’elle ressemble de plus en plus à la droite, on pourra en déduire que la droite, elle, l’est toujours, responsable. Mais de quelle responsabilité(s)
parle-t-on ici ?!

La responsabilité face au réchauffement climatique, face à la crise écologique ?

Cette responsabilité-là, c’est le plus souvent la jeunesse – soit la génération qui est la moins responsable de l’état du climat, des sols, de l’eau, du vivant… – qui l’assume depuis au moins les marches pour le climat, et qui vit l’éco-anxiété. A l’inverse, nos « responsables politiques » n’ont rien fait qui permettrait d’enrayer sérieusement l’agonie du vivant humain et non-humain, à tel point que le taux de CO2 dans l’atmosphère ne cesse d’augmenter, de même que l’exposition aux pesticides et autres polluants ces dernières années (source : https://reporterre.net/L-exposition-du-vivant-a-la-toxicite-des-pesticides-augmente-dans-le-monde)

La responsabilité face à l’appauvrissement de la population, au chômage, à la désindustrialisation ?

Au contraire, c’est aux plus pauvres qu’on en fait porter la responsabilité, voire la culpabilité, en les accusant, contre toute réalité (notamment statistique), de détourner les aides, de « profiter », comme en atteste la dégueulasse réforme du RSA qui réclame à ses « bénéficiaires » du travail gratuit (15h à 20h, quand même) contre quelques centaines d’euros que la communauté a déjà financés (ça s’appelle la solidarité)… Rappelons qu’en France en 2023, la pauvreté atteignait son taux le plus haut depuis près de 30 ans : 9,8 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté, un chiffre que l’on sait en outre sous-estimé (source : INSEE). Pendant ce temps, la fortune des 500 plus riches de France est passée de 571 milliards (ce qui est quand même déjà rondelet) à 1228 milliards d’euros. Mieux encore (pour les riches, entendons), au moins 13 335 millionnaires échappent à l’impôt en France, selon une note du ministère de l’Économie (qu’on peut difficilement accuser de casser du riche) rendue publique.

La responsabilité face à un génocide en train de se dérouler sous nos yeux ?

Là encore, ce sont les peuples qui, à l’échelle mondiale, se mobilisent en faveur du peuple palestinien, qui s’informent et informent les autres, rappellent le droit international (dont celui de résister), les résolutions de l’ONU ; lisent des témoignages horrifiants, des livres d’analyse désespérants ; regardent des images abominables, des documentaires insoutenables ; essuient la répression de gouvernements complices. Pendant que celleux qui s’autoproclament « responsables » instrumentalisent l’antisémitisme et par-là même le laissent prospérer dans la confusion la plus funeste.

La responsabilité face à la montée du fascisme ?

Est-il encore besoin d’arguments sur cette question quand une large partie du spectre des élu.es a ouvertement fait sauter toutes les digues ? Qu’elle reprend la rhétorique et les idées de l’extrême-droite sans plus s’en cacher ? Qu’elle l’a faite entrer, depuis longtemps, dans ses gouvernements ? Qu’elle rend hommage à des fachos – et pas à toutes leurs nombreuses victimes (Federico Martín Aramburú, Hichem Meraoui, Angela Rostas, Aboubakar Cissé, Ismaël Aali, etc.). Là encore, la défense contre le fascisme est abandonnée aux citoyen.nes et aux militant.es de terrain, souvent les plus vulnérables face aux idées et aux actions de l’extrême-droite fasciste, et doublement ciblé.es par des groupuscules violents et par le discours public de nos « responsables politiques », promoteur.trices jusqu’à en devenir fou/folle du « monde à l’envers » et de l’inversion des responsabilités.

En fait, on comprend qu’être responsable, ce n’est pas chercher à prendre en charge ou à prendre soin de la chose publique. C’est plutôt mimer le sérieux (voire la rigueur !), c’est croiser les bras sur une photo au-dessous de laquelle on justifie toutes les compromissions (avec la droite, l’extrême-droite, le capitalisme le plus débridé – au choix et sans exclusive), toutes les trahisons (de la Constitution, de la tradition démocratique, des résultats d’un vote, des personnes les plus vulnérables, des promesses et des discours passés, bien sûr – au choix et sans exclusive).

La responsabilité, c’est du sérieux

A l’évidence, celleux qui sont aux responsabilités, comme on dit, confondent être responsable, soit répondre de ses actes, assumer les conséquences de ses choix, ou encore se soucier des problèmes qui se posent à soi, avec maintenir l’ordre existant coûte que coûte (ou quoi qu’il en coûte). Or, si comme le dit un philosophe nommé Jacques Rancière, la démocratie, c’est d’abord et avant tout la remise en cause de l’ordre inégalitaire, la remise en question des places occupées par les un.es et les autres, alors ces « responsables » sont bien les fossoyeur.ses de la démocratie – et des classes populaires, et de l’emploi durable, et des perspectives de la jeunesse, et de la planète…

On conclura donc logiquement qu’il n’y a pas plus irresponsables que celleux qui prétendent « agir en responsabilité » ou tout simplement accéder « aux responsabilités ».

La contradiction est là. Celleux qui jouent à être responsables sont bien celleux qui, dans les faits, le sont : parce qu’iels s’emploient quotidiennement à confisquer notre pouvoir collectif au profit d’un capitalisme destructeur, iels sont la cause de nos malheurs. Mais en mimant la posture de responsabilité sans en assumer aucune réellement, ils vident de sens leur engagement politique.

Camille Ringot


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