À Calais, la gauche municipale réduite à un élu

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Dimanche 15 mars, au local de Calais A gauche toute !, les visages sont tirés. Les résultats du premier tour viennent de tomber et la soirée n’a rien d’une fête. Personne ici ne s’attendait à un miracle. Mais beaucoup espéraient davantage. Peut-être 8 ou 10 %, peut-être l’entrée de Juliette Delaplace au conseil municipal. Finalement, la liste conduite par Jean-Philippe Lannoy recueille 5,30 % des voix (1 360 suffrages) et obtient un seul siège, le sien.

Dans le même temps, Natacha Bouchart l’emporte très largement avec 60,06 %, tandis que le Rassemblement national s’installe en force dans l’opposition avec 27,40 % et sept élus.

La scène politique calaisienne ressort de ce scrutin profondément transformée. En 2020, la gauche disposait encore de six élu·es municipaux (PS, PCF, écologistes, LFI). Désormais, elle n’en compte plus qu’un seul.

Le dernier des Mohicans

La soirée commence par la lecture des chiffres.
« Il y a 26 123 votants sur 51 631 inscrits », rappelle Miette. La participation atteint 50,6 %, laissant près de la moitié du corps électoral à l’abstention.

Pour Aurélie, ce chiffre pose question :

« Il y a une abstention importante. On a toujours des gens qui s’abstiennent, mais qu’on n’a pas réussi à mobiliser. »

Au-delà du résultat électoral, c’est la structure même de la représentation politique qui bascule. Les deux autres listes de gauche totalisent ensemble 2 438 voix, soit à peine 9,5 % des suffrages. La liste Agissons pour Calais, menée par Marion Lavigne (PCF), reste sous les 5 %, seuil qui conditionne le remboursement des frais de campagne.

Conséquence autrement plus terrible : le PCF et le PS disparaissent à la fois du conseil municipal et du conseil communautaire. Une première.

Dans Nord Littoral, Marion Lavigne affirme ne nourrir « aucun regret ». Pourtant, quand l’issue est la disparition institutionnelle des deux partis en un seul suffrage, la responsabilité d’une autocritique paraît difficile à éviter.

Pour Jean-Jacques Triquet, l’heure est surtout au constat :

« En 2020, l’union de la gauche faisait 4 435 voix. Cette fois-ci, la somme des deux listes, ça fait 2 400. Bouchart explose les compteurs, le Front national triple aussi… et nous, on plonge. »

Il rappelle qu’en 2020, la droite municipale et l’extrême droite totalisaient environ 12 600 voix. Aujourd’hui, elles dépassent 23 000.

Le prix des divisions

Au fil de la soirée, les interventions se succèdent. Certaines cherchent des explications. D’autres regardent déjà vers l’après.

Pour Jean-Pierre Moussally, élu sortant écologiste, la responsabilité est claire :

« Pour moi, ce qu’on paye, ce sont des stratégies de division qui ont eu lieu pendant le mandat. On n’a pas réussi à bosser ensemble. Résultat : un seul élu de gauche et le RN à 27 %. »

Jean-Philippe Lannoy insiste lui aussi sur les fractures de la gauche locale :

« La stratégie de nos adversaires de gauche a consisté à nous taper dessus pendant toute la campagne et même au conseil municipal. À ce jeu-là, tout le monde perd. »

Il pointe aussi le vote utile en faveur de la maire sortante, dans un contexte médiatique dominé par la crainte d’une victoire du RN.

« Beaucoup d’électeurs se sont dit : pour battre le RN, je vote Bouchart. »

Mais le candidat reconnaît également les limites de la campagne :

« On a vraiment démarré sérieusement en décembre. Trois mois pour convaincre une ville entière, ce n’est pas possible. »

Calais à droite toute !

Pour plusieurs militant·es présents ce soir-là, le résultat raconte surtout un basculement politique.

Caroline résume la situation sans détour :

« La mairie est partie très très très à droite. À droite toute ! »

Avec 41 élu·es pour la majorité municipale, 7 pour le RN et 1 seul élu de gauche, 48 conseillers municipaux sur 49 seront issus de la droite ou de l’extrême droite.

Dans la salle, personne ne se fait d’illusion sur les années à venir.

Mais certains refusent d’y voir une fin de l’histoire.
Jean-Paul Rosanes rappelle que l’élection municipale n’est qu’un moment dans une séquence politique plus longue :

« Il va peut-être y avoir sept ans de galère avec Bouchart, mais il y aura aussi des présidentielles, des législatives. On n’a pas fini de combattre. »

« On part de très bas »

Pour d’autres, la priorité est de regarder en face la situation.

Jean-Jacques insiste :

« Il faut peut-être pas trop se réjouir, parce qu’il y a un sacré boulot. On partait de rien, on part maintenant d’en dessous. »

Dans ce paysage, l’unique élu de gauche assume un rôle particulier.
Jean-Philippe Lannoy promet de continuer le combat :

« Je serai celui qui va tenir le drapeau tout seul… mais je sais que vous serez là. »

Jean-Jacques s’est isolé dans la remise technique pour compiler sur un tableau les chiffres envoyés au fil de la soirée par chaque bureau de vote.

La gauche hors des institutions

Au fil des interventions, un autre constat se dessine : la gauche calaisienne ne disparaît pas, mais elle se déplace.

Jérémy analyse :

« Les élections sont toujours des moments de déprime. Mais à Calais, il y a des solidarités tous les jours. On ne va pas s’endormir pendant sept ans. Demain, on retravaille. »

Dans la salle, Juliette Delaplace rappelle que la campagne elle-même a produit quelque chose de précieux :

« Heureusement qu’on l’a fait. Sinon, personne ne l’aurait fait pour nous. »

Elle insiste surtout sur la nécessité de resserrer les liens avec le tissu associatif de la ville :

« Il va falloir se serrer les coudes avec les assos auprès des exilés, les espaces culturels, les cafés associatifs, les médias indépendants, les associations écologistes. »

Car si la gauche disparaît presque totalement du conseil municipal, elle reste bien présente ailleurs :

Dans les associations de solidarité.
Dans les collectifs écologistes.
Dans les lieux culturels indépendants.
Dans tous ces espaces où l’on continue de penser qu’une autre politique pour Calais est possible.

La question n’est donc peut-être plus seulement : où est la gauche au conseil municipal ? Mais plutôt : où est-elle dans la ville ?

Et à entendre les militant·es rassemblé·es ce soir-là, la réponse est claire : elle est toujours là. Simplement, la droite et ses alliés l’ont foutu dehors.

Pierre Muys