Il faut parfois prendre le temps de lire attentivement les journaux locaux. Entre deux phrases anodines, ils disent souvent beaucoup plus que ce qu’ils semblent autorisés à y raconter.

La MAirie « travaille sur la programmation » du Channel
Dans un article du Nord Littoral publié le 11 mars consacré à la politique culturelle calaisienne, la maire de Calais, Natacha Bouchart, affirme :
« On a une très bonne relation avec la nouvelle directrice. On travaille sur la programmation. Avec elle on est dans l’échange, pas dans la négociation»
Combien d’années de lutte aura-t-il fallu à Natacha Bouchart pour pouvoir s’offrir une phrase pareille ?
Et combien de défaites, combien de reculs sur nos lignes avons-nous accepté pour en arriver là ?
Dans une scène nationale, la programmation relève de la direction artistique. C’est même le principe fondateur de ces institutions : garantir aux populations où elles s’installent une proposition culturelle autonome vis-à-vis du pouvoir politique en place.
Mais à Calais, cette frontière semble avoir bougé. La municipalité parle désormais d’« échange » sur la programmation avec la nouvelle direction du Channel. Et elle rappelle dans le même temps le montant de sa contribution — environ 800 000 euros par an (soit 100 000 euros de moins que la subvention annuelle historique).
Le message est clair : la mairie fixe la règle et distribue les jetons.
Si l’ingérence municipale charrie toujours plus de dépit, elle ne provoque en revanche plus le moindre étonnement. Un pouvoir autoritaire étend toujours son influence.
Aujourd’hui, tandis qu’on plisse les yeux pour distinguer les politiques culturelles de Calais à celles d’Hénin-Beaumont, il devient cependant urgent de ne plus trembler à affirmer qu’au-delà des étiquettes, c’est bien une politique d’extrême droite qui règne chez nous.
Des communistes souhaitent une scène nationale dépolitisée
Ce qui est plus étonnant — et qui déclenche l’écriture de cet article — c’est la position adoptée par une partie de la gauche locale.
Toujours dans le Nord Littoral, le lendemain, Marion Lavigne, communiste et tête de liste Agissons pour Calais (PCF/ PS/Générations) déclare avec bienséance, après avoir défendu l’autonomie des directeurs de programmation des lieux culturels :
« Je pense qu’il faut enlever le caractère politique du Channel. »
Ah.
Rappelons ici — il faut bien — l’impossible neutralité politique de la culture.
Un spectacle ne peut pas avoir pour unique attendu l’agrément. Sans émettre de jugement de valeur, pour se divertir sans risquer de réfléchir il y a la foire (évitez le très violent chamboultout) et les grands monstres à moteur communaux.
Les œuvres artistiques, même prétendument apolitiques, parlent du monde quand bien même elles l’occultent, des conflits quand bien même elles les ignorent, des rapports de domination quand bien même elles les nient.
Toute représentation interroge toujours la société dans laquelle elle est produite. Demander à une institution culturelle d’enlever son caractère politique, c’est lui demander d’acquiescer et de filer un coup de main au chantier de son propre démantèlement.
Un héritage de la résistance
On pourrait d’ailleurs rappeler ici d’où viennent ces institutions.
Les scènes nationales sont les héritières de la décentralisation théâtrale née à la Libération, portée notamment par la haute fonctionnaire Jeanne Laurent. Pur produit de la Résistance, l’objectif était clair : sortir la culture des cercles parisiens et en faire un véritable service public, capable d’irriguer toutes les populations.
Il ne s’agissait pas seulement de diffuser des spectacles mais de créer des lieux où l’art rencontrerait la société, où les œuvres pourraient dialoguer avec leur époque, où les habitants ne seraient pas simplement des spectateurs de passage.
Autrement dit, ces institutions n’ont jamais été conçues comme de simples salles municipales destinées à « faire tourner des spectacles ». Elles sont nées d’un projet politique au sens large : faire de la culture un espace vivant au cœur de la cité.
Demander aujourd’hui à une scène nationale d’être « dépolitisée », c’est donc oublier – ou ne pas savoir – les raisons mêmes pour lesquelles ces lieux ont été créés.
Comme le raconte Des Nimbes au monde, notre dernier documentaire consacré à la politique culturelle à Hénin-Beaumont, la municipalité RN dénonçait le centre culturel local comme diffusant de la « daube gauchiste ». (L’avantage avec le RN, il nous faut ici l’avouer, c’est qu’en terme de signal c’est beaucoup plus clair). L’association qui animait le lieu a été évincée, accusée de faire de l’idéologie politique, et la structure a été municipalisée.
Première programmation annoncée : « B+B = BB, si Brigitte Bardot m’était contée », un spectacle musical consacré à l’actrice d’extrême droite condamnée de nombreuses fois pour propos racistes. C’était un 8 mars. « Pour célébrer la journée de la Femme » comme le relayait un article de La Voix du Nord.
La dépolitisation de la culture a souvent ce goût-là.
There is no (more) alternative
On ne sait donc pas si cette déclaration de la tête de liste Agissons pour Calais est juste naïve ou profondément irresponsable.
Car depuis plusieurs années déjà, une partie de la gauche institutionnelle semble renoncer à l’idée même de rapport de force avec le pouvoir établi.
Au lieu de proposer un autre horizon politique, elle adopte une stratégie électorale plus simple : espérer récupérer les déçus du pouvoir en place.
Pas en les amenant vers la gauche mais en se déplaçant elle-même vers la droite. La liste de Marion Lavigne évite donc les mots qui fâchent et appelle, dans sa grande tempérance, à vite dépolitiser le Channel et liquider l’héritage de ce lieu hospitalier ayant la fâcheuse tendance à nous permettre d’apprendre deux trois bricoles sur la société.
La communiste serait à deux doigts de reprocher au Channel d’avoir véhiculé des valeurs de gauche. Ne leur dites surtout pas qu’il arrive à La Librairie de vendre du Marx : ils pourraient être pris de panique morale et déclarer à la presse que c’est regrettable.
La logique est donc paradoxale.
En cherchant à attirer des électeur·ices déçu·es de la droite, la liste Agissons pour Calais finit par désespérer et faire fuir sa propre base sociale : les milieux populaires, une partie de son électorat communiste historique, ainsi que celles et ceux qui attendent autre chose qu’une version bis rose dilué de la gestion municipale existante.
Cette gauche qui fut autrefois une véritable organisation politique de formation et d’organisation des travailleureuses devient un espace de notables implorant le calme et la modération centriste, expliquant aux autres — nous, cette bande de jeunes de moins de 65 ans — qu’il ne faut pas faire de vagues.
Ce communisme qui appelle aujourd’hui à la dépolitisation de sa scène nationale appartenait à un courant historique qui s’était pourtant construit politiquement sur l’idée inverse : que tout ce qui fait vivre cette ville est politique, que tout à Calais est le produit d’un rapport de force, de domination, de lutte de classe.
À force de vouloir apparaître aussi respectable que Madame le maire, on finit par ne plus défendre grand-chose. Sinon des bureaux, des sièges… et des personnes perdues collées dessus.
Vers un outil de maintien de l’ordre supplémentaire ?
Pendant ce temps le pouvoir avance et reprend de larges terrains conquis depuis les années 1970 par les électeur·ices de ce même Parti Communiste Calaisien, les institutions culturelles se transforment en équipements à administrer et les artistes sont de plus en plus invité·es à redoublier de talent pour se mouvoir dans des rôles de faire-valoir.
La prochaine saison du Channel, élaborée dans ce nouveau climat d’« échange » avec la mairie, nous dira si le lieu continuera à aussi bien déranger un peu chacun de nous comme il le fait depuis plus de tente ans ou s’il apprendra, lui aussi, à se montrer responsable face aux respectabilités de l’ordre local.
Pierre Muys
Droit de réponse
Conformément à sa demande, nous publions ci-dessous le droit de réponse de Marion Lavigne à l’article publié sur Calais la Sociale, relatif à ses déclarations concernant le Channel.
Ce droit de réponse est publié dans son intégralité. Les propos qui y sont tenus n’engagent que leur autrice.
Concernant le dernier paragraphe de ce droit de réponse, nous souhaitons rappeler que la structure même de notre média participatif et bénévole ne permet pas de couvrir l’actualité de manière exhaustive, contrairement à la presse quotidienne régionale qui dispose de journalistes salariés.
Chaque publication de Calais la Sociale dépend de l’initiative de son auteur ou de son autrice et du temps qu’il ou elle parvient à dégager de ses contraintes familiales et professionnelles. Le fait qu’un sujet ne fasse pas l’objet d’un article ne saurait donc être interprété comme une prise de position ou comme un silence volontaire de notre rédaction.
