À Calais, une animation satirique organisée par la liste « Calais à gauche toute » a conduit la maire Natacha Bouchart à déposer plainte pour « incitation à la haine ».
Au-delà de l’anecdote électorale, cet épisode illustre un phénomène de plus en plus fréquent dans la vie politique : l’usage de l’arme judiciaire pour tenter de contenir la contestation.

punissez ce chamboule-tout que je ne saurais voir
Dimanche place Foch, la liste « Calais à gauche toute » organisait une rencontre militante sous la forme d’une petite kermesse politique.
Parmi les animations proposées figurait un jeu de chamboule-tout. Sur les boîtes de conserve, un visuel : le portrait de la maire Natacha Bouchart, coiffée d’une couronne et accompagné du surnom « Lady cœur de pierre ».
Derrière elle, des enrochements, ces blocs de pierre installés par milliers de tonnes dans différents secteurs de la ville ces dernières années pour empêcher l’installation de campements d’exilé·es.
Le dispositif est clair : une caricature politique visant la politique municipale menée à Calais sur la question migratoire.
Quelques jours plus tard, la maire annonce avoir déposé plainte pour « incitation à la haine ».
Le lawfare : quand la politique se déplace devant les tribunaux
Dans le monde anglo-saxon, un terme s’est imposé pour décrire ce type de situation : le lawfare.
Le mot désigne l’usage stratégique du droit et des procédures judiciaires comme outil de combat politique.
L’objectif n’est pas toujours d’obtenir une condamnation. Le simple fait de lancer une procédure peut suffire à produire plusieurs effets : déplacer le conflit du terrain politique vers le terrain judiciaire, faire peser un risque juridique ou financier sur des opposant·es, ou encore créer un climat d’intimidation.
Dans une ville moyenne comme Calais, où les ressources militantes restent limitées, le poids d’une procédure peut déjà suffire à refroidir certaines formes de contestation.
Car ce ne sont pas seulement les candidat·es qui peuvent être concernés. Ce type de mécanisme peut aussi toucher associations, collectifs, militant·es ou habitant·es dès lors qu’ils contestent l’ordre municipal établi.

Une question démocratique
Que la plainte aboutisse ou non importe donc finalement assez peu.
La question posée par cet épisode est ailleurs.
Lorsque la satire, la caricature ou la critique politique deviennent susceptibles d’être poursuivies devant les tribunaux, ce n’est pas seulement une liste d’opposition qui est visée.
C’est l’ensemble de l’espace démocratique local qui peut se retrouver sous pression.
Dans une ville où les pierres servent désormais à empêcher que l’on s’installe, il n’est peut-être pas étonnant que celles et ceux qui les dénoncent se retrouvent, eux aussi, invités à se tenir à distance.
Pierre Muys
