
Voilà quelques années déjà.
Quelques années qu’entre Étaples et Wissant, la Côte d’Opale est traversée par des milliers de personnes en exil pour qui ce littoral est devenu un refuge provisoire.
Avant ou après une tentative de traversée vers l’Angleterre, on les voit s’arrêter dans les villages, cherchant un abri, un espace où se poser. Qui dans un coin de forêt au bord des dunes, qui sous un pont, qui derrière un entrepôt.
Des lieux non choisis, mais imposés par la politique migratoire qui ne propose ni protection ni accueil dans ce contexte de transit.
Dans ces lieux, ces personnes sont dans une situation de grande précarité et de vulnérabilité : elle se reposent quelques heures, quelques jours, allongées au sol, se restaurent avec souvent trés peu, se réchauffent, et attendent pour une nouvelle tentative de traversée.


Si depuis des années, des citoyens se sont mobilisés via notamment l’association Opal’Exil pour assurer des maraudes sur les plages au moment des traversées, d’autres citoyens eux, ont décidé d’apporter aide et soutien dans ces campements temporaires.










Constituées en collectif dans chacun des villages, ces citoyens se sont « fédérés » sous un même et joli nom : « Alors on Aide ».
Aujourd’hui, il y a « six antennes locales » d’Alors on aide : les communes du Montreuillois, Hardelot, Equihen, Boulogne sur mer, Wissant…
C’est à Wimereux que le premier collectif a vu le jour en juillet 2024.
Et c’est de Wimereux qu’aujourd’hui une nouvelle initiative a vu le jour en ce début d’année 2026.
Nous avons rencontré Eric Baudelet. Il est la cheville ouvrière d’une proposition ambitieuse : interpeller tous les candidats à l’élection municipale du littoral (plus de vingt cinq) : leur demander de préciser le niveau d’aide que la commune pourrait apporter aux personnes en exil et aux associations et collectifs s’il devait être élu.

« En quoi un maire est-il concerné par cet enjeu migratoire ? »
La question semble naïve. Elle ne l’est pas.
« On s’use à demander des réponses étatiques qui ne viennent pas. Localement, les élus ont un vrai pouvoir d’action. Et surtout, ils sont concernés : toutes les communes du littoral sont impactées. Les personnes en exil, se retrouvent à être sur la commune pendant tout un temps, donc la question est simple : de quelle manière la commune les accueille de manière digne»
Selon Eric, la réalité du terrain est claire :
« Le niveau municipal est devenu le dernier espace possible d’humanité, sortir de la répression et proposer une action humanitaire : les élus peuvent s’organiser pour faire quelque chose de concret, même modestement — ouvrir une salle, un local, proposer un point d’eau, un soutien logistique. Certains maires peuvent se retrancher derrière l’idée que c’est du ressort du national alors que l’on voit bien qu’ils peuvent agir»
Au départ de cette interpellation des maires ?
Au départ, il y a une personne engagée du collectif d’Ambleteuse, Gabrielle. Elle présente régulièrement cette nécessité d’interpellation des maires aux citoyens engagés d’Alors on Aide.
Au départ, il y a l’Elan, une liste citoyenne de Boulogne sur mer, qui organise une soirée avec les habitants, les collectifs et association autour de la question de l’hospitalité. Alors on aide est présent, mais également Opal’Exil et Utopia 56 : les questions sont nombreuses, on parle de sécurité, d’espace d’aide…
Au départ également, il y a la Plateforme de Soutien migrants (PSM) située à Calais.
La PSM a conçu un kit d’interpellation pour les élections municipales 2026 destiné aux associations, qui soutiennent les personnes exilées, afin de les aider à solliciter les listes et élu·es locaux sur leurs engagements concrets.

https://psmigrants.org/ressources/interpellation-pour-les-%C3%A9lections-municipales-2026/
Ce kit comprend des fiches pratiques expliquant le cadre légal et les compétences des communes en matière d’accueil, avec des exemples de bonnes pratiques locales, et des illustrations de ce qui a été tenté dans d’autres communes. Les fiches couvrent des thématiques opérationnelles très précises : accès à l’alimentation, à l’eau, à l’hébergement, domiciliations, lieux de répit, accès aux soins et au droit, gestion des déchets, gratuité des transports, prise en charge des mineur·es non accompagnés, accompagnement après tentatives de traversée…
Bon c’est du sérieux.
Au départ il y a aussi l’ANVITA L’Association Nationale
des Villes et Territoires Acccueillants

L’ANVITA, c’est un réseau de villes et villages mais aussi d’élu·es engagés pour une politique d’‘accueil inconditionnel’ qui reconnaît et défend les droits des personnes exilées. Ils ont édité un manuel pour un mandat accueillant.
Et l’ANVITA a aussi développé et soutenu le concept de ville accueillante. Et ça, ce n’est pas rien. Cela veut dire qu’une commune peut choisir d’assumer pleinement son rôle dans la protection et l’inclusion de toutes les personnes présentes sur son territoire, sans distinction d’origine, de statut administratif ou de situation migratoire. C’est une démarche politique, concrète, une manière de se positionner.

Selon l’ANVITA, une ville accueillante se caractérise par plusieurs engagements :
- l’accueil inconditionnel en garantissant un accès aux droits et aux services essentiels (alimentation, eau, hygiène, domiciliation, santé, information juridique) pour toute personne, y compris en exil.
- la lutte contre les idées reçues : l’ANVITA insiste : être accueillant ne crée pas “d’appel d’air”. Les villes accueillantes travaillent avec des données précises, un vocabulaire respectueux et une vision lucide des réalités migratoires.
- la coconstruction avec les associations et les habitants : une ville accueillante ne travaille pas seule : elle s’appuie sur les collectifs locaux, les réseaux de soutien, les citoyen·nes, et construit des espaces de coopération.
Des communes comme Grande-Synthe, Lyon, ou Montreuil sont souvent citées par l’ANVITA pour leurs initiatives : lieux de répit, accès facilitée aux droits, coopération étroite avec les réseaux citoyens, dispositifs municipaux d’accompagnement.
C’est riche de tout ça qu’Eric construit un questionnaire. Il le soumet aux autres citoyens des différents villages et l’envoie par mail à plus d’une vingtaine de candidats. Trouver les adresses mail, mettre en ligne le questionnaire pour pouvoir traiter de manière uniforme les données, recueillir les données.
Surprendre les candidats… et être surpris en retour
On pourrait penser qu’un questionnaire sur l’accueil des personnes exilées, en pleine campagne municipale, ferait fuir les candidat·es.
La thématique est sensible, politiquement risquée, potentiellement délicate à aborder face à un électorat que l’on pressent « polarisé » : pour ou contre. Pourtant, il n’en est rien le collectif a déjà reçu plus d’une dizaine de réponses.
Éric le dit bien :
« je suis malgré tout surpris, oui, quand même un peu. Je savais que certaines communes joueraient le jeu, mais je ne m’attendais pas à ce que les réponses soient aussi ouvertes. Sur vingt-cinq listes contactées, on a eu des réponses quasi -immédiates et vraiment pas hostiles »
En vrai ça en dit long : là où l’État durcit ou invisibilise, certaines listes locales, elles, acceptent de se positionner clairement en faveur de l’accueil
Pourquoi demander l’autorisation de publier les réponses ?
Dans le courrier envoyé aux listes, le collectif précisait que leurs réponses — ou leurs silences — pourraient être rendus publics.
L’objectif est double :
Cartographier le littoral, avant les élections, pour identifier les municipalités prêtes à soutenir un accueil digne.
Éric explique :
« L’idée, c’est d’avoir une vision d’ensemble. Après les élections, on pourra dire : voilà où ça bouge, voilà où ça bloque. Certaines communes se montrent plutôt favorables, d’autres pas du tout. »
Sortir du fantasme sécuritaire
Sortir du discours médiatique dominant, celui qui répète en boucle la “crise migratoire” comme s’il s’agissait d’un problème à éliminer plutôt que de personnes à accueillir.
Le collectif propose de rompre avec les narrations anxiogènes : celle où l’on parle d’“éradiquer le problème”, d’“empêcher les traversées”, d’“évacuer les campements”, comme si le littoral était un front à sécuriser.
« On sait très bien que le ‘problème’ ne disparaîtra pas. Il y a des personnes ici, depuis des années, pour des raisons qui leur appartiennent et qu’on comprend mieux qu’on ne le dit. On ne peut pas juste déclarer : ‘Pas chez nous’. Ce n’est plus tenable. » D’où la question essentielle : que fait-on, localement de ces présences humaines ? Comment organise-t-on, concrètement, une forme d’hospitalité minimale ?
précise Sylvie, l’épouse d’Eric, également engagée auprès des exilés et présente lors de notre échange.
Concrètement : à quoi va servir ce questionnaire ?
Le collectif ne veut pas seulement mesurer l’opinion : il veut créer un outil comme une base de travail.
Avant les élections : obtenir des engagements, clarifier les positions, éviter les discours flous. Après les élections : produire une synthèse publique montrant qui a répondu, comment, et qui n’a pas répondu du tout.
À terme : interpeller les nouvelles équipes municipales, une fois installées, avec des éléments précis et documentés.
A écouter Eric, on comprend vite que grâce à ce questionnaire, on découvre qu’il existe des communes prêtes à discuter, à s’engager, peut-être même à soutenir certaines actions.
« Il y a probablement des mairies sur lesquelles on pourra s’appuyer », reconnaît-il. Il identifie bien et reformule ce paradoxe : « localement, tout le monde voit la situation, mais presque personne ne veut l’assumer publiquement.
Il raconte que certains maires sont conscients du problème, mais n’osent pas l’afficher de peur d’un retour de flamme électoral. L’idée est à présent de pouvoir clarifier la parole.
Sylvie le précise avec force :
« Beaucoup pense que la population est hostile, alors que sur le terrain, on voit très peu de réactions hostiles. Les gens sont quelquefois indifférents, mais souvent même solidaires. Il arrive régulièrement que nous recevons de l’aide spontané, des dons, etc »
Ce qui bloque, selon elle, c’est surtout « cet imaginaire collectif de l’hostilité des habitants» et cette fiction politique qui voudrait qu’un maire perde immédiatement sa base électorale s’il assume une position humaniste.
A la question de savoir si les listes seraient favorables à organiser un débat public autour de l’accueil sur le littoral, les sept communes disent qu’elle aimerait proposer cela.
Un consensus inattendu, qui montre qu’il existe un espace de parole possible — un désir même — de sortir enfin du silence, de faire avec cette réalité des personnes présentes.
SeNSIBILISER LES ELUS, c’EST AMENER DES ELEMENTS DE CONNAISSANCE
Il reste un autre point que souligne Éric et Sylvie : la méconnaissance du sujet chez une partie importante des élu·es locaux.
En discutant avec les élus, le collectif s’est aperçu que nombre d’entre eux n’ont qu’une vision très partielle — parfois même totalement erronée — de ce que vivent les personnes exilées sur le littoral. Certains ignorent les réalités les plus élémentaires : les parcours, le règlement Dublin, les raisons des présences, les conditions de vie, les droits fondamentaux, ou même l’ampleur des tentatives de passage.
Ce déficit d’information n’est pas anodin. Il crée un vide dans lequel prospèrent les fantasmes, les discours anxiogènes et les récits politiques simplificateurs.
« C’est ce qui fait que certains peuvent tenir des discours complètement déconnectés du terrain »,explique Éric.







LE COLLECTIF des MAIRES du LITTORAL
Pourtant, sur cette question, il y a un historique récent : les maires se sont mobilisés et même positionnés.
En effet; à l’initiative de Natacha Bouchart, une réunion des maires du littoral s’est tenue à l’automne 2024.
La maire de Calais avait convié les communes les plus directement concernées par l’intensification des traversées de la Manche, pour « partager les difficultés », « mutualiser les constats » et tenter d’élaborer une position commune.
Quinze communes, de Grand-Fort-Philippe à Cucq, ont répondu présentes.
Mais derrière l’idée de coordination, la ligne politique du collectif est claire : un cap résolument sécuritaire, centré sur la demande d’un renforcement policier, de technologies de surveillance, et d’un durcissement de la coopération franco-britannique.

Les maires on pu exprimer qu’ils se sentaient « débordés », « impuissants », réclament plus de moyens de contrôle, et dénoncent les « dispositifs inadaptés », tout en demandant à l’État d’assurer un traitement plus strict de la frontière.
Dans leurs prises de parole publiques, les mesures d’accueil ou d’hospitalité sont quasi absentes.
Le collectif appelle surtout à des services de gestion sécuritaire, et non à une politique d’humanité : davantage de présence étatique, davantage d’ordre, davantage d’infrastructures pour empêcher les traversées plutôt que pour protéger les personnes.
Cette réponse illustre bien l’écart entre les réalités du terrain et les imaginaires politiques dominants.
Pour le collectif Alors On aide, ce collectif des maires fait disparaitre les voix divergentes et des positionnements des maires qui ne sont pas tant hostiles que démunis.
Du questionnaire au dialogue : une citoyenne face à son maire sortant, l’exemple d’AMBLETEUSE
Après le point de vue d’Éric et Sylvie, une autre voix s’invite dans la discussion : celle de Gabrielle, qui habite à Ambleteuse et qui est investie également dans le groupe Alors On aide.
Elle raconte d’abord que le questionnaire est « rassurant, cadré, très bien pour que tout le monde ait la même base ». Mais très vite, elle souhaite aller plus loin : avec le questionnaire, aller rencontrer directement les candidats de sa commune.
Avec le maire sortant, la rencontre va durer un peu plus d’une heure et sera riche d’enseignements et de perspectives.
Ce qui compte pour Gabrielle, c’est de pousser les élus à sortir de la réponse : “on va réfléchir”, “on va voir qui a la compétence”, et lors de l’échange avec le maire sortant, elle sens qu’elle parvient à faire bouger les lignes : “pourquoi pas créer un élu référent migration au CCAS ? » propose ainsi le maire sortant.
Autant de signes, pour elle, qu’on est au tout début d’un nouveau chemin : il faudra du temps, des échanges et de nouvelles rencontres après les élections pour ouvrir un peu plus les portes.
Gabrielle insiste : le questionnaire n’est qu’un prétexte.
L’enjeu réel, c’est ce qui vient après : développer des actions, inventer des formes de collaboration avec les mairies, proposer des temps d’échange, des « temps de sensibilisation », des rencontres plus directes avec les élu·es.
Car ce n’est pas rien, rappelle-t-elle, pour un “simple citoyen”, d’aller interpeller un élu.
C’est précisément là que réside, selon elle, la force d’un collectif d’habitant·es : créer un espace où l’on ose franchir la porte de la mairie, non pas en surplomb, mais en voisinage, pour dire : « Voilà ce que nous voyons, voilà ce que nous faisons déjà, qu’est-ce qu’on peut construire ensemble ? »
Et Gabrielle le dit avec conviction :
« en s’appuyant sur les collectifs d’habitants, on peut aller face à son maire sortant, à un candidat pour lui demander ce qu’ils pensent faire »
AU FINAL, À l’échelle d’un village : TENTER DE « changer la donne »
On l’a bien compris : avec Éric, avec Sylvie, avec Gabrielle, avec ce questionnaire, le collectif « Alors On Aide » a choisi d’amener la question migratoire au cœur de la campagne municipale.
Et dans le contexte où des listes d’extrême droite avancent des programmes ouvertement hostiles aux personnes exilée, à Boulogne la Sociale, nous avons trouvé que cette démarche était vraiment exemplaire et inspirante.
Car plus que jamais en remettant l’hospitalité dans le débat local et en écartant les enjeux idéologiques, on crée du possible : à l’échelle de chaque commune, comment proposer des moyens simples et concrets de proposer un accueil digne.
