Elle vit ici, écrit ici, mais chaque matin commence là-bas. Poétesse et journaliste iranienne, Mahvash Shafiei raconte une existence prise dans la censure, la fatigue d’un peuple qui proteste sans relâche et cette condition particulière de l’exil où la distance n’apaise pas. Depuis la France, la résistance se poursuit autrement : dans les mots, dans l’attention permanente portée au pays, dans une fidélité obstinée à celles et ceux resté·es en Iran.
« Mon pays depuis l’exil » est une rubrique qui donne la parole à celles et ceux dont le pays reste au centre de la vie, même après l’avoir quitté. Des entretiens pour comprendre un contexte politique raconté depuis l’intérieur, et voir comment, loin du territoire, la lutte, les inquiétudes et les espoirs continuent de traverser les jours.
Entretien de Jérémy Ollivier
Retranscription, infographie : Pierre Muys
Relecture : Sandra Moreau
Photo : Mahvash Shafiei

« On n’a pas de libertés d’expression…
On n’a rien »
Jérémy Ollivier
Bonjour Mahvash. On a le plaisir de te connaître à Calais la Sociale, on t’a déjà rencontrée plusieurs fois à Calais. Tu es poétesse et aussi journaliste en Iran. Alors, je vais te poser une question simple pour commencer : est-ce que tu peux nous parler, à partir de ton point de vue et de ton expérience, de la situation aujourd’hui en Iran ?
Mahvash Shafiei
La situation aujourd’hui en Iran est très délicate. C’est très compliqué. J’ai l’impression que le peuple iranien est très fatigué. Ça fait des années qu’il supporte cette situation qui est très grave chez nous. On n’a pas de liberté.
La liberté est un mot très large et profond. Personne ne peut la définir en quelques phrases, même dans un ou dix livres. On dit même qu’on n’a pas de liberté d’expression, dans les livres ou au cinéma… On n’a rien.
C’est toujours le gouvernement qui décide pour les gens. Quel livre tu dois lire, quel vêtement tu dois porter, ton comportement dans la société, mais même dans tes relations… toute ta vie est limitée. La situation aujourd’hui, c’est très chaud : tout le monde en a marre, la vie en Iran est devenue insupportable.
Et pour ça qu’ils ont fait une manifestation, et qu’ils attendent d’avoir le moindre sujet, quelque chose pour sortir dans la rue et pour manifester. Pourquoi ? Parce qu’ils ont jamais obtenu satisfaction de la part de ce gouvernement. Pourquoi ? Parce qu’après la révolution, ils font une vraie révolution pour avoir une société meilleure, avoir une vie stable. Ils sont sortis dans la rue pour avoir mieux qu’aujourd’hui, mais petit à petit ils se sont rendus compte que c’était “non”… Et à chaque fois qu’ils ont essayé de changer les choses, il y a eu une grande répression. Ils n’y arrivent pas. Par exemple, avant le mouvement Femme Vie Liberté, il y a eu une grande grande manifestation, quand j’étais encore en Iran, pour demander des élections présidentielles. On n’a pas le même calendrier, donc je ne sais pas dire en quelle année c’était exactement. Mais c’est eux qui ont choisi : ils ont choisi ce qu’ils voulaient. En fait, ils avaient déjà choisi… Cette élection, ce vote c’était une formalité… Ils avaient déjà choisi.
« La résistance est continuelle »
Jérémy
Par rapport à ça, justement. Souvent, en France, on présente ça toujours un peu comme l’irruption de la colère du peuple en Iran, ce qui est peut être le cas. Mais là, tu es en train de raconter en fait d’autres manifestations, d’autres mouvements – comme Femme Vie Liberté – qu’on connaît peut-être peu en France.
Mahvash
Exactement.
Jérémy
Est ce que, pour toi, la résistance, elle est continuelle en Iran ? Ou bien est ce que c’est par moments ?
Mahvash
Non, non, elle est continuelle, bien sûr ! Parce que les Iranien.nes sont toujours prêt.es, même entre eux, dans les réunions familiales, politiques, dans les cafés, lors de rassemblements politiques, tout tout tout tout !
Dans la réalité, cette résistance ne peut pas toujours rester dans la rue. Mais elle a toujours existé. Et pourquoi, aujourd’hui, tout d’un coup, tu vois des centaines de milliers de personnes – un peuple – dans la rue ? Parce qu’ils sont en colère, parce qu’ils sont fatigués, parce que, pour eux, c’est pas une question de nourriture ou d’avoir une grande table dans leur maison. C’est parce qu’ils veulent être tranquilles ! Ils sont fatigués parce que toujours tu as un gouvernement qui t’impose quelque chose. Tout doit être traversé par la religion, tout doit passer par-là, par le filtre de la religion. En fait, on a étudié. Est-ce que tu peux mentir à 90 000 000 de personnes, un grand peuple, qui est assez éduqué ? Aujourd’hui, on a des frontières sur la terre, mais on n’en n’a pas sur les réseaux sociaux. Avec internet, tu vois bien ce qu’il se passe partout dans le monde. Comment les gens vivent par rapport à nous… Ils se battent pour avoir les bases de ce qui fait la vie. Pas grand-chose…
Jérémy
Là, tu parles de la vie. Ce qu’on reçoit nous, de ce peu d’images qu’on reçoit de l’Iran, c’est des images de mort. Mort des Iranien.nes qui protestent, mort des Iranien.nes qui se révoltent. J’aimerais bien revenir finalement à la vie, à ce que tu dis. Est-ce que tu as le souvenir d’une résistance qui serait vraiment pour toi importante en Iran ?
Mahvash
Oui, bien sûr. Quand tu es une femme, et surtout quand tu es une journaliste… Qui est-ce qui choisit les limites pour toi ? Tu es une femme, journaliste… Mais en même temps tu es une écrivaine, une poète, une critique littéraire… Tu es tout simplement une intellectuelle. Donc de toute façon, c’est pas toi, t’as pas le droit. Ils limitent ta manière de penser, tu n’as pas le droit de penser, réfléchir comme ça. Tu n’as pas le droit de faire de la recherche, de t’exprimer librement, de dire simplement la vérité. Si tu te poses des questions face à la situation en Iran, que tu te demandes trop pourquoi… on te met en prison. Quand tu es une personne capable d’analyser une situation, les conditions de vie chez toi, est-ce que franchement tu peux fermer tes yeux, fermer ta bouche ? Pourquoi m’empêcher ? J’ai besoin de travailler. J’ai besoin d’avoir une place. Quoi qu’il arrive, tu dois toujours te battre. Tu dois toujours continuer à montrer que tu existes. J’ai le droit de poser des questions, le droit d’analyser, le droit de réfléchir.
Jérémy
Là, tu parles vraiment d’une résistance qui traverse toute ton existence ?
Mahvash
Oui.
Jérémy
Est ce que – et c’est peut-être un peu une autre question – mais j’ai l’impression qu’on parle peu de la résistance en France, et on a beaucoup aujourd’hui, même si, bien sûr, il y a beaucoup d’Iranniennes et d’Iraniens qui se font entendre, on a beaucoup de récits un peu simplificateurs : “Est-ce que les Iraniens vont aller du côté de Trump ?” “Quel est le rapport des Iraniens avec Israël ?” Qu’est ce que tu penses, toi, de ces questions qui réduisent un peu le peuple iranien à des choix liés à d’autres puissances dans le monde ?
Mahvash
En fait, c’est une question à laquelle il est très simple de répondre… Entre le pire et le moins pire, forcément tu choisis le moins pire ! Aujourd’hui, le peuple iranien n’est pas capable d’analyser, de réfléchir et de penser à l’avenir. Ils ne peuvent pas avoir peur de l’avenir et se demander ce qu’ils veulent pour l’avenir. On peut voir, bien sûr, l’état des pays après le passage des Etats-Unis, c’est de pire en pire. Mais la question aujourd’hui, pour l’Iran, ce n’est pas encore la question d’arriver au meilleur. Non, la question c’est de dire stop. On n’est pas d’accord avec Trump, on n’est pas d’accord avec l’intervention étrangère qui vient de l’extérieur. Mais le problème, c’est que pour nous, on a besoin de quelqu’un pour faire chuter ce gouvernement, c’est tout.
Imaginons un peu où en sont arrivés les Iraniens pour en venir à appeler Trump… A appeler la puissance qui a plongé elle-même le monde dans la crise ? On l’appelle parce qu’on pense qu’elle est une assez grande puissance pour nous aider à faire chuter ce gouvernement. On n’est pas d’accord avec eux au fond de nous. Mais on veut la fin de ce gouvernement. L’avenir, on verra.
« J’écris toujours comme une iranienne »
Jérémy
Pour revenir à ce qui fait ta singularité : tu écris de la poésie en Iran et aussi en France. Et j’ai l’impression, quand tu parlais de la résistance, que la culture jouait pour toi un rôle très important en Iran. La culture iranienne est par ailleurs assez connue en France. Il y a des cinéastes, des poètesses… Est-ce que tu as encore confiance dans la culture comme manière de résister ou est-ce que tu penses, face à la violence du régime iranien, que finalement la culture n’a pas tant que ça de pouvoir ?
Mahvash
C’est une question très compliquée et très dure, parce que quand tu quittes ton pays, tu ne peux pas gommer ou supprimer ce que tu as appris, ce qui t’a fait grandir. Ça fait quatre ans que j’habite ici. Physiquement, je suis là, mais mentalement, pas tout à fait.
Lors du mouvement Femmes Vie Liberté, je me rappelle que pendant deux ou trois mois, je n’ai rien écrit… Parce que ce que j’étais en train d’écrire, c’était sur la mort, la politique… et j’ai eu l’impression de me répéter dans des choses toujours sombres, toujours noires… j’écris beaucoup, que ce soit sur le réel ou des choses que je n’ai jamais vécues. Mais quand j’écris, je me pense toujours comme une Iranienne. Je pense à partir de ce que j’ai appris, je ne peux pas m’en séparer. Je suis en train de vivre une autre culture tout en gardant ma culture en moi-même. C’est enrichissant… Mais, dans certains moments, dans certaines situations, je sens que je suis perdue, de quel côté dois-je aller ? Je dois écrire quoi ? Je dois être fidèle à ma culture, à ma situation. Je dois continuer à écrire ce que je suis en train de vivre, mon sentiment de sécurité, mon travail, ma tranquillité… Parfois, ça me fatigue. Et parfois, tu vois, je ne sais pas ce que je dois écrire.
Jérémy
Désolé, ce sont des questions un peu difficiles… mais ce sont des questions qui sont aussi importantes. A Calais, il y a des personnes du Soudan qui manifestent et qui voient aussi les images de la violence au sein de leur pays. Qu’est-ce que ça signifie de résister aussi à distance ? Et qu’est ce qu’on fait de cette distance ?
Mahvash
Eh bien, écoute, je ne trouve pas le mot… “Violence”, ça signifie toujours [en français] physiquement ?
Jérémy
Non.
Mahvash
Alors c’est la violence des questions que tu te poses quand tu as peur, quand tu es inquiète, quand tu penses, que tu imagines ce que tu ne sais pas… “Est-ce que c’est vrai ?” Quand tu es triste parce qu’à chaque fois que ton téléphone sonne, tu te demandes si c’est une mauvaise nouvelle. Et chaque matin, tu te réveilles et regardes ton portable… Est-ce qu’on aura la guerre ? Est-ce que quelqu’un a encore été pendu à cause de la politique ? Parce qu’il a résisté ?
Jérémy
Et pour moins reparler de la souffrance que de la résistance qui te porte et qui porte aujourd’hui beaucoup de gens à distance de l’Iran – mais, comme tu dis, dont l’esprit est toujours là-bas – est-ce que tu pourrais nous présenter une ou deux figures de résistance, passées ou présentes, en Iran, qui t’inspirent, qui te portent, que tu suis ?
Mahvash
Il y en a plein. Plein, plein ! On a pas mal de réalisateur.rices, de gens qui ont fait de la politique. On a pas mal de poète.sses, d’écrivain.es. J’ai beaucoup d’ami.es écrivain.es qui sont en Norvège, en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis, qui sont partout. Certain.es ont le même âge que moi, d’autres ont quitté l’Iran à l’époque du Shah. Par exemple, on a Shahriar Mandanipour, qui est un grand écrivain. À cause de la politique, il a quitté l’Iran il y a des années, avant même que je sois née. C’est une grande figure aux États-Unis. J’ai beaucoup d’ami.es dans ce cas… Pour le cinéma, il y a Jafar Panahi, Mohammad Rasoulof. Pour la littérature, Mehdi Mousavi, un grand poète moderne, qui vit maintenant en Norvège.
« que ce gouvernement parte »
Jérémy
Quand tu parles, on entend l’exigence que tu as aussi dans ta parole. Tu es portée à la fois par une colère, mais aussi par une espérance. Comment ne pas céder au désespoir face à ce qu’on voit de la répression. Et si tu ne cèdes pas au désespoir, que t’est-il possible d’espérer aujourd’hui pour l’Iran ?
Mahvash
Ben moi, je suis comme le peuple iranien. Tu sais pourquoi ? C’est pas si facile de quitter ton pays, ton territoire. Au-delà de ça et du fait de quitter ta famille, tout d’un coup, tu te dois dire : ”au revoir, je dois y aller”. Où ? Pourquoi ? Pour chercher quoi ? Pour trouver quoi ? La vie ? Ben, c’est ici ! C’est très triste.
Tu dois utiliser tes talents, ton pouvoir… Tu dois utiliser ce que tu peux faire dans ton pays. Tu dois être fidèle à ton pays, fidèle à toi-même et rester là-bas…
Mais pourquoi on est là aujourd’hui ? Je suis là comme des milliers de personnes sont là, pour chercher une autre vie qui serait meilleure ailleurs à cause du gouvernement. Pourquoi est-ce qu’on vient ici chercher un chez nous si on a quitté comme moi son pays à cause de la politique ? Pourquoi j’ai pas le droit de demander dans mon pays : “Je suis journaliste, excusez-moi, on a tel problème, on a telle crise… Pourquoi ?” Si je suis réalisateur ou réalisatrice, pourquoi je ne peux pas réaliser un film dans mon pays ? Pourquoi je ne peux que le montrer à l’étranger pour avoir un prix ? Pourquoi je ne peux pas le montrer dans les cinémas de chez nous ? C’est pas franchement un petit problème. Et il y en a énormément.
Pourquoi je ne serais pas en colère ? Je dois être en colère. On voit partout des Iranien.nes qui ont quitté leur pays à cause de la politique. Ils perdent tout pouvoir, ils doivent recommencer à zéro, dans le rouge. À l’inverse, le gouvernement prend notre pouvoir parce que chaque jour, chaque mois et chaque année, ils font diminuer le nombre de gens capables de réfléchir, capables de penser, capables de dire : “Pourquoi ?”. C’est bien pour eux.
Et pourquoi penses-tu qu’ils s’autorisent aujourd’hui à réprimer des gens ? Parce qu’ils ne sont pas capables de se réveiller pour se dire “je suis là, je suis en train de penser, je suis capable de réfléchir et je suis capable d’écrire”. Pour le gouvernement, il n’existe que le pouvoir et la religion. Regarde : aujourd’hui, ils ont attaqué les gens avec des armes de guerre. Pourquoi ? C’est pas juste. Si tu aimes les Iranien.nes, si tu aimes l’Iran, si tu aimes le peuple, si tu es là pour le peuple, ben tu dois dire : “Ok, ils ne me reconnaissent plus comme leur gouvernement, alors au revoir.” Tout simplement ! Franchement, c’est pas compliqué : ”Allez, moi je vous aime, j’aime bien l’Iran, j’aime mon peuple, mais je pense que je ne suis pas capable de gérer cette situation”. Oh, mais pourquoi tu es en train de tuer les gens ?
Jérémy
Tu penses que cette résistance peut aboutir ?
Mahvash
C’est très flou… Parce que je n’aime pas en principe l’intervention des puissances étrangères, mais là oui… Parce que pour moi aussi, comme le peuple, l’objectif c’est que le gouvernement parte. Moi aussi, j’ai peur pour l’avenir. Moi non plus, je n’aime pas quand quelqu’un attaque mon pays… Mais en face de ça, on a besoin d’aide parce que le peuple ne va pas pouvoir rester dans la rue encore longtemps. Je ne suis pas capable de réfléchir à l’avenir. Je reste dans l’instant et pour moi c’est faire chuter ce gouvernement. C’est ma priorité. L’avenir, on verra. Je ne peux pas supporter que dure cette situation sous prétexte que j’ai peur pour l’avenir.
