

Le samedi, c’est marché, et la place Dalton s’agite, c’est son habitude.
Ce moment-marché à Boulogne sur mer, une occasion sans cesse renouvelée et attendue : retrouver quelques producteurs locaux chéris, faut dire ça. Certains aiment et font le choix : la qualité, les produits simples et « propres », voilà l’expression nouvelle qui dit beaucoup en ces temps d’industrialisation de l’agro-alimentaire.
Et de citer trop rapidement ici et d’emblée, valeur de totem pas tabou et en mode « fan club » : les pains du fournil bio et artisanal de Wimereux, la Salamandre et les produits laitiers de la Fromagerie en Herbe, mais aussi plein de particuliers qui vendent qui de la confiture, qui des « légumes de son jardin »
C’est ici et maintenant que ça se passe.
Eux, sont postés, joyeux, regroupés, à l’entrée de la rue piétonne, face au dit-marché, eux sont presque 80 (on avait déclaré 30 personnes en préfecture) et ils ont ramené bannières, flyers, chants, discours et slogans. Mais pas le soleil. Mais c’est comme si chacun ici rassemblé, ferveur en parapluie, l’avait oublié la pluie.


D’autres un peu plus loin, tractent, élection municipale oblige. D’ailleurs, on le dit, la liste citoyenne l’Elan citoyen Boulonnais a rejoint les manifestants. Il y a Baptiste Legrand leur représentant qui a rejoint les manifestants.
Le mouvement de revendication du jour est national. A l’appel, c’est pas rien de 80 organisations (allez vite on cite parmi tant d’autres : la confédération paysanne, Oxfam, WWF, Greenpeace….) une trentaine de manifestations ont été organisées dans toute la France.
C’est que l’enjeu est de taille : et même si l’on n’aime pas trop enfiler des perles, comment le dire autrement.
Les manifestants du jour eux l’ont compris :
« sur ce coup là, on joue gros ! C’est tout le modèle de l’agriculture qui pourrait être remis en question ensuite, c’est comme une brèche, et après c’est l’avarie »
commente inquiète une participante.






Petit retour en arrière pour bien comprendre l’endroit du litige.
Tout est partie d’un certain Laurent Duplomb, même si on sait bien que ceux qui portent les lois, sont avant tout des étendards.
On est en juillet 2025 et ce député, qui se considère lui même « comme conservateur et un peu réac » (parfois faut prendre les devants avant d’être stigmatisé par d’autres) est devenu avec le temps, le Monsieur agriculture des LR.
Un Monsieur qui a une certaine vision de l’agriculture et ses mots il ne les mâche pas :
« il faut libérer la production agricole des entraves normatives »,
autrement dit tous les coups sont permis pour développer la productivité agricole.
Et en cet été 2025, il va taper un grand coup.
A renfort de tribune et de phrases chocs qui disent sinon un franc mépris au moins une certaine vision de l’écologie :
« il faut dénoncer l’obscurantisme vert »
il va déposer un texte qui vise notamment à réintroduite des pesticides actuellement interdits.
Ici se joue une opposition (et on aime ce mot, quand certains disent qu’il ne faut pas opposer, comme si certaines choses étaient conciliables) : agriculture souveraine contre santé des consommateurs, santé publique et intérêt général.
Ici se joue aussi la prise en compte de l’avis démocratique car peut être l’a t-on oublié, la loi avait suscité une pétition pour s’opposer à ce texte : 2, 1 millions de personnes qui s’est exprimé spontanément en quelques semaines.
La portée politique de la pétition est devenue impossible à ignorer. Le nombre exceptionnel de signataires a imposé un débat à l’Assemblée nationale.
La pression médiatique s’était intensifiée. Des tribunes d’agronomes se sont multipliés. On a invité des experts sur les plateaux TV. Mais surtout l’opinion s’ est emparé du sujet, révélant une fracture profonde dans le pays entre le modèle agro-industriel et les attentes citoyennes.
Cet été, on a entendu des voix fortes, contestataires, provocantes qui se sont élevées face à ce projet de loi.
Allez on cite parmi d’autres (ça fait mémoire), les mots de Sandrine Rousseau, vent debout :
« je n’en ai rien à péter de leur rentabilité. La rentabilité de l’agriculture par des produits chimiques au détriment des sols, c’est de l’argent sale. Quand on fait de la rentabilité pour de l’agro-industrie, et qu’on le fait au détriment de la santé des personnes. L’acétamipride, on en trouve dans l’eau. On en trouve même dans l’eau de pluie. Dans les nuages. On a retrouvé de l’acétamipride dans l’eau qui tombait du ciel. Quand on joue avec la santé des gens comme ça, pour défendre des intérêts agro-industriels, alors oui, c’est de l’argent sale. On est en train d’empoisonner les francais » (interview France Info)
Et puis ceux de Fleur Breteau, co fondatrice de Cancer Colère, une femme au crâne nu, qui dans une vidéo diffusée au Sénat s’écrie :« Quand on tombe malade du cancer, nos corps rapportent de l’argent. » (…) « Vous êtes les alliés du cancer et on le fera savoir »

Quelques semaines plus tard, le Conseil constitutionnel censure l’article le plus controversé de la loi « faute d’encadrement suffisant » l’expression est charmante si elle ne laissait pas présager le pire : celui qui autorisait les dérogations sur les pesticides.
La loi est promulguée, mais privée de sa pièce maîtresse
Pourtant la « Loi Duplomb 2 » tente de revenir par la fenêtre et les citoyens comme des veilleurs sont là, à nouveau.
Car cette loi Duplomb 2 réintroduit exactement les mêmes molécules controversées et tente de contourner la décision du Conseil constitutionnel et c’est ce mercredi que la loi va être réexaminé à l’assemblée nationale.
Alors parmi les manifestants, il y a Geneviève, Eric, Matthieu et on revient avec eux sur cet été et ils me le disent de concert et entre plusieurs chants entonnés en joie :
« Oui, la mobilisation de cet été a marqué un tournant. Oui, la société civile peut encore infléchir une décision politique. C’est clair, le débat sur les pesticides n’est plus une affaire marginale : une large part du pays refuse désormais l’idée que la rentabilité justifie la toxicité. Un autre rapport à l’agriculture est en train de naître, un rapport dans lequel la santé publique, le vivant, les sols et les eaux ne sont plus négociables. »


Aujourd’hui, il y a des manifestants de longue date, les « dits habitués » et puis des nouveaux visages aussi mobilisés pour l’occasion. Et chacun interpelle les passants, chacun porte sa voix à la chorale militante.








Et puis il y a aussi Jean Michel Sauvage et il aura marqué la manifestation d’un discours et d’une parole simple et flamboyante à la fois.

Lui habite entre Bapaume et Arras. Il représente la Confédération Paysanne et il est venu spécialement pour l’occasion, soutenir le mouvement. Il y a quelques jours il était à Paris pour manifester et il a été mis en garde à vue. Il raconte, entre colère et peine :
« Ils nous ont entassés comme du bétail dans des cellules trop petites. Impossible de bouger pendant dix, quinze heures. Une humiliation. Le mépris institutionnel pour ceux qui nourrissent le pays. Quand je suis sorti de là, il y avait de grands drapeaux syndicaux, les habituels porte-paroles. Mais il y avait une femme : Fleur Breteau. Seule, avec une pancarte. Je suis allé la voir. Et je me suis excusé. Oui, je me suis excusé pour les paysans. Pour la merde dans laquelle on se met tous les jours. Parce qu’on veut changer, mais qu’on n’y arrive pas encore. Parce qu’on est minoritaires. »
Plus tard, il reprend le mégaphone et explique à nouveau :
« Moi, j’ai été paysan longtemps. On m’a appris à faire confiance aux bidons marqués d’une tête de mort. À les verser dans un pulvérisateur. À traiter sans vraiment comprendre ce que je répandais. Puis un jour, je n’ai plus su comment continuer. J’ai lâcher mes crédits pour devenir libre, je me suis mis à planter des arbres »


Plus tard encore il nous confie :
« La Loi Duplomb 2 rouvre la porte aux pesticides interdits, sous prétexte d’aider les agriculteurs. Ces molécules sont dangereuses pour les abeilles, les sols, l’eau, la biodiversité et notre santé. Ce retour en arrière n’est pas un accident, mais c’est un modèle qui s’accroche. L’agrochimie appelle ça du « progrès ». Nous appelons ça un retour du poison. Pour moi, le système productiviste tient par la peur : peur de perdre son revenu, peur d’être seul, peur de ne plus être “dans la norme”, peur du regard des autres. Cette peur n’est pas un hasard : elle est utile au modèle. Elle empêche la bascule. Briser cette peur, c’est ouvrir la voie à tous ceux qui veulent changer. »

Jean Michel Sauvage raconte son expérience à la ferme.
La régularisation des sans papiers grâce aux emplois fournis.
Ils parlent de chacun, du retour sur expérience. Il le dit fort :
« notre projet dépasse les fermes. Il concerne tout le monde. Ceux qui n’ont pas de travail sont en difficulté. Ceux qui travaillent à l’usine sont en difficulté. Ceux qui galèrent à finir le mois sont en difficulté. Les paysans ne sont pas un cas à part. On est tous dans la même galère. Notre combat n’est pas corporatiste. C’est un projet de société. Un projet où on protège le vivant, le travail, la dignité, les métiers, les sols, les humains. »
Son témoignage porte une vérité que beaucoup refusent d’entendre et dont les manifestants du jour sont les porte voix :
« il faut choisir le modèle dans lequel nous souhaitons vivre. Ce que propose ce paysan n’est pas seulement un modèle agricole : c’est une vision du monde. Une vision où résister, c’est choisir la vie, le sol vivant, la dignité humaine. C’est refuser la fatalité Duplomb. » conclue Marie.
Les chants reprennent une dernière fois.
La Chorale militante « à Choeur et à cris » a préparé pour l’occasion un répertoire revigorant, détournant les grands classiques et mets du baume au coeur à la manifestation.



Voilà, c’est l’heure du midi. Chacun va retourner chez lui. Ranger ses banderoles. Préparer le prochain rassemblement. Partager quelques photos sur les réseaux sociaux. Lire les commentaires moqueurs de ceux qui ne sont pas venus rejoindre le rassemblement ou bien s’épargner cette peine.
Voilà, c’est dit :
on est venu ici parce qu’on refuse le retour du poison, ici à Boulogne sur mer, on ne baisse pas les bras. »

ALBUM PHOTO COMPLET ICI :
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