« Nos hommes » au Parlement européen : quand une lutte locale devient un outil politique

Le 27 janvier, nous étions invité au Parlement européen, à Bruxelles, pour présenter notre film « Nos hommes » et discuter d’une proposition de loi avec les députées européennes, Mélissa Camara et Leïla Chaibi, aux côtés du collectif Les femmes des licenciés de Calais.

C’est inimaginable pour nous parce que nous sommes un petit collectif. Parce que « Nos hommes » est un documentaire imaginé avec Valentin De Poorter dans un cuisine, fabriqué sans argent, avec beaucoup de débrouille et un engagement entièrement bénévole. Inimaginable aussi parce que nous venons de Calais, une ville à laquelle on n’attribue généralement aucun pouvoir. Et enfin parce que, même dans les scénarios les plus optimistes, le Parlement européen est une galaxie bien trop lointaine pour être envisagée un seul instant.

Nous n’avons aucun poids institutionnel, aucun levier politique direct. Et pourtant, par un jeu de chance et d’endurance, ce film créateur de liens et de rencontres arrive jusqu’à Bruxelles. Non pas comme une récompense symbolique, mais parce qu’il devient un outil.

Un outil au service d’une lutte longue et sinueuse : celle pour la reconnaissance des droits des familles d’ouvriers et d’ouvrières licencié·es dans le cadre de plans sociaux organisés à l’échelle européenne. Car ces licenciements ne sont ni des accidents ni des fatalités économiques. Ils constituent un mode de gestion ordinaire du capital, pensé pour préserver les taux de profit par la délocalisation et la mise en concurrence des territoires. La violence sociale qu’ils produisent n’est pas une externalité du système : elle en est une composante centrale.

En donnant la parole aux femmes de licenciés, Nos hommes rend visible ce que l’économie politique dominante s’emploie à dissimuler : le déplacement de la violence du travail vers la sphère domestique. Quand l’usine ferme, ce sont les familles qui absorbent le choc, assurant gratuitement la réparation et la reproduction sociale d’un monde du travail détruit par des décisions prises loin d’elles.

À l’issue de la projection, Sophie Agneray, porte-parole du collectif, le formule avec force :

« J’ai grandi en deux ans, j’ai évolué aussi. Mais ce qui est important dans la lutte, c’est d’aller au bout. C’est pas de s’arrêter en chemin. C’est pas parce qu’on va nous faire un beau chèque sur la table qu’il faut le prendre et tourner les talons. en disant « bon ben voilà, c’est terminé, j’ai eu ce que je voulais, j’ai eu mon p’tit chèque, j’ai réussi à batailler, et puis voilà… on ferme la porte et c’est terminé » Non, c’est pas terminé. Ça ne sera jamais terminé.

La lutte, elle continue, parce que si elle continue, c’est pas pour moi. C’est pour ma fille de 9 ans, c’est pour ta fille, c’est pour ton fils, c’est pour tous nos enfants. C’est ça la lutte, au final, elle passe avant tout par la volonté et le désir d’aller jusqu’au bout».

À partir de cette lutte, une proposition de loi prend forme. Une loi qui impose aux multinationales de reconnaître ce que le droit ignore encore. Sophie le formule clairement :

« Quand on licencie un salarié, tout gravite autour de lui : on lui donne des indemnités, une protection de santé pour un petit moment… et puis c’est tout. Moi, ça ne me convient pas, puisqu’on est dedans. On est toutes dedans.

« Il faut repenser le PSE des multinationales. Il faut inclure dedans la femme, les enfants (…) Les PSE doivent cesser d’être de simples procédures administratives et devenir de véritables dispositifs humains. »

Ce qui se joue ici est profondément politique, et même écologique, au sens plein. l ne s’agit plus de considérer le salarié comme un corps employé, isolé de son espace social, exploitable puis jetable, mais comme le centre d’un écosystème humain : conjoint·e, enfants, parents dépendants.
Dire que le patron n’a pas seulement la charge d’un corps productif, mais aussi celle de toutes celles et ceux qui dépendent de ce corps, c’est poser une responsabilité sociale et politique pleine et entière.

Les discussions se poursuivent aujourd’hui entre le collectif calaisien et les eurodéputées autour de cette proposition de loi, qui vise à élargir les responsabilités sociales et sanitaires du patronat qui licencie et délocalise sans répondre réellement des conséquences humaines et territoriales de ses choix.

Dans un contexte géopolitique de plus en plus tendu, où l’Europe se construit trop souvent par la concurrence, la discipline budgétaire et la sécurisation des frontières, cette lutte esquisse une autre perspective : celle d’une unification européenne fondée sur l’extension des garanties sociales et des protections des travailleurs et des travailleuses. À un capital désormais transnational, seule une extension transnationale des droits peut opposer un rapport de force réel.

Car l’extrême droite ne prospère pas dans le vide. Elle s’épanouit là où s’accumulent les friches, là où la destruction organisée du travail et des solidarités laisse le champ libre aux discours de repli et de désignation. Lutter contre elle suppose de s’attaquer aux logiques économiques qui fabriquent ces ruines.

Si Nos hommes arrive aujourd’hui jusqu’au Parlement européen, ce n’est ni une mise en scène ni une auto-célébration. C’est le résultat concret d’une lutte locale, racontée depuis là où elle naît, qui parvient à déplacer le réel.

« Ça ne sera jamais terminé. »

Texte et vidéos : Pierre Muys
Photos: Delphine Lefebvre