EXILS : quand le chant traverse siècles et frontières

Tout commence par une invitation. Un message discret reçu via une messagerie réseau social.
Eugénie De Mey nous écrit après avoir découvert le travail engagé de Boulogne La Sociale.

« Je suis chanteuse et serais honorée de vous inviter au concert que nous donnons ce vendredi 30 janvier à 20H au théâtre Monsigny à Boulogne sur mer avec mon ensemble Trobar Project en trio. Il s’agit d’un programme conçu autour de la thématique de femmes et de l’exil du moyen âge jusqu’à nos jours. »

Touché par cet élan, nous sommes curieux. Nous décidons d’aller voir de plus prés ce que cette artiste a décidé de déployer, d’assister aux répétitions et d’échanger avec elle. 

Ce que nous découvrons est bien plus précieux encore qu’imaginé.


Retour sur une rencontre remarquable – il en est des rencontres comme des arbres –, celle ci est de bois précieux.

C’est un temps de concentration et de présence.
Il faut réaliser les réglages. Les voix, les lumières, accorder les instruments. C’est un milieu d’après midi, dans l’ambiance tamisée d’un théâtre. 


Le trio dispose de peu de temps pour recréer la connexion. Car il s’agit bien de cela : se relier aux chants complexes, polyphoniques, se connecter au lieu, se relier à soi dans ce geste d’interprétation. Eugénie De Mey veille, donne les directions, ajuste instrument, « prend possession » des lieux et pose sa voix, elle est attentive à chacun, les techniciens du théâtre eux s’affairent.

À L’ORIGINE DU PROJET

L’histoire commence en 2020, quand la crise sanitaire, les deuils, l’isolement et les exils contemporains imposent aux artistes cette question essentielle : comment faire face, à leur échelle, à l’injustice du monde, aux départs forcés, aux chemins sans retour ?

La chanteuse se souvient alors d’un choc fondateur : la découverte, des années plus tôt, du chant anonyme médiéval Chanterai por mon Courage — une femme seule, inquiète, enveloppée chaque nuit dans la chemise de son aimé parti en croisade, et qui dit sa détresse.


Les questions surgissent alors :
Qu’est-ce qui nous constitue ?
Qu’est-ce qui relie les artistes d’aujourd’hui aux passeurs d’hier ?
Et comment chanter l’exil et questionner ce qui soigne, ce qui apaise, ce qui relie ?

Dans la famille De Mey, la réflexion sur le rapport entre texte et musique est ancienne, presque domestique. Mais l’année 2020 lui donne un relief nouveau.
Dans les deuils successifs de la pandémie, dans les chants funèbres grégoriens qu’Eugénie surprend à fredonner, revient inlassablement une phrase entendue autrefois :

« Ton chant me soigne. Ton chant me fait du bien. »

Or pendant que la fragilité intime s’exprime par la musique, le monde extérieur, lui, porte d’autres blessures : violences, inégalités persistantes, femmes et hommes déracinés.


Les questions surgissent : Que peut l’art face à l’exil ? Comment créer sans tomber dans la posture militante ?


À ce moment-là, un autre appel survient. Sarah di Bella et Luca Giacomoni invitent Eugénie De Mey à participer à Métamorphoses, où le texte d’Ovide résonne avec les récits de femmes qui ont fui des violences terribles. Sur scène, des femmes exilées partagent l’espace, leurs corps et leurs histoires dialoguant avec la musique.

Là encore, quelque chose se déploie.

De cette rencontre naît l’axe central du triptyque musical qui donnera naissance à la création de ce spectacle EXILS.

Eugénie nous explique :

« Ce programme est un hommage aux femmes dans l’exil, celles qui restent, celles qui partent et celles qui ne sont jamais arrivées. Celles qui restent trouvent leur voix dans des chants médiévaux qui m’ont énormément touchée par leur beauté bien sûr mais aussi par l’intimité des sentiments qu’ils évoquent, l’empathie qu’ils suscitent en nous. On y trouve le manque et l’angoisse face au départ ou à la mort de l’être aimé. C’est aussi l’exil volontaire de femmes dans des couvents qui devenaient un lieu de refuge hors de la société et aussi un lieu d’écriture de pièces absolument magnifiques et transcendantes.
Pour l’exil en tant que mouvement, pour celles qui partent, j’ai voulu des chants traditionnels. J’ai choisi des chants ibériques et séfarades dans ce nœud musical très dense qui jaillit de l’Espagne à la Renaissance. Ce répertoire incandescent, très très riche dans ses couleurs, dans ses contrastes, dans sa poésie également.
Pour porter ce geste musical contemporain, j’ai demandé à Thierry De Mey de nous composer plusieurs pièces.

Il s’agissait tout d’abord de tisser le lien le plus juste possible avec nos répertoires anciens et traditionnels, le tombac de Julien, les flûtes de Pierre et ma voix qui joue sur plusieurs tessitures. Mais il s’agissait surtout d’envisager la question de l’exil aujourd’hui tout en restant les plus délicats possible.

En musique ancienne, les pièces de mémoire sont appelées tomba. Elles rappellent l’énumération de très nombreuses femmes qui ne sont pas arrivées au bout de leurs exils : tresse des prénoms au souffle du vent.

Eugénie précise
Nous voulons leur rendre un hommage, leur laisser une trace de mémoire pour qu’elles ne sombrent pas dans l’oubli.

Ce que les voix portent à travers les siècles

Après le spectacle, nous prenons le temps pour nous poser avec Eugénie.

À l’écouter parler, on comprend vite que pour elle, chanter n’a jamais été une affaire de performance ou de virtuosité.
C’est un geste. Un lieu. Une manière d’accompagner les vivants.

« Alors… chanter, tu vois… pour moi, ça ne veut pas dire chanter au sens de faire quelque chose de joli. C’est un endroit. Un geste. Une manière d’être au monde.


Elle dit avoir chanté depuis toujours. L’idée d’en faire un métier est arrivée tardivement, presque par glissements successifs. Mais ce n’est pas la carrière qui a compté : c’est ce que le chant a transformé en elle.

« Plus j’avance, plus je me connecte à un endroit juste, simple, qui n’a rien à voir avec les canons classiques du chant où j’ai été formée. Ce que j’ai essayé de produire dans ce programme, c’est ça : quelque chose de plus vrai, de plus ancré. »

Et très vite, dans son récit, un motif revient : l’effet de la voix produit sur les autres, effet qu’elle ne cherche pas mais qu’elle constate.

« On me dit souvent que ma voix fait du bien. Je ne chante pas pour soigner, mais il se passe quelque chose. Avec des femmes migrantes, par exemple : d’un coup, la respiration revient. Avec des personnes en hôpital lourd, ça arrive qu’un geste surgisse, un mouvement que la personne n’avait plus fait depuis des semaines. Et là tu te dis : bon… il se passe quelque chose, et ce n’est pas un effet voulu. »

Elle raconte ces moments comme on raconte des points de bascule. 
Chez elle, pas de gloriole mais une gravité sincère.


Pour elle, chanter est d’abord un rite.

« Chanter ce n’est pas un folklore, pas un décor joli. Chanter c’est s’inscrire dans une forme de rite :
Un rite comme le geste d’une mère qui berce son enfant.
Un rite qui accompagne les passages : les débuts, les fins, les deuils, les moments suspendus.

Tenir debout quand tout vacille.

Puis vient le rapport au texte — essentiel dans sa pratique.

« Souvent on chante les mêmes textes pendant des années. Alors, pour moi, la chose la plus importante, c’est d’essayer de les chanter comme si c’était la première fois. Pas reproduire mais dire réellement. Au présent. Comme si c’était la première fois »

Cette exigence la rapproche d’autre chose encore :

la continuité des voix dans le temps.

« Quand je chante un texte ancien, je me sens porteuse de ceux qui l’ont chanté avant. Sans me substituer à eux — impossible — mais en rendant vivant, ici et maintenant, un poème du XIIᵉ siècle. Parfois j’ouvre un manuscrit, je lis un texte, et je me dis : moi aussi je ressens la même chose et ça me touche aux larmes. »

La musique médiévale, dit-elle, a façonné son rapport au monde.

« On a quelques signes, quelques notes, mais on ne sait pas comment c’était vraiment. Il y a des débats sans fin là-dessus, des vieilles guerres esthétiques… mais personne ne sait. Et moi j’aime ça. Ça nous laisse une place. Une possibilité de mettre du “nous”, de notre sensibilité d’aujourd’hui. »

Elle marque un temps.
Puis poursuit avec émotion :

« Les questions humaines n’ont pas tant changé. Les bonheurs, les peurs, les élans… ils restent les mêmes. C’est presque pessimiste qu’on n’ait pas tout résolu en mille ans. Mais en même temps, c’est très consolant de savoir que l’on est constitué des mêmes choses »

GOMMER LES FRONTIèRES

Ce qu’elle aime le plus, peut-être, c’est cette capacité qu’a le chant à gommer les frontières.

« Celles du temps, celles de l’espace, celles des cultures. Et aujourd’hui, avec le monde sombre dans lequel on vit, on n’a jamais eu autant besoin de ça : d’un geste qui relie. Qui circule. Qui crée un espace commun.»

LA TRANSCENDANCE COMME LIEU DE RéSISTANCE

Est-ce que chanter, c’est politique ?
A cette question, Eugénie déploie largement et c’est éclairant :

« De toute façon, je pense que dès qu’on pose un geste artistique et qu’on le montre au monde, il y a forcément une dimension politique.

C’est inévitable. L’esthétique n’est jamais un choix anodin : ce qu’on décide de montrer, comment on le montre, où on se place… tout ça dit quelque chose de nous dans la société.

Ma position, elle est vraiment là : j’admire toutes les formes d’engagement artistique, toutes les manières d’être politique, mais pour ma part, j’ai besoin que mon chant et que ce projet restent dans un espace plus large, plus vaste.

J’appelle ça : une forme de transcendance.

Une possibilité d’abstraction au-delà du politique immédiat.

Parce que oui, évidemment, ce programme est chargé. Il porte la mémoire, la sidération, parfois le désespoir lié au sujet même de l’exil.
Mais je ne veux pas que ce soit uniquement un acte politique.
J’ai besoin que les gens puissent aussi partir quelque part, ouvrir une zone intérieure, sentir autre chose que l’actualité brute.


Par exemple, dans la dernière pièce, avec le souffle et les prénoms, il y a une charge émotionnelle immense, on le sent tout de suite. Ça remet tout en perspective. Et en même temps, il doit exister un endroit où l’on peut respirer, s’abstraire, trouver une forme de verticalité.

C’est pour ça que j’aime ce mot de transcendance.


Parce qu’il désigne cet endroit où toutes ces réalités-là — la mémoire, l’exil, le désespoir, la politique — se transforment en quelque chose qui nous dépasse, qui nous relie autrement.

Là où naît la révolte : écouter les femmes en exil

Lorsqu’on lui parle des femmes migrantes, Eugénie devient plus grave.


Elle cherche les mots parce qu’elle sait que tout mot est fragile devant ce qu’elle a pu ressentir.

« Ce sont des leçons de vie et de résilience… qu’on peine à imaginer. Quand tu entends un témoignage, l’horreur absolue qui peut être racontée… c’est à des étages tellement multiples : le corps, l’âme, l’histoire, ce qu’elles ont dû laisser derrière elles. »
Elle insiste sur un point qu’on oublie souvent : le départ comme fuite totale.

« Elles laissent tout. Parfois les enfants. Parfois une partie de leur vie qui ne reviendra jamais. Ce sont des déchirures qu’on ne mesure pas. »
Elle-même dit avoir “ouvert un espace en elle” en rencontrant ces femmes lors du projet Metamorphose.

« J’étais très consciente du sujet. Très touchée. Mais la rencontre avec ces femmes migrantes… ça a éveillé quelque chose à un autre niveau. Pas seulement une compréhension intellectuelle : une perception, une expérience dans le corps. »

« Le théâtre est devenu un endroit de scène, oui, mais surtout un endroit de guérison.
Enfin… de reconstruction. J’ai vu un espace où quelque chose reprenait souffle. Où une dignité, une voix, un regard se redressait un peu.


Puis elle parle de ce qui la révolte.
« Je suis sidérée de voir qu’en France aujourd’hui — et ça ne s’améliore pas — des femmes qui ont des dossiers béton, des années de CDI, n’arrivent simplement pas à déposer un dossier en préfecture. »

La résistance des lucioles

«  Il y a une très belle réponse qui vient, au départ, de Pier Paolo Pasolini, et qui a été reprise plus récemment par Georges Didi-Huberman, ce philosophe de l’art qui a beaucoup travaillé sur la question de la visibilité et de la disparition. Tous deux parlent de la « survivance des lucioles » pour définir ce que signifie résister, aujourd’hui.

Et moi, je trouve cela puissant.


Parce que face aux écrans, face à la lumière du monde, la publicité, le flux continu d’images et d’informations… on est submergés. On est écrasés.

Et finalement, on devient un peu aveugles. Tétanisés. Incapables de bouger.
À partir de là, la question c’est : qu’est-ce qui reste comme geste possible ?


Eh bien, pour moi, résister, c’est accepter d’être une luciole.

Une petite lumière.

Fragile, mais persistante
.

Un concert, un programme comme celui-ci, ne va pas révolutionner la planète.

Je ne me fais aucune illusion là-dessus. Souvent je me demande même :
« Qu’est-ce que je fais ? » Mais à petite échelle, si on arrive à établir un moment juste, à le rendre presque sacré, alors oui, on allume une petite lumière. Et ces petites lumières-là, mises bout à bout, c’est déjà une forme de résistance.

Ce n’est pas une résistance frontale, ni spectaculaire.
Ce n’est pas politique en première intention.
Mais ça rejoint le politique par le sensible. Par ce que cela produit en nous, et peut-être en d’autres.


Et je pense que c’est un acte militant, aujourd’hui, de continuer à cultiver l’émerveillement.
Pas une joie superficielle, mais une joie profonde — la « joy » dont parlaient les troubadours il y a mille ans.
Une joie qui porte une lumière.

Être artiste aujourd’hui : une forme de militantisme

Ce que m’évoque le mot « militant » ?
Je dirais ceci : être artiste aujourd’hui, c’est déjà un acte militant. Continuer à y croire, malgré tout. 
Agir avec les outils qu’on a. 
Et surtout, rester sincère.


Ce qui est extrêmement difficile.

On est soumis à des injonctions constantes : produire, communiquer, être visible, répondre à des codes. Et je trouve que dire non — refuser ce dans quoi on ne se reconnaît pas — c’est un acte politique.

Rester fidèle à ce qui est juste pour moi, à mon échelle, c’est déjà une forme de militantisme.


La conversation aurait pu durer longtemps.
Mais déjà, il est l’heure pour Eugénie de rejoindre Paris, sa famille et poursuivre sa route, ses projets.

A Boulogne La Sociale, la question qui s’est imposée, après le spectacle et la rencontre avec Eugénie De Mey, n’était pas seulement celle du geste artistique, ni même celle de l’exil.
C’était une question très simple, très concrète, un peu brutale dans ce qu’elle révèle :
qui peut accéder à un tel spectacle ?

Parce qu’en sortant du Théâtre Monsigny, ému, on s’est questionné aussi sur la distance entre ce qui se vit sur scène et ce que vivent, chaque jour, des personnes à quelques rues de là :
des personnes en exil qui n’entreront jamais dans une salle de spectacle,
des familles pour qui le prix d’une place constitue déjà un obstacle,
des jeunes pour qui ce monde culturel semble réservé à d’autres.

Et alors une autre question apparaît :
à quoi sert un geste artistique s’il ne peut être partagé que par quelques-uns ?

Ce n’est pas la responsabilité des artistes mais cela dit quelque chose de notre époque : l’art le plus sincère, le plus nécessaire, celui qui parle des fractures du monde, se retrouve parfois coupé de celles et ceux qui sont immédiatement concernés.

Et c’est là que se joue quelque chose d’essentiel, il nous a semblé :
rendre ces espaces accessibles, réellement accessibles.

Alors oui : le geste d’Eugénie De Mey, humble et exigeant, nous a bouleversé.
Mais il nous invite à un questionnement plus « social » :
Comment faire en sorte que ces lumières fragiles — ces lucioles qu’elle évoque — puissent être vues par toutes et tous.

Nous avons alors au hasard d’une rencontre le lendemain du concert, pu échanger avec un membre de l’équipe du Théâtre Monsigny pour imaginer, avec eux, des formes d’ouverture.
Ils y réfléchissent évidemment déjà : comment accueillir autrement, comment faire circuler ces gestes artistiques vers celles et ceux qui en sont aujourd’hui tenus à distance.

C’est une petite porte que nous avons décidé de pousser pour qu’une conversation commence et que survivent plus encore les lucioles.

A SUIVRE

Retrouvez le travail d’Eugenie De MEY et de TROBAR PROJECT ici :

https://www.youtube.com/@trobarproject