


Elle, c’est Jana. Jana Rosenbaum.
Elle a 19 ans, elle est allemande, et cela fait un peu plus de quatre mois qu’elle a posé ses valises à la Maison de Quartier – Centre – à Saint Martin Boulogne.
Arrivée dans le cadre d’un service civique européen – le Corps européen de Solidarité – elle s’est emparée de sa mission avec une énergie tranquille, bien décidée à faire vivre des projets jusqu’à l’été.
Quand la Semaine de l’amitié franco-allemande s’est invitée à l’agenda, l’idée a dépassé largement les ateliers cuisine, les jeux de société allemands ou les jeux linguistiques qui vont se dérouler pendant toute la semaine.
Très vite, quelque chose de plus grand s’est dessiné : une soirée autour d’un film, un moment partagé pour toutes les maisons de quartier de Bellidée : maisons de quartier Marlborough et Ostrohove.
Christophe David, directeur du centre social, raconte :
« Au départ, l’objectif était simple : permettre aux habitants des trois maisons de quartier de se rencontrer, de sortir de leurs habitudes, de croiser d’autres visages. Une administratrice, représentante des habitants nous a parlé d’une soirée ciné-soupe auquel elle avait assister à Saint-Étienne-au-Mont. L’idée du film est venue comme ça. »
Restait à trouver le bon film.
Un film grand public, mais pas seulement.
Un film capable d’ouvrir une discussion, de toucher les jeunes, d’amener des questions plutôt que des réponses toutes faites.
C’est ici que Jana a ouvert une autre dimension. Elle le dit simplement :
« En Allemagne, il y a beaucoup de choses que j’aime. Mais on a un très grand problème avec l’extrême-droite. J’avais envie qu’on en discute. On doit parler de notre histoire, de la guerre, du nazisme… C’est important. Je sais que l’Allemagne n’est pas que ça, mais j’ai aussi une responsabilité : faire en sorte que ça ne revienne pas. »
Elle dit cela sans pathos, dans un français encore hésitant, mais avec une grande maturité.

Oui, l’Allemagne est parfois réduite à son passé. Oui, elle le sait.
Alors elle ajoute :
« Les personnes d’aujourd’hui n’ont pas fait ça. Mais on doit se souvenir. Ce n’est pas de notre faute, mais c’est notre responsabilité que cela ne se reproduise pas. »
Pour aller plus loin, elle propose en plus quelque chose de précieux : un témoignage filmé d’une dame allemande de plus de 80 ans, Elisabeth, qu’elle connaît personnellement.
Cette dame a vécu la Seconde Guerre mondiale.
Aujourd’hui, elle est bénévole dans une association de mémoire située dans un ancien lieu de travail forcé devenu musée. En 2024, Liana a co-organisé une grande manifestation contre l’extrême-droite dans sa ville.
Jana a enregistré son témoignage, l’a sous-titré en français, et le présentera durant la soirée.
« Elle ne peut pas venir en France, mais son histoire, oui. »
Ce récit intime partagé ouvre parfaitement la voie au film choisi pour l’événement : Jojo Rabbit.

Ce film parle de fanatisme en le montrant depuis les yeux d’un enfant : un petit garçon croit aux slogans nazis jusqu’au jour où il rencontre l’autre, la jeune fille juive cachée derrière son mur.
Le réalisateur a décidé de construire son film comme une fable antinazie drôle, tendre et parfois déconcertante, où l’on rit de l’absurde pour mieux comprendre comment naît l’endoctrinement.
Critiqué par certains pour son ironie mordante, salué par d’autres pour sa puissance humaniste, le film rappelle surtout qu’aucune idée extrême ne résiste longtemps à la rencontre, au dialogue et au partage d’émotion
Du côté de l’équipe du centre social, le directeur est clair :
« on n’a pas voulu organiser une soirée militante ou une tribune politique. Mais il est impossible d’ignorer le contexte actuel de la montée de l’extrême droite »

Le sujet est délicat, alors les questions se posent naturellement :
- Comment les habitants vont-ils recevoir le film ?
- Quelles conversations émergeront autour de la montée de l’extrême-droite ?
- Comment ouvrir un débat sans enfermer, sans caricaturer, sans moraliser ?
- Comment nommer les dangers de l’extrême droite ?
Pour le centre social, la ligne reste simple et cohérente et Christophe David insiste sur le rôle des centres sociaux et des maisons de quartiers :
« nos valeurs reposent sur le vivre ensemble, l’accueil inconditionnel, le refus des préjugés et le travail de mémoire »
Pour accompagner ce moment sensible, un habitué du lieu a accepté de jouer le rôle d’animateur du débat : Monsieur Popu, enseignant d’histoire.
Ce passionné de cinéma connaît les sujets « qui piquent », il a visionné le film et il est habitué à « permettre le débat avec des publics très divers.
Au final, c’est déjà plus de 60 personnes qui sont inscrites , dont une dizaine d’adolescents du club de prévention – ce qui est suffisamment rare pour être souligné.
A Boulogne La Sociale, nous avons été très touché par ce projet.
Parce qu’il choisit d’aborder de front ce que l’endoctrinement produit, et qu’il s’appuie sur l’éducation populaire pour ce faire.
Réfléchir ensemble comment les idéologies s’infiltrent, comment elles séduisent, comment elles fabriquent des loyautés qui enferment — et surtout comment la pensée critique et la rencontre de l’autre peuvent défaire ces mécanismes.
C’est peut-être cela, au fond, la force discrète mais essentielle d’un centre social : créer les conditions pour voir, débattre, transmettre.



Offrir un espace où l’on peut questionner l’histoire, comprendre les dérives idéologiques, et apprendre à ne pas confondre appartenance et obéissance.
Dans un monde saturé de récits simplistes, une soirée comme celle-ci rappelle que la culture, lorsqu’elle est réellement partagée, devient un rempart contre le racisme et contre toutes les dérives qui l’accompagnent.
