Quand le « sérieux » remplace la politique

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Dans un entretien accordé à La Voix du Nord, Caroline Matrat explique son ralliement à la liste municipale conduite par Natacha Bouchart par un refus du « sectarisme ». Elle y défend l’idée que la politique locale devrait d’abord être une affaire de sérieux, de travail et de bonne volonté individuelle.

Caroline Matrat n’est pas une figure marginale de la vie politique calaisienne. Avocate de profession, issue du Mouvement républicain et citoyen, ancienne élue municipale d’opposition puis conseillère départementale, elle incarne depuis plus de vingt ans une gauche institutionnelle, attachée aux formes républicaines, aux équilibres, aux symboles.

Ce positionnement n’est pas anecdotique. Il éclaire précisément les mots qu’elle emploie aujourd’hui. Car lorsque pour parler d’une élue de ce type on évoque sa « sensibilité de gauche », celle-ci ne décrit pas une stratégie politique. Elle révèle une manière de penser la politique elle-même.

La « sensibilité » comme évitement

Parler de « sensibilité de gauche », c’est déjà déplacer la discussion.
On ne parle plus de programme, de choix concrets.
On ne parle plus de ce qui oppose, matériellement, des groupes sociaux.

La gauche devient une disposition morale, presque un trait de caractère, on serait de gauche comme on serait sympathique, patient, souriant, naïf. Or notre ville n’est pas traversée par des différences de sensibilité. La cité des six bourgeois est traversée par des inégalités très concrètes : logement, emploi, précarité, rapport à la police, frontière, accès aux droits.

Selon que l’on est propriétaire ou locataire, élu·e installé·e ou travailleur précaire, la ville ne se vit pas de la même manière. Réduire ces écarts à une question de tempérament, c’est neutraliser le politique.

Le mot « sectarisme » comme écran

Dans l’entretien, le mot revient comme un repoussoir. Le sectarisme serait ce qui empêche de travailler ensemble, ce qui caricature, ce qui rigidifie.
Mais de quoi parle-t-on exactement quand on parle de sectarisme ?

« Certaines politiques municipales favorisent structurellement les propriétaires plutôt que les locataires ».
« Certains politiques municipale de sécurité touchent d’abord les plus pauvres, les exilé·es, les jeunes des quartiers populaires ».
« La gestion de La Ville de Calais n’est pas neutre socialement ».
Enoncer des choses comme celles-là, ce n’est pas du sectarisme. C’est donner des clefs de compréhension à ce qui nous arrive, c’est nommer des rapports sociaux.

En rejoignant la liste conservatrice de Natacha Bouchart, le consensus prôné par la conseillère départementale devient un idéal en soi, un acte adulte, responsable, réfléchi, indépendamment de ce qu’il produit. Or une ville apaisée et courtoise dans ses discours peut tout à fait rester inégalitaire dans les faits.

Le sérieux n’est pas un trait de caractère

Pour justifier son choix de soutenir le pouvoir en place, Caroline Matrat insiste sur la capacité de la maire à « travailler », sur son sérieux, son investissement personnel. Comme si l’efficacité politique relevait avant tout d’une affaire de tempérament.

Ce raisonnement fait pourtant l’impasse sur une réalité essentielle : si la maire sortante peut « travailler mieux », ce n’est pas seulement en raison de qualités individuelles, mais parce qu’elle bénéficie de conditions matérielles et financières sans commune mesure avec celles de ses opposant·es.

Une maire en exercice dispose d’un appareil administratif, d’un accès permanent aux services municipaux, d’une visibilité médiatique constante, de relais institutionnels et de moyens de communication que l’opposition n’a pas. Le sérieux n’est pas ici une vertu abstraite : il est produit par une position de pouvoir.

Il faut donc rappeler une évidence que ce discours tend à effacer : la maire sortante est payée pour faire de la politique. Son mandat est une activité à plein temps, rémunérée par une indemnité publique, rendue possible par des équipes, des services et une disponibilité institutionnalisée.

À l’inverse, la grande majorité des opposant·es politiques à Calais ne sont pas payé·es pour leur engagement. Iels travaillent pour des employeurs privés ou publics, auxquels iels doivent du temps et de l’énergie. Leur activité politique se fait le soir, le week-end, sur le temps arraché au travail, à la vie familiale, au repos.

Comparer le « sérieux » ou la « capacité de travail » de ces situations comme s’il s’agissait d’une compétition équitable relève d’une fiction. Ce n’est pas une différence de tempérament. C’est une différence de condition matérielle. Caroline Matrat n’a pas choisit la liste de Natacha Bouchart pour son sérieux, mais pour son pouvoir.

De la politique sans rue

Si Caroline Matrat est très présente lors des commémorations nationalistes et militaires elle a en revanche déjà exprimé sa distance, voire son rejet, vis-à-vis des manifestations. Et ce n’est pas un détail.

La manifestation est l’un des rares moments où celles et ceux qui subissent les politiques publiques deviennent visibles collectivement. Elle perturbe l’ordre du jour et rend audible ce qui ne l’est pas dans des conseils administratifs et municipaux ou encore lors de cérémonies officielles.

Ne pas aimer les manifestations, c’est souvent préférer une politique sans irruption populaire. Une politique de gestion, de représentation, de symboles, mais sans conflit visible. De la bureaucratie.

Ce que cela dit de la gauche

Cette nomination interroge finalement moins la trajectoire individuelle d’une élue en quête de pouvoir que ce que certain·es continuent d’appeler «gauche» pour nommer ce désir de gestion responsable de la bonne reconduction du même, loin du réalisme éprouvant des rapports de forces.

Or, une opposition ne s’incarne pas dans une figure respectable. Elle ne se résume pas non plus à une posture personnelle.
Une opposition se manifeste. Elle se construit dans les luttes, dans la rue, dans les collectifs, dans les conflits assumés.

Quand la gauche renonce à sa substance, elle ne devient pas plus responsable. Elle cesse simplement d’être une opposition.

Et ce renoncement-là n’a rien d’une affaire de sensibilité.