Contrechamps de « Se Battre pour Calais » clip de campagne de Natacha Bouchart

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Dans son clip de campagne, Natacha Bochart dit la vérité.

Elle montre sa réalité.

Une ville attractive, nette, lumineuse, stabilisée.

Il fait beau, les manches sont courtes, la ville est calme.

Les policiers sont détendus, bras nus. La maire est proche, souriante, mobile. Le drone survole Calais comme un œil tranquille, un regard de surplomb. Tout va bien. En soixante-dix secondes, la ville est régulière.

Il ne s’agit pas de dire que tout cela est faux.
Mais de dure que c’est une vérité située.

C’est la vérité de l’électorat qu’elle vise.
La vérité de celles et ceux qui ne sont pas au chômage.
La vérité de celles et ceux dont l’usine n’a pas fermé, ou pas encore.

La vérité de celles et ceux qui peuvent traverser la ville sans jamais croiser la fermeture lente d’un commerce, la pancarte discrète d’une liquidation, ni la fatigue d’un quartier qui décroche.

La vérité d’une minorité de votants inscrits, en accord avec cette perception du réel.
C’est une vérité qui ne voit pas.
Qui ne voit pas les barbelés.
Qui ne voit pas les grilles qui ferment les landes, les usines, les squares.
Qui ne voit pas les enrochements qui ceinturent toujours davantage la ville depuis sa réélection.
Qui ne voit pas qu’une ville côtière a fait, mandat après mandat, le choix assumé de la violence sociale et de l’inhospitalité.

Le mandat qui s’achève est décomplexé.
Il assume et ne s’excuse même plus d’être ce qu’il est.
Bourgeois. Notable. Privilégié.

Depuis juin 2020, 234 personnes sont mortes à la frontière.
Et plus de 500 familles ont vu leur vie bouleversée par l’humiliation de plans sociaux à répétition.

Des vies recouvertes par des mots épais :
attractivité,
modernisation,
rayonnement,
humanité et fermeté

Ce qui nous arrive n’est pas son sujet.

La campagne s’intitule « Se battre pour Calais ».
L’expression convoque une lutte, un combat, un rapport de forces.
Or le clip n’en montre aucun.
Pas de conflit.
Pas de désaccord.
Pas de heurts.
Pas de résistance.
Alors même que la ville est traversée, semaine après semaine, par des manifestations, des grèves, des rassemblements.
Alors même que des habitantes et des habitants se battent réellement, pour leur travail, leurs droits, leur dignité, parfois leur survie.
Ce combat-là est absent de l’image.
Il est gommé.

En s’emparant de ce vocabulaire, la campagne capte un imaginaire de résistance pour mieux le neutraliser.
Elle transforme la conflictualité réelle en décor pacifié.
Elle désarme symboliquement ce qui, dans la ville, lutte encore.

Et pourtant, ce combat existe.
Mais il n’est pas celui qu’on croit.
Se battre pour Calais, ici, c’est se battre pour imposer un récit.
Pour maintenir une fable.
Pour établir et défendre une hégémonie.

Un combat de mise en scène.
Un combat de cadrage.
Un combat pour empêcher le réel d’entrer dans le champ.

Moins une ville vécue qu’une entreprise du spectacle.
Un conte qu’il faudrait continuer à faire tourner, coûte que coûte.
Qu’aucun réel ne doit interrompre.
Ni la pauvreté, ni les morts, ni les galères ordinaires.
Les feux d’artifice doivent continuer.
Les machines millionnaires doivent tourner.
Les images doivent rester propres.

La musique électro qui rythme le clip accompagne une maire qui parle sans qu’on l’entende.
Une parole sans voix.
Un corps en mouvement, mais un discours absent.
Comme si le récit devait désormais se suffire à lui-même, sans avoir besoin d’être expliqué.

Une maire qui se bat pour mener son projet de modernisation urbaine quoi qu’il en coûte.
Le béton coule, recouvre. Il se déverse malgré l’histoire locale.

Il coule malgré le présent de celles et ceux qui galèrent ici, loin du drone, loin du cadre, loin du soleil.

Ce clip n’est pas un mensonge. C’est un cadrage.
Une manière de décider ce qui mérite d’être vu, et ce qui peut rester hors-champ.

Reste à chacun, chacune, d’estimer s’il habite ce récit, ou s’il y disparaît.

Pierre.