Après Agissons pour Calais, une deuxième liste de gauche est entrée dans la campagne municipale calaisienne. Elle rassemble La France insoumise, les écologistes et le collectif Transformons la ville. Cette fois, le décor est posé sans ambiguïté. Pas de faux suspense, pas de ligne esquissée à demi-mot. La gauche se présente comme telle, frontalement.
Jean-Philippe Lannoy, tête de liste, ouvre la conférence de presse en donnant le ton : « L’idée, c’est de mettre le programme d’abord en premier ». Une phrase simple, presque programmatique en elle-même. Elle dit une méthode, mais aussi une rupture. Ici, pas de stratégie de flou, pas de récit de rassemblement avant la présentation du contenu. D’abord les mesures, d’abord les priorités, d’abord le conflit politique.
Eau en régie publique, fin de la politique d’hostilité envers les personnes à la rue, réquisition de logements vacants, critique assumée des grands projets municipaux comme le Varan ou les dispositifs de dissuasion dans l’espace public. Là où la liste PS-PCF avançait à premiers pas comptés quitte à se délester de son marxisme, cette coalition assume une gauche identifiable, sociale et écologiste, qui ne cherche pas à neutraliser ses aspérités.
La conférence déroule un programme dense, précis, travaillé. Les références sont nombreuses, locales, documentées. On parle chiffres, contrats, jurisprudence, pouvoirs de police du maire, budgets municipaux. Les intervenant·es savent de quoi ils et elles parlent. « A Gauche toute ! » se présente ici comme un collectif outillé, juridiquement armée, prête à gouverner. Ils y croient et ça fait du bien.
Ces gens ensemble ont quelque chose de rassurant. Ils tranchent avec les campagnes molles, les discours interchangeables, les promesses inintéressantes. Mais à mesure que les prises de parole s’enchaînent, une autre sensation affleure. Celle d’une gauche très diplômée, très maîtrisée, parfois au risque de l’abstraction. Une gauche qui parle bien et juste, mais qui parle long. Qui convainc sur le papier, mais dont on peut se demander comment elle résonnera hors de la salle.
Car Calais n’est pas seulement une ville de débats politiques. C’est aussi une ville de quartiers relégués, de logements froids et d’abstention massive. Au Beau-Marais, à Fort-Nieulay, au Caillou, on ne demande pas toujours une démonstration juridique. On demande d’abord de la chaleur, de l’eau, un toit, un bus pour rentrer le soir.
C’est précisément là que surgit une ligne de fracture, nette, presque brutale. Interrogée sur le réseau de chaleur, et une éventuelle mise en régie publique la liste reconnaît ses limites immédiates. Le contrat est récent. Juridiquement contraignant. Jean-Philippe Lannoy le dit sans détour :
« À moins de s’engager dans une bataille terrible qui va coûter extrêmement cher, ça semble compliqué ».
L’argument est rationnel. Légal. Désarmant d’exactitude. Mais politiquement, il interroge. Comment être audible dans des quartiers où certaines familles ont passé deux hivers de suite dans le froid, quand on explique que le respect d’un contrat prime, pour l’instant, sur la santé des habitants ? Que dire à celles et ceux qui ont vécu le chauffage comme une absence concrète et pas comme un débat juridique ?
Cette tension entre droit légal et devoir éthique traverse toute la conférence. D’un côté, un humanisme radical clairement assumé. Juliette Delaplace, (TLV) défendant la mesure de réquisition des logements vacants le martèle : « Le droit à l’hébergement est un droit fondamental », qui « vaut pour tous et toutes », sans distinction de nationalité ou de situation administrative. Une position claire, sans détour, qui tranche avec les ambiguïtés habituelles qui abrutissent le débat calaisien.
De l’autre, une difficulté plus grande à traduire cette radicalité en décisions immédiates là où les politiques publiques ont failli. La liste en est consciente et tentera le temps d’une campagne éclair de raccrocher les wagons. Elle parle de porte-à-porte, de rencontres directes, de kermesses hivernales de quartier, de démocratie permanente. Jean-Philippe Lannoy insiste : « Notre méthode, c’est d’aller à la rencontre des Calaisiens, c’est d’aller chez eux, tout simplement ».

À Calais, la politique ne se joue pas seulement dans la cohérence d’un programme ou la solidité d’un raisonnement juridique. Elle se joue dans des appartements mal chauffés, dans des quartiers où l’on a abandonné de voter, où le dégel et le printemps tardent à se pointer.
Cette liste affirme vouloir « renverser la table ». Elle en a l’indéniable et réjouissante clarté idéologique. Elle a aussi la rigueur, le casting et de bons outils. Reste à savoir si elle saura transformer ses volontés en gestes immédiatement lisibles pour celles et ceux qui n’attendent plus rien de ces grandes démonstrations qui précèdent souvent un nouvel abandon.
Car dans pas mal de coin de l’ancienne cité des dentelliers et wheeleuses, la question n’est pas de savoir si un contrat est juridiquement contraignant. La question est de savoir qui, enfin, parmi tout ces candidats prendra le risque politique de ne plus laisser les pauvres vivre à Calais sans toit, ni perspective, ni chaleur.
Pierre Muys
