



C’est le petit matin à Calais, face au Chanel, et il fait froid.
C’est un matin comme un autre mais peut-être pas tant.
En vrai, rien d’ordinaire pour une vingtaine de personnes qui attendent là, debout, un sac dans une main, une pancarte dans l’autre.
Certain.es ont covoiturés depuis Boulogne sur mer, d’autres sont venus à pieds, d’autres encore des villages avoisinants. On y est. Nous sommes le samedi 29 novembre.





On attendait ce moment depuis un certain temps : le départ pour Paris, pour se joindre à une grande marche nationale pour la Palestine.
« Il y a une bonne dizaine de cars qui viennent de toute la France pour cette manifestation, c’est la première fois. »
En Europe, des manifestations monstres ont déjà eu lieu dans de nombreuses capitales.
Le 5 octobre 2025, des centaines de milliers de personnes ont défilé à Amsterdam, Rome, Barcelone, Madrid, et ailleurs — pour dénoncer l’offensive à Gaza.
Cette fois c’est au tour de Paris de témoigner de son soutien à la Palestine et au peuple gazaoui
Prendre la route, prendre part à la lutte
Dans le car, on s’installe comme on peut. On prend place. On cale ses affaires. Dans les soutes, bouteille d’eau et drapeaux. Les visages sont endormis, c’est la nuit. Certains regardent défiler la route. D’autres envoient des messages : « ça y est on est parti ».



Etrange mélange : détermination et gravité, nourri depuis des mois par les images venues de Gaza et par tous les accords de paix dont chacun sait qu’ils n’empêchent pas les exactions.
Pendant le trajet, on se pose à plusieurs reprises à côté des uns des autres pour interroger le pourquoi de ce geste militant.
Parmi elles, Amele, qui ne s’était encore jamais rendue à une grande manifestation nationale.
Elle raconte d’abord l’appréhension, presque physique.
« J’avais peur de ne pas être à la hauteur, peur de la foule, peur des charges de police dont on entend parler… »
Comme beaucoup, elle avait imaginé le pire : contrôles, tensions, arrestations, garde à vue. L’idée même de monter dans le car portait déjà quelque chose d’un saut dans l’inconnu.
Et puis, très vite, la présence de l’AFPS et ses recommandations change l’atmosphère.
« On voyait bien que tout était organisé. Ça m’a rassurée. J’ai senti qu’on partait ensemble, qu’on était encadrés, qu’on veillait les uns sur les autres. »
Sur la route, Amele se tranquillise, comme d’autres, elle dort, partage un peu, avec les unes et les autres. Elle prend note des conseils pratiques délivrés au micro, écoute les rappels juridiques, écrit sur son bras le numéro de l’avocat, « au cas où ». Mais il s’agit surtout de charger les batteries avant la grande marche à venir.






Au-delà du « cessez-le-feu »à GAZA : nommer ce qui continue
À quelques sièges de là, une autre voix se prête aussi au récit : celle de Sandra.
Sandra accepte de nous dire. Sa parole est franche, claire, direct.
Quand on lui demande pourquoi elle continue, alors qu’un « cessez-le-feu » a officiellement été annoncé, elle répond calmement, mais sans détour :
« Parce qu’il n’y a pas de cessez-le-feu. Pas réellement. » Pour elle, le décalage entre les mots utilisés par les gouvernements et ce qui se passe sur le terrain est trop grand pour être ignoré. »
« C’est un cessez-le-feu sur le papier.
Dans les faits, les violences continuent, les morts continuent, les déplacements de population continuent. Les lieux de vie sont toujours détruits. »
Ce qu’elle décrit comme le font les observateurs sur place : c’est le maintien nécessaire d’un état d’urgence humanitaire.
L’aide alimentaire arrive un peu plus qu’avant, reconnaît-elle, mais elle reste extrêmement limitée, et de toute façon entièrement contrôlée par la puissance coloniale ».
Dans ces conditions, dit-elle
« on ne peut pas parler d’un cessez-le-feu satisfaisant, qui permettrait d’améliorer réellement la situation des Gazaouis ».
Alors pourquoi, encore une fois, se rassembler à l’aube pour monter à Paris ?
Sandra répond simplement : par fidélité et par cohérence. `
« Je fais partie de l’AFPS, et j’aime mes camarades. C’est un collectif très soudé. Donc c’est toujours fort de se mettre en route ensemble. » et puis « Ça fait longtemps qu’on en parle : réussir à participer à une manifestation qui rassemblerait des gens de toute la France. Monter à Paris, collectivement, pour porter ensemble un message. »
Quand l’appel national est enfin venu, ils ont estimé que c’était « l’occasion d’être massivement présents ».

Dans le propos de Sandra, on entend aussi la volonté de continuer à affirmer une solidarité que l’on tente précisément d’étouffer.
« On est en permanence empêchés de tenir des propos de soutien, même quand ils s’appuient sur des faits, sur les données les plus factuelles, sur la situation réelle des Gazaouis et des Palestiniens en général. «
Elle insiste pour ne pas oublier la Cisjordanie, également concernée par des violences et une répression renforcée.
« Il y a une énorme répression sur tous les camarades. Par les lois, par la police, par diverses formes d’intimidation. »
Ce qui revient plusieurs fois dans ses mots, c’est l’idée qu’on ne doit pas se laisser détourner de la réalité.
« On n’oublie pas les gens là-bas. On n’oublie pas les morts, tous ceux déjà recensés et ceux qu’on découvrira encore. »
Elle rajoute :
« On n’est pas dupes des manœuvres politiques. On veut nous faire croire que les États-Unis ou l’Europe voulaient trouver une solution conforme au droit. Mais ce n’est pas le cas. »
Selon elle, la situation actuelle se caractérise par le non-respect permanent des principes qui devraient encadrer un conflit et on sent sa colère :
« Il n’y a aucun respect du droit international. Aucun respect du droit humain élémentaire. Aucun respect du droit humanitaire. On est en permanence dans la violation de tous les principes et de la morale et du droit et ça ne fait que continuer et donc on a besoin de continuer à le dire »

La route vers Paris se poursuit, on s’arrête à Lens, on attend des militants en retard, on se perd dans des bordures de ville. Puis l’autoroute encore, les villes que l’on devine au loin…
“Pas d’usure. Pas de résignation.”
Lorsqu’on évoque l’usure militante, le risque de découragement, l’idée qu’un conflit aussi long, aussi violent, pourrait finir par épuiser ceux qui s’engagent, plusieurs militants nous disent franchement
« Il n’y a pas d’ effet d’usure, justement. C’est vraiment pour les uns et les autres complètement vital d’être là »
« La question palestinienne, c’est à la fois la colonisation sur le long terme, avec des moyens extrêmement violents, mis en œuvre par une puissance qui possède des technologies, des armes, une force militaire immense… Et c’est aussi un surtout un génocide »
Cette articulation entre l’histoire longue et l’urgence absolue crée, selon ceux que nous interrogeons, un phénomène particulier : « Ça agrège les luttes. »
C’est-à-dire que la violence extrême vécue à Gaza ne mobilise pas seulement celles et ceux qui sont déjà engagés depuis longtemps, mais appelle également d’autres colères, d’autres combats, d’autres personnes.
« Évidemment, il y a des gens qui sont sur cette lutte depuis très longtemps, et qui tiennent. Il faut les saluer. J’ai aussi l’impression qu’il y a beaucoup de jeunes qui viennent vers cette lutte. La jeunesse est très, très sensible à cette question. »
Et puis :
« Ce qui se passe à Gaza, ça se passe aussi ailleurs. »
« Ce qui se passe au Soudan, dans la tête des gens qui luttent, c’est le même genre de phénomène. Et on doit mener le même genre de lutte. »
Ce n’est pas une lutte isolée, sont ils plusieurs militants à nous témoigner, mais un prisme à travers lequel se comprend une série de violences globales, systémiques, coloniales.
« Et c’est précisément cette connexion, cette capacité à relier les luttes entre elles, qui empêche l’usure. Loin de voir un mouvement qui s’essouffle, tous observent au contraire une dynamique qui se renforce, qui se réinvente, qui s’élargit. »
Et tandis que ces mots résonnent encore entre les rangées de sièges, quelques slogans criés comme pour s’échauffer la voix, le voyage-aller touche à sa fin.

Le bus se stationne en double fil le long d’une rue adjacente à la manifestation.
Attention l’AFPS de Nord Pas de Calais débarque. On décharge les banderoles, les cartons…
On pose pour l’exercice obligé de la photo de groupe.



Bel entrain des uns des autres, on reste groupé pour rejoindre le cortège. Et c’est parti, plongée dans la foule.



Au milieu des organisations MILITANTES, TROUVER PLACE DANS LA marée de solidarité
Chacun prend place, se regroupe, se glisse dans le cortège.
Quelques cordons de CRS le long des rues adjacente, mais la présence policière n’est pas massive.
Ca bouillonne pas mal à l’avant du cortège.
De très nombreuses association de soutien à la Palestine sont présentes, nationales, locales, chacun arbore pancartes, tee shirt.
Des tracts sont distribués, des journaux de lutte, des slogans et les chants claquent de partout.
C’est plus de 80 organisations syndicales, étudiantes, associatives, politiques & issues de la société civile qui se retrouvent à former le cortège.
« Nous sommes tous des enfants de gaza »
« STOP génocide »
« Stop à l’impunité d’Israel »
A l’avant du cortège, nous découvrons les différents groupes locaux de l’AFPS.








Des rencontres se font, chacun découvre l’autre. On sent la ferveur, l’engagement chevillé, la militance tenace. Il y a une énergie vive où se mêlent beaucoup de colère.
Le discours de la présidente de l’AFPS résonne avec force
Extrait :
« Depuis le cessez le feu il y a eu près de 400 morts et plus de 1 000 blessés. Israël continue de réprimer et de détruire.
L’objectif d’Israël est clair : faire disparaître Gaza, faire disparaître les Palestiniens. À Jérusalem, les destructions continuent.. En Cisjordanie, la colonisation progresse à grande vitesse. Plus de 1 000 personnes ont été tuées depuis octobre 2023 et plus de10 000 arrestations. Les opérations de « nettoyage » ont lieu partout. Des personnes entassées dans des prisons transformées en centres de torture. 65 000 ont été déportées. Autant de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité.
Et face à cela, nous attendons toujours des sanctions, un véritable parallèle de mesures. Ni la France ni l’Union européenne n’ont pris la moindre sanction. Oui, ce sont des flux continus de sang que la France laisse couler en apportant un soutien constant à Israël depuis octobre 2023, depuis le début du génocide. Le secteur financier européen finance directement les entreprises impliquées dans le génocide, les colonies et l’occupation. Et pourtant, les choses devraient être simples : le droit est clair. Il suffit de l’appliquer.
La France a voté une résolution pour mettre fin à l’occupation et à la colonisation israéliennes. Dans cette résolution, il y a des obligations pour les États. Parmi ces obligations : – des sanctions contre Israël ; – des mesures contre les entreprises françaises qui contribuent au maintien de l’occupation et de la colonisation.
Nous n’avons donc qu’à appliquer la loi : appliquer les sanctions contre Israël.
Les condamnations, elles, ne servent qu’à conforter Israël dans son impunité.
Et la réponse donnée par le Conseil de sécurité est une véritable forfaiture : une résolution qui place le peuple palestinien sous tutelle administrative, économique et politique ; une résolution qui viole le droit international et la Charte de l’ONU, dont le fondement est le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. »
Ensuite…ensuite ça se met en route…
Difficile de citer toutes les organisations que nous croisons dans le cortège : la Cimade, BDS France, Freedom Flotilla, CCFD-Terre Solidaire, les syndicats (CGT, FSU, Solidaires) et les mouvements de jeunesse ou étudiants (UNEF, USL)…











Pour Amele, ce qui l’a marque c’est que malgré la gravité de la situation, ce que l’on ressent c’est, l’énergie collective, la joie et le courage qui traversent le cortège.
« On sentait un élan général, quelque chose qui portait tout le monde malgré la douleur »
confie-t-il.
Ce qui l’a marque également les formes plus virulentes de la manifestation : notamment ces poupées d’enfants, portées à bout de bras, symbolisant les milliers de vies fauchées à Gaza.








Elle dit combien cette image l’a bouleversé — un rappel brutal et nécessaire, qui redonne sens à la marche elle-même.
À ses yeux, c’est précisément ce mélange — joie, indignation, dignité et insupportable — qui a fait la force de cette mobilisation.








Mais il est tard déjà.
La pluie a rincé les corps.
Les voix qui se sont époumonés ont besoin d’un peu de répit.
Chacun rejoint le point de rendez-vous. Il est passé dix sept heure.
Comme des fourmis qui retrouvent la reine-mère-bus prête à remonter vers les hauts de France.
Certains militants se partagent leurs coordonnées.
Lors du trajet de retour pas de debrief mais simplement et probablement le sentiment pour chacun d’avoir participer à un moment important et qui reste au combien nécessaire.
Pour rejoindre le mouvement de l’AFPS : https://www.france-palestine.org
Pour découvrir d’autres photographies
https://myalbum.com/album/CdvYcMgsB5B6qN/?invite=82dcf009-71cb-4fb3-9c55-6fec916b14f1
et
https://myalbum.com/album/abm2JbHdms5Ja3/?invite=ce9ec3dd-39af-4473-8df5-0dcd2f2b4e33
