« Sauvons les riches ! – Ils ne s’en sortiront pas sans nous-”

Rire pour résister : clowns, colères et luttes sociales

Difficile, en cet après-midi de samedi 15 novembre, noyé dans la grisaille littorale, d’ignorer le joyeux tintamarre qui résonne dans les rues du Chemin Vert.

Nous sommes à Boulogne-sur-Mer. Une dizaine de silhouettes en cortège. Une petite troupe, mais impossible à manquer : des « riches » caricaturaux, grimés jusqu’à l’excès, qui interpellent les riverains mi-amusés, mi-interloqués.

Pensé comme un faux voyage ethnologique pour “des grandes fortunes” — un retournement du regard, façon documentaire satirique — le happening joue le décalage en plein air.

Billets débordant des poches, costumes trop cintrés, étoles Chanel et lunettes de soleil ostentatoires. Les voix se font précieuses, l’éloquence outrancière, presque baroque : une comédie sociale ambulante, qui révèle en creux ce qu’elle entend dénoncer.

Ces « clowns riches » ne sont pas là pour faire rire gratuitement : ils jouent le rôle de caricatures de la classe dominante, une forme de théâtre de rue politique.

Ce happening clownesque, qui manie la dérision comme une véritable arme politique et qui met en lumière ce que le pouvoir aimerait faire passer pour évident, relève d’une stratégie parfaitement assumée.

Il s’inscrit dans la lignée des « clowns activistes » issus des mouvements altermondialistes : des figures qui détournent les codes du burlesque pour fissurer le sérieux policier, exposer l’injustice sociale et ouvrir, au cœur des cortèges, des poches de complicité et de respiration collective.

Il s’agit ici de renverser le rapport de force symbolique : montrer, sans fard, l’indécence des postures dominantes, mettre à nu l’arrogance de classe et ce sentiment de supériorité qui structure si souvent le pouvoir.

En poussant la caricature jusqu’au grotesque, ces clowns exposent ce que les puissants tentent d’enrober : une violence sociale devenue presque ordinaire.

« Les ultra-riches aussi pleurent : chronique d’une oppression imaginaire »

Et ici, à Boulogne sur mer, cette apparition burlesque a stoppé net plus d’un passant — et en a fait fuir quelques autres.
Il faut dire qu’ils n’y vont pas de main morte : leurs interpellations sont frontales, tranchantes, et prennent le public à rebrousse poil

« Mais qui sont donc ces gueux ? »
« Nous sommes ruinés, donnez-nous vos sous ! »

Le groupe assume la provocation et manie un humour corrosif.
Entre deux caricatures de “riches en détresse”, ils entonnent chants et slogans détournés, joyeusement subversifs :

« Première, deuxième, troisième génération, nous sommes tous des enfants d’héritiers» ou encore un mordant
« Au clair de la thune… » repris en choeur.

C’est grinçant, volontairement dérangeant, et ça fonctionne.



S. et V. — des noms d’emprunt choisis pour préserver leur anonymat — nous racontent comment l’idée a germé : l’envie d’intervenir autrement, de bousculer les codes classiques de la contestation et de frapper l’imaginaire plutôt que de répéter les formes militantes habituelles.

« REGARDEZ COMME TOUT EST DEVENU GROTESQUE »

— Depuis le 10 septembre, avec les manifestations du mouvement Bloquons tout puis les autres mobilisations, vous étiez déjà présents dans les cortèges. Qu’est-ce qui s’est passé entre ce 10 septembre et ce 15 novembre ?
On s’est souvent retrouvés, oui. À chaque date, presque sans se concerter, on était dans la rue. C’était toujours le même moteur : l’envie de tenir, de ne pas laisser retomber la colère, malgré l’usure. Parce que oui, ça fatigue, et on le sent. Mais on se disait que si nous, on lâchait, qui resterait ? Les luttes persistent parce qu’on s’obstine,


— Et ce 15 novembre, y avait-il un mot d’ordre particulier ?
« Oui, clairement. Il y avait une figure centrale : Emmanuel Macron. Sa personnalité politique cristallise aujourd’hui beaucoup de colères. Parce qu’il n’écoute pas. Ou fait semblant de ne pas entendre ce qui lui est répété depuis des années. Il gouverne comme si toute cette colère n’existait pas. »


— Une lettre de licenciement lui a même été adressée, c’est exact ?
« Oui. C’était symbolique, bien sûr, mais très fort : une lettre de licenciement. Pour lui dire qu’il devait donc quitter son poste parce qu’il ne répondait jamais aux appels, qu’il ne tenait pas compte des mobilisations.»


— Vous pensez à quels épisodes, par exemple ?
« Il y en a beaucoup…
La Convention citoyenne pour le climat, à laquelle il avait promis de donner suite.
Les Gilets jaunes, qui ont porté des revendications sociales majeures.
Puis le mouvement massif contre la réforme des retraites.
Trois moments où le pays s’est exprimé.
Trois moments qu’il n’a pas entendus.

Ce 15 novembre, on était encore là pour ça : lui faire entendre notre mécontentement

« LA DÉRISION NOUS PERMET DE RESPIRER »

— On a vu vos belles tenues, votre manière de faire le clown-riche. Pourquoi ce choix ? Qu’est-ce que ça représente pour vous ?

« La dérision. C’est vraiment ça, le fond. On a beaucoup de colère, mais la colère seule, ça épuise. Alors l’idée, c’était de la transformer, de la détourner dans quelque chose de plus léger. Le jeu, l’absurde, ça crée un espace où on peut souffler un peu, respirer. Ça aide à tenir. »


— Une manière d’exprimer autrement ce qui se joue ?
« Oui. Et aussi une manière de renvoyer l’absurdité de la situation politique au pouvoir. Parce que soyons honnêtes : beaucoup de choses aujourd’hui sont grotesques, absurdes. Les costumes, la satire, ça permet de le montrer. De dire : regardez ce qu’ils nous font vivre, regardez à quel point c’est devenu ridicule.


Parce qu’au fond, c’est ça qui est dingue, complètement hallucinant : ce refus obstiné, répété, presque caricatural, de ceux qui nous gouvernent — les représentants de la Macronie, de la droite classique, de l’extrême-droite, bref, de toute une élite politique — d’entendre ce qui se joue dans le pays.
« On a l’impression d’être revenus sous une monarchie »

Et la comparaison n’est pas si folle : une caste repliée, qui défend avant tout ses intérêts de classe, ses privilèges, ses choix politiques verrouillés.

Des responsables qui se disent « pragmatiques » mais qui, dans les faits, refusent obstinément de partager les idées, de discuter, de redistribuer.

Parce qu’au fond, les puissants d’aujourd’hui sont déjà des clowns.
Dans ce contexte, on n’a pas besoin d’être acteur. Pas besoin de forcer le trait. Il suffit de les imiter à peine : leur suffisance, leur déconnexion, leur manière grotesque de parler de choses graves comme on commente un portefeuille boursier.


« Ils sont ridicules, en fait. Complètement ridicules. »


Là où ça devient moins drôle, c’est quand le rire laisse place à un constat plus lourd : ces clowns-là sont cyniques.
Cyniques dans leurs choix politiques, cyniques dans leurs renoncements, cyniques dans leur manière de gouverner un pays qui souffre.


Alors, qu’est-ce qu’on ressent, face à ça ?
Une colère froide, d’abord. Une incompréhension profonde. Puis un mélange de tristesse et de lucidité : comprendre que l’on n’est pas seulement confronté à un débat d’idées, mais à un système qui se protège lui-même.
C’est aussi pour ça que les happenings existent : pour mettre en lumière l’absurdité de cette situation. Pour dire tout haut ce que beaucoup vivent tout bas.

Et pour rappeler que derrière la farce, il y a du réel : un pays où l’injustice de classe est devenue un décor quotidien.

— Le rire c’est une forme de résistance ?
« Exactement. La dérision, c’est une résistance. Ça transforme la rage en énergie. Ça soude les gens. Et ça permet de dire des choses très sérieuses, autrement. Dans la rue, ça devient une force collective. »


Veiller, expliquer, protéger : le rôle invisible qui fait tenir l’action

— Et toi, V., quel a été ton rôle dans tout ça ? 

« J’avais un rôle précis. Celui d’ange gardien.
Il fallait veiller sur les clowns, les ramener à la réalité si certains partaient trop loin dans le personnage, garder un œil sur les réactions du public, intervenir si quelqu’un devenait trop véhément. C’est un peu le rôle de garde-fou.

Et puis il y a toute la logistique : porter les affaires, avoir de l’eau, une petite trousse de premiers secours… C’est une action très border, ça peut déraper vite, alors il faut quelqu’un qui reste ancré, lucide, prêt à canaliser quand il faut. » Et puis aussi expliquer au public, les enjeux derrière cette action. »

— Et comment les gens ont réagi, sur place ? Tu t’attendais à plus de tensions ?

« Franchement, très peu de personnes ont vraiment mal réagi. La plupart étaient surprises, oui, un peu décontenancées, mais pas hostiles. Je prenais le temps d’expliquer l’action, d’expliquer pourquoi on parodiait les riches, ce qu’on voulait montrer. Dès que les gens comprenaient le sens politique derrière le décalage clownesque, ça passait beaucoup mieux. Certains même riaient, d’autres hochaient la tête en disant que c’était “bien vu”.

Il y a juste une dame qui a vraiment mal pris la scène. Elle était visiblement pressée, fatiguée, chargée de sacs… On voyait que ce n’était pas le moment. Elle n’avait pas envie d’entendre quoi que ce soit, et l’échange n’était pas possible. Ça arrive. Mais globalement, les réactions ont été beaucoup plus ouvertes que ce qu’on imaginait. Les gens sont plus réceptifs à la satire.

Un moment inattendu : la leçon venue des enfants

« Oui, c’était un moment très fort. Quand le canon a explosé en envoyant des faux billets, des enfants du quartier sont venus. Ils riaient, se moquaient un peu des clowns, mais en jouant avec eux.

Quand je leur ai expliqué que c’étaient des clowns, ils m’ont demandé : “
Mais est-ce que ce sont des vrais riches ?”.

Certains voulaient donner quelque chose pensant que les clowns demandaient de l’argent.
Je leur ai demandé :
“Est-ce que toi, tu as beaucoup d’argent ?
Tu veux leur en donner ?
”.
Ils ont répondu : “Ah bah non !”.

Et puis l’un d’eux a dit que ce n’était pas normal qu’il y ait “plein de gens trop riches”.
Ils nous ont suivis un moment, contents de récupérer les billets que les “riches” laissaient tomber. Et quand les clowns criaient : “Il faut sauver les riches !”,
un enfant a répondu très sérieusement :
“Non, il faut sauver les pauvres.” »

C’était très beau. Je ne m’y attendais pas.


Les clowns nous ont transmis ce texte.
Un texte comme une plongée volontairement ironique dans la voix des « 0,1 % », ces ultra-riches

« Les riches parlent aux pauvres : un message de compassion à 163 milliards d’euros »

“Tout allait bien …pour nous…

Malheureusement certains pensent que nous sommes trop riches alors que la vie devient de plus en plus difficile pour d’autres. Des jaloux sûrement ! Alors  que c’est uniquement grâce à notre talent. 

Entre 2003 et 2022, notre revenu moyen à nous les 0,1 % les plus riches a augmenté de 119 % et notre taux d’imposition moyen a baissé, passant de 29,3 % à 25,7 %. Dans notre club très select, nous admirons particulièrement la famille Hermès (163,4 milliards d’euros de patrimoine en juillet 2025), Bernard Arnault et les siens (116,7 milliards) et les héritiers Wertheimer (Chanel, 95 milliards). Les 500 plus riches d’entre nous (plus de 245 millions€) ont vu leur patrimoine se multiplier par 5 depuis 2010 !

Alors que vous, pauvre petite moitié de la population, vous plafonnez bêtement à 80 000€ par ménage! Vous ne savez pas gérer votre argent! 

Entre 2017 et 2023 , 1,2 million de personnes sont devenues pauvres, faisant passer le taux de pauvreté de 13,7 % de la population à 15,4 %. Vous êtes aujourd’hui sans doute proche de 12 millions de pauvres ! C’est bien la preuve que vous ne faites aucun effort! 

Ce monsieur Zukman c’est un communiste, un brigand de gauchiste ! Il pense que nous devons payer autant d’impôts que tout le monde! Il propose de nous taxer 2 % sur nos patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros ! 

Cela pourrait rapporter entre 10 et 15 Mds € à l’État! 

Et ATTAC veut nous attaquer ! Pour l’association Attac, les « niches », sociales et fiscales, comme toutes les aides publiques aux entreprises, devraient être conditionnées sur des critères sociaux (emplois créés par exemple), économiques (on ne peut pas bénéficier d’une aide destinée à pallier des difficultés si on distribue des dividendes), et environnementaux.

Mais enfin vous savez bien que grâce à notre fortune, nous créons vos emplois. Comme nous sommes généreux nous créons pour vous des emplois de domestiques. L’État nous aide bien avec un crédit d’impôt ! Nous les 10 % les plus riches captons 40 % du total de ce crédit d’impôt !! soit 2 milliards 390 milllions €. Cela ne représente que le budget du Ministère de l’Agriculture ! Une paille.

Vous nous coûtez tellement cher, c’est le coût du travail ! Alors depuis les années 90 nous avons demandé aux différents gouvernements de nous exonérer ! pour réduire le “coût du travail” et pour stimuler la “compétitivité”, nous avons gardé pour nous des milliards d’euros chaque année par exemple 10 milliards d’euros en 2000 et en 2024, 88,2 milliards d’euros ! Ça fait un petit « trou » dans la Sécu. Tout petit !

Nous aimons également transmettre notre patrimoine, durement vol..acquis. La merveilleuse loi Dutreil nous permet de payer moins d’impôts: 110 d’entre nous ont pu en bénéficier en 2024 pour environ 3,5 milliards d’euros !

Avec nos amis de tous les pays, nous les 1 % les plus riches de la planète sommes assez pollueurs, car nous aimons que notre patrimoine nous rapporte, alors nous plaçons notre argent dans les puits de pétrole, ou les nouvelles technologies !! Nous sommes responsables de 41 % des émissions de GES ! Mais le réchauffement climatique ce n’est pas si grave contrairement à ce que prétendent ces écoterroristes ! Au pire nous perdrions 3 % de nos revenus alors que vous les 50 % les plus pauvres pourrez perdre jusqu’à 75 % de vos revenus !

Source : Attac, World Inequality Lab , DGFIP / DGE – Ministère de l’Economie , Cour des comptes, Magazine Challenges, INSEE

POUR ALLER PLUS LOIN.

Framont, Nicolas. Parasites. Éditions Les Liens Qui Libèrent, 2024.

Pinçon-Charlot, Monique & Pinçon, Michel. Sociologie de la bourgeoisie. La Découverte, « Repères », 2016.

Pinçon-Charlot, Monique & Pinçon, Michel. Les Ghettos du gotha : comment la bourgeoisie défend ses espaces. Éditions du Seuil, 2007.

Pinçon-Charlot, Monique & Pinçon, Michel. Le Président des riches. Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy. La Martinière / La Découverte, 2010.