PERSONNE N’EST ILLEGAL, PLONGEE au coeur du mouvement des sans papiers de PARIS

Dans un contexte politique brutal, où la répression se banalise, les Sans-Papiers poursuivent la lutte.
Boulogne La Sociale est allé à leur rencontre, entre tambours, slogans et fraternité.

LE CONtexte POLITIQUE

Il faut le dire encore, et le dire encore : pour les personnes en demande d’asile le contexte politique en France s’est, depuis janvier 2024, considérablement durci.

Avec la promulgation de la dernière loi immigration et surtout la nomination de Bruno Retailleau au ministère de l’Intérieur en septembre, un nouveau cap a été franchi. Sous couvert de « maîtrise des flux » et de « restauration de l’autorité », le gouvernement a renforcé les contrôles, restreint les droits et accéléré les procédures d’expulsion.

C’est une évolution profonde du discours et des pratiques : plus brutale, plus excluante, plus déshumanisante. Les dispositifs d’accueil ne proposent plus de place pour les personnes en exil, les personnes en quête de protection se retrouvent, toujours plus nombreuses, livrées à la rue, sans protection.

Depuis deux ans, les préfectures accélèrent les procédures de renvoi dans le pays d’origine, au détriment du droit au recours et de l’accompagnement juridique. Les obligations de quitter le territoire français (OQTF) ont connu une hausse sans précédent depuis quelques années et sont devenus un instrument administratif central dans la politique de dissuasion migratoire.
Ces OQTF sont souvent appliqué sans considération des situations humaines.

Le gouvernement lui se félicite d’une politique « plus efficace », et sur le terrain, les expulsions se multiplient, notamment à l’égard des personnes intégrées en France depuis des années. 

Ce contexte politique global crée un climat d’insécurité pour les personnes en demande d’asile ou qui possèdent uniquement des titres de séjour qu’elles doivent renouveler. 

Dans ce contexte où la répression s’intensifie et où la solidarité institutionnelle recule, une autre force se lève, à rebours de cette logique de fermeture. Et face à cette sombre réalité, des citoyens se mobilisent — et, plus précisément encore, les premiers concernés : les personnes sans papiers elles-mêmes.


Boulogne La Sociale, qui a pris le large le temps de quelques jours à Paris, est allée à la rencontre des acteurs et actrices de cette lutte.

Comment est né cette lutte et ce collectif ? Comment s’organise-t-il, agit-il, persiste-t-il dans le temps malgré la répression et la précarité ?

Petite plongée au cœur du Collectif des Sans-Papiers de Paris (CSP75) — un mouvement devenu emblématique. 

Vendredi, place de la République : la persévérance des sans-papiers

C’est vendredi, place de la République.
Et comme chaque vendredi à 14H30, débute une manifestation des sans-papiers.
Ça fait plus de dix ans que c’est comme ça. Dix ans.
Cette régularité, cette persévérance, traduisent une idée simple :
« Faut pas lâcher la lutte, faut maintenir la pression sur la préfecture et le gouvernement, nous on va pas lâcher », me dit Oussama, un jeune qui nous aborde, curieux de notre présence. « On est là, on est bien là, on existe et faut que ça se voit, que l’on nous entende »

Les « personnes sans papiers » enchaînent avec une énergie sans mesure, chants, rondes et slogan. Des « tapeurs » donnent le tempo. Les regards sont intenses, les présences franches.

Une banderole traverse la foule, simple et claire : «liberté de circulation et d’installation pour tous »

Ils ont des âges différents, ne viennent pas des mêmes quartiers, mais partagent la même colère, et aussi le même espoir.

Beaucoup sont venus en France pour travailler, pour vivre autrement — et se retrouvent relégués, mis à la marge, contraints, pour certain·e·s, de se cacher.

C’est ce que me confie Hassan, qui distribue tranquillement le journal La Voix des Sans-Papiers

Amadou quand à lui interpelle les passants et les touristes pour leur expliquer l’aggravation de la situation. 

Nous l’écoutons : il énumère les pays d’où sont partis ceux qui sont là cet après-midi — Mali, Soudan, Côte d’Ivoire, Burkina Faso — des pays meurtris par la guerre, où les menaces djihadistes gagnent du terrain.

Il évoque ensuite et tout à trac une étude d’Amnesty international de début novembre qui accuse l’état français de créer de l’insécurité en rendant irrégulier certains travailleurs et en allongeant la durée d’examen des titres de séjours.

Son ton est grave, mêlé d’inquiétude et de lassitude face à une situation qu’il juge absurde et injuste.

« Il y a de nouveaux sans papiers qui nous rejoignent alors qu’ils étaient pour certains intégrés depuis plus de vingt ans. Et puis sans carte de séjour, pas sécurité sociale, ni d’aide sociale, et c’est alors que tu tombes dans la misère » 

Des associations — notamment La Cimade, le Secours Catholique ou encore la Fédération des Acteurs de la Solidarité — ont d’ailleurs saisi la justice pour carence de l’État vis-à-vis du système ANEF, considérant que les dysfonctionnements de la plateforme fabriquent de la précarité.


Dans un rapport rendu le 11 décembre 2024, le Défenseur des droits épingle les services de l’État et dénonce des « atteintes massives » aux droits des usagers, en raison de la dématérialisation intégrale des démarches liées au séjour.
Mediapart a d’ailleurs enquêté sur ces dérives, pointant un système devenu maltraitant pour les étrangers.

On laisse Amadou et l’on se faufile à nouveau au milieu du groupe de manifestants, pris dans le mouvement qui peine à s’arrêter, porté par les rythmes, les voix, les danses.

Il est 17h30, la nuit commence à tomber.

Les tambours résonnent encore, obstinés.

On s’éloigne doucement de la place, avec dans l’oreille cette pulsation continue de la lutte.


Collectif des sans papiers 75, mémoire d’un mouvement

Plus tard nous retrouvons une militante. Elle a rejoint le collectif des sans papiers quasi au début de sa création. Elle fait parti de ces militantes qui refuse de se mettre en avant alors même qu’elle a beaucoup oeuvré. Elle témoigne de l’admiration qu’elle ressent pour ces personnes qui, ensemble, ont pris leur lutte en main : 

« Nous les bénévoles et militants, on est là pour leur faciliter les choses, ils nous disent ce qu’on doit faire et on sert de courroie de transmission ». Et de rajouter : je suis très admirative d’Anzoumane Sissoko. Lui, il est vraiment très engagé. » 

Pour elle, l’occupation de l’église Saint-Bernard et son retentissement médiatique ont permis aux sans-papiers de sortir de l’ombre.

Nous sommes alors en 2002, et progressivement, les choses s’organisent : les collectifs se structurent, des portes paroles sont nommés…

Cette militante se souvient également des grandes mobilisations.

En 2012, le collectif lance ainsi une marche reliant Bruxelles à Strasbourg. Des collectifs de sans-papiers venus de France, d’Allemagne, d’Italie, de Suisse et de Belgique se regroupent. Le trajet va durer un mois.

La CSP 75, Coordination parisienne y joue un rôle moteur. Composée de collectifs d’arrondissement (11e, 18e, 19e), cette coordination porte l’événement.

 Les marcheurs de 2012 revendiquent la liberté de circulation et d’installation pour tous, l’abolition des taxes sur les titres de séjour, la fermeture des centres de rétention, la fin des expulsions.

Des étapes symboliques jalonnent le parcours : Bruxelles, Luxembourg, Metz, Nancy, Strasbourg. À chaque halte, des meetings, des prises de parole, des banderoles jaunes frappées de « Liberté de circulation pour tous ».

À Strasbourg, le 4 juillet 2012, les marcheur·ses remettent leurs revendications aux député·es européens. Anzoumana Sissoko conclut :

« Nous marchons pour dire qui nous sommes. Nous ne sommes pas un problème, mais une part de cette Europe que vous prétendez bâtir. »

Treize ans plus tard, le combat continue.

De nouvelles énergies rejoignent les collectifs, des jeunes militants mobilisés prennent la relève, assistent les personnes sans papier dans leurs actions, leurs démarches.


À Montreuil, la parole des Sans-Papiers fait livre.

C’est à Montreuil, dans un lieu collectif et partagé, que la fête est organisée.
Un lieu incroyable, un lieu comme une utopie : l’AERI.

La salle déborde de monde, de voix, d’énergie surtout.
On célèbre la sortie du livre Personne n’est illégal.
Un titre fort, clair, sans détour — à l’image de celles et ceux qu’il met en lumière : les Sans-Papiers eux-mêmes.

Un livre de photographies signé Anne Volery, mais aussi un livre de récits, d’entretiens, de mémoire vivante.

Les tapeurs donnent le rythme, les slogans s’élèvent, les discours se succèdent.

Dans la foule, des visages venus des différentes coordinations : du 11ᵉ, du 18ᵉ et du 19ᵉ arrondissement, des Gilets Noirs, des collectifs de Montreuil, Vitry, Belleville, et de la Coordination 93.
Les mains se serrent, les paroles sont fortes, les souvenirs de lutte se racontent. Et, partout, ce même sentiment : avoir bâti quelque chose d’important.

Et c’est bien cela que raconte le livre.
En miroir des photographies, la parole circule : celle de chaque délégué, de chaque collectif.
Ce qui devait être, au départ, une simple rencontre autour d’un ouvrage devient une véritable manifestation de mémoire et de résistance.


La CSP75 y tient une place centrale — son histoire, ses actions, ses obstacles face à la machine administrative. Mais autour d’elle, d’autres récits s’entremêlent : ceux des travailleurs de Chronopost en grève pendant trente-six mois, des Gilets Noirs qui ont occupé les chantiers des JO, des jeunes du Parc de Belleville devenus majeurs et soudain sans papiers.

Ensemble, ils disent sans cesse la même chose : la lutte est nécessaire, la convergence indispensable, ne pas renoncer, ne pas abandonner, croire à la régularisation…


Face à l’arbitraire et au racisme institutionnel, leurs voix se répondent, tissant un récit collectif, nourri par le courage et la fraternité.

Puis vient le repas. On patiente pour récupérer une assiette pleine de saveurs et de piment, on s’installe, on fait connaissance, on échange.

Et dans ce brouhaha joyeux, une phrase revient, claire et tranquille :

« Personne n’est illégal. »

Non pas comme un slogan, mais comme une évidence.
Comme un projet surtout.


DES LIENS :

Références du livre :
« Personne n’est illégal ». Photographies et récits de Sans-Papiers en lutte (2002-2025), un livre d’Anne Volery et de la Coordination 75 des Sans-Papiers, avec la participation de l’Intercollectif des Sans-Papiers, 160 p, 2025, 20€ – ISBN : 979-10-979706-0-4

Pour tout renseignement :
personne.n.est.illegal@gmail.com

Pour commander le livre :
règlement par chèque à l’ordre de DIEL d’un montant de 29€ (livre+frais de port) à envoyer par voie postale à :
DIEL (Droits Ici Et Là-bas) – Boite 158, Maison des associations du 11ème, 8 rue du Général Renault 75011 Paris