Ailleurs : Un samedi soir pour retrouver Julia Chuñil

À Calais, chaque samedi à 18 h, on se rassemble place d’Armes pour soutenir le peuple palestinien. Ce même samedi 8 novembre 18h, à 12 000 kilomètres de là, Marine et Pierre — en voyage au Chili — assistaient à un autre rassemblement : celui du peuple mapuche, en mémoire de Julia Chuñil Catricura, disparue un an plus tôt.

D’un bout à l’autre du monde, deux peuples victimes du vol de leur terre. Deux gestes de résistance qui, sans se connaître, dialogue.

Texte : Marine Deseille images : Pierre Muys

« On est au Chili depuis plusieurs semaines, en voyage en famille.

On voyage à trois avec notre petit garçon. Et ce samedi 8 novembre, on était dans une ville appelée Villarrica, au sud du pays. Ce jour-là, il y avait une manifestation. On a appris que c’était pour Julia Chuñil Catricura, cette femme mapuche disparue il y a tout juste un an et dont les murs du pays sont tapissé d’affiches à son effigie.

Avant de venir ici, je savais vaguement qu’il existait un « peuple mapuche ». J’en avais entendu parler, mais sans vraiment comprendre.

Ici, j’ai découvert que ce peuple vit sur ses terres depuis des milliers d’années. Ils ont résisté à tout : aux Incas, aux conquistadors espagnols, puis au nationalisme de la première République chilienne qui a annexé leurs territoires au XIXᵉ siècle.

Ils ont tenu tête à chaque envahisseur, sans jamais céder complètement.

Mais aujourd’hui, ce n’est plus les soldats qu’ils affrontent : c’est le système néolibéral, les grandes entreprises forestières et minières qui grignotent peu à peu leurs forêts, leurs rivières, leur manière de vivre.

Julia

Dans cette histoire, il y a donc une femme qui s’appelle Julia Chuñil.

Elle vivait dans la région de Los Ríos, près des volcans et des lacs. Une vieille dame mapuche, un peu plus de soixante-dix ans, présidente de sa communauté, Putreguel.

Elle défendait la forêt native — celle qu’on ne replante pas, celle qui pousse librement, celle qui garde l’eau.

Le 8 novembre 2024, Julia est partie avec son chien, Cholito, pour aller voir ses bêtes dans les bois.

Elle n’est jamais revenue.

Sa communauté a retrouvé des traces de pneus inconnus près de sa maison. Et on savait qu’elle recevait des menaces, à cause de son opposition à une entreprise forestière.

Elle disait souvent à ses proches : « Si un jour il m’arrive quelque chose, vous saurez qui c’est. »

Depuis, plus rien.

Et ce qui circule, c’est terrible : un homme d’affaires local aurait dit qu’on l’avait brûlée.

Un an plus tard, il n’y a toujours pas de justice.

Le rassemblement

Ce samedi à Villarrica, il y avait du monde devant la mairie. Des femmes mapuches, des familles, des tambours, des cornes creusées comme des flûtes, des grelots.

Un grand cercle s’est formé devant une banderole avec le portrait de Julia et une phrase écrit en mapuzungun que je ne comprends pas.

Moi, je ne connais rien à tout ça. Je suis juste là, en voyage, curieuse, avec mon fils qui tire sur mon bras, et je me sens un peu de trop.

Et puis une femme s’approche. C’est une « machi », une guide spirituelle mapuche. Elle m’a regardée, elle a souri, et m’a dit :

« Vous pouvez venir. »

Ils distribuent des feuilles avec la photo de Julia imprimé dessus soutenue par deux ficelles de laine.

Je croyais que c’était pour l’accrocher quelque part, mais non : il fallait en faire un masque, pour la porter sur le visage.

Un geste symbolique : tous ensemble dire moi aussi je suis Julia Chunil.

Je ne l’ai pas fait.

Je me suis sentie mal à l’aise. J’avais peur de voler quelque chose, de mal comprendre.

Alors j’ai gardé la feuille dans ma poche.

Quand j’ai levé la tête, j’ai vu tout le monde tourner avec ces visages identiques, ces masques de Julia, les tambours, les voix, les cris. Et j’ai senti quelque chose me traverser. Une ronde résolue et obsédante. Un rituel transcendant qui aurait pu durer des heures.

¿Dónde está Julia Chuñil? » — Où est Julia Chuñil ? — scandé indéfiniment.
C’était très fort.

Ce qu’il reste

Nous avons laissé le cortège partir en manifestation jusqu’au lac. Julia n’a jamais été retrouvée.

« Peut-être qu’elle est encore là-bas, quelque part, dans sa maison au milieu des arbres, avec son chien. » « Peut-être que personne ne l’a tué et qu’elle attend qu’on la retrouve. »

C’est ce que je préfère dire à mon fils qui demande où est ce qu’elle est cette dame dont on voit pourtant le visage partout tandis qu’on traverse les villes de ce long pays.

Rebonds