A PARIS, Au pied de la porte Saint-Denis, des vies en résistance

Au pied de la porte Saint-Denis, à Paris, Zehra Kurtay mène depuis plus de cent jours une grève de la faim contre son expulsion vers la Turquie.
Autour d’elle, des amis, des militants, des anonymes veillent et s’engagent.
Parmi eux, Nader et Eski : deux voix, deux parcours, une même détermination.
Boulogne La Sociale s’est rendu sur place pour témoigner de cette résistance silencieuse — et pourtant, essentielle.

Les veilleurs de la porte Saint-Denis

C’est Paris : son exubérance, sa turbulence, ses mondanités. C’est Paris : douloureuse, paradoxale, iconique.
C’est ici, au coeur de cette chère et trublione capitale que Boulogne La Sociale a décidé de passer quelques jours.
Histoire de prendre un peu le large mais aussi de rejoindre et témoigner d’engagements et autres résistances, histoire de prendre la mesure de cette fameuse : « convergence des luttes ».


Au sortir de la gare du Nord, va savoir, va comprendre, nos pas nous mènent vers le 10 ème arrondissement. Au loin, un petit arc de triomphe, la porte Saint Denis. Une porte érigée à la gloire de Louis XIV, peut-on lire dans les guides.

De gloire, il en est moins question à présent.
Au pied de cette porte, notre regard s’arrête sur deux tentes massives et colorées.


Vivre à la rue, on se dit, décidément, rudesse.

Mais plus que cela encore, ce lieu est le siège d’un combat plus massif encore. 

Et pas des moindres : voilà 128 jours que Zehra Kurtay est en grève de la faim. 

Zehra dort dans sa tente au pied de la porte.

Nader, doctorant sous OQTF : une République qui se renie

C’est d’abord Nader Ayache qui nous accueille et nous raconte.

Il sillonne entre les lignes, il est attentif, plein de pudeur, préférant mettre en avant le combat de Zehra. 

Mais nous, on a besoin de comprendre qui il est. 

On lui pose quelques questions et, peu à peu, son histoire prend forme.



Habitant du quartier, Nader est doctorant en cinéma à Paris 8. Arrivé de Tunisie en 2016 pour poursuivre son parcours universitaire, il termine aujourd’hui sa thèse tout en rêvant de réaliser des films documentaires.
Une première joie déjà : son court métrage La Renaissance a été sélectionné aux César. Ce n’est pas rien.
Mais derrière cette réussite, son quotidien est fragile.
Depuis plusieurs années, Nader vit avec « au dessus de sa tête » une OQTF : une obligation de quitter le territoire français.
« Sans carte de séjour, impossible de travailler. La précarité arrive très vite : tu dépends de la banque alimentaire, et tu vis avec cette peur constante d’être expulsé », confie-t-il dans une interview donnée à nos collègues de Street Press.


Il me raconte le combat de Zehra, sa compagne de route et leur rencontre.
Il l’a croisée le 17 octobre dernier.
Ce jour-là, il revenait de la commémoration organisée sur le pont Saint-Michel, en mémoire du massacre perpétré par la police française contre des dizaines d’Algériens en 1961. En passant devant ces tentes, il s’est arrêté.
Depuis, il revient presque chaque jour, pour soutenir et relayer le mouvement.
Nader parle calmement, avec précision. On échange sur la politique française à l’égard des personnes migrantes. Sa colère est mesurée, mais profonde. Ce qui l’inquiète, dit-il, c’est la banalisation du discours d’extrême droite.

« Quand on voit la collusion entre Retailleau et Darmanin, on se dit que les frontières idéologiques sont tombées. Ce qui était autrefois inacceptable devient maintenant une ligne de gouvernement. »

Son regard se durcit quand il évoque la façon dont les grands médias traitent la question migratoire.

« Les plateaux télé sont devenus un rouleau compresseur. On invite toujours les mêmes, on fabrique la peur, on voit l’étranger comme une menace. »

Pour lui, le plus violent c’est l’accélération des positions de rejet de la France
« On ferme les frontières, on ferme les yeux et alors que l’université devrait être un univers-cité, à présent on nous contrôle à l’entrée, ça devient grave »
Il se tait un instant, puis ajoute :
« Je suis content de venir ici chaque jour pour soutenir cette femme incroyable, qu’est Zehra »

Zehra Kurtay, le courage jusqu’à l’épuisement


Depuis le 3 juillet 2025, c’est ici au pied de cette porte Saint Denis, que Zehra Kurtay, militante kurde réfugiée en France, a entamé une grève de la faim.


Son corps, désormais son seul recours, se dresse face à la menace d’expulsion vers la Turquie — un pays où elle a été torturée, violée, électrocutée, emprisonnée à plusieurs reprises pour ses engagements politiques et étudiants.

En 2021, elle découvre en effet que son statut de réfugié lui est retiré, sans notification. En mai 2023, elle reçoit une OQTF, risquant depuis l’expulsion.

Une tente de résistance reste dressée jour et nuit. C’est à la fois un lieu de veille, de dialogue et un symbole : celui d’une lutte obstinée. Autour d’elle, des collectifs féministes, antifascistes, des militant·es refusent qu’elle soit victime de ce silence administratif.


“Nous essayons de faire entendre sa voix là où les institutions veulent l’effacer.”

Le témoignage de Zehra glace le sang.
Elle raconte dans différents documents mis à disposition : les années d’enfermement, les décharges électriques sur le corps, les privations, les menaces de mort.

En 2000, lors d’une grève de la faim collective contre l’isolement carcéral, elle est grièvement blessée. Cinq de ses camarades meurent asphyxié·es, leurs corps brûlés par les bombes lancées dans les cellules. Zehra, elle, en sort vivante mais handicapée, atteinte d’un syndrome neurologique irréversible.

Aujourd’hui, son avocat, Günay Dağ, alerte l’OFPRA : un renvoi en Turquie serait une condamnation à une mort lente : les associations de défense des droits humains rappellent que la torture reste courante dans les prisons turques : détentions arbitraires, violences sexuelles, disparitions, procès expéditifs.

À Boulogne sur mer, à Calais, à Paris : même ligne de front

Sur le pavé parisien, Zehra résiste, amaigrie mais décidée à ne pas fléchir. 
Face à la violence d’État et au cynisme bureaucratique, elle oppose une force simple : celle de dire non, jusqu’au bout. 
Et sa lutte, c’est aussi celle de toutes les personnes exilées que la France menace de renvoyer vers leurs bourreaux.

À Boulogne La Sociale, nous suivons de près ces trajectoires suspendues, celles de femmes et d’hommes rencontrés sur la Côte d’Opale, ballottés d’un pays à l’autre. Beaucoup ont déjà été déboutés ailleurs — en Suède, en Allemagne, en Belgique — avant d’être à nouveau rejetés ici.


Sans papiers, sans droit au travail, souvent sans hébergement, ils vivent dans cet entre-deux absurde : refusés de régularisation, empêchés de partir, condamnés à l’attente et prêts à prendre le risque d’une traversée clandestine vers le Royaume Uni.


Pour beaucoup, c’est leur ultime horizon. Non pas un choix idéalisé, mais une forme de fuite, une tentative pour se soustraire à l’impasse administrative européenne. Chacun espère trouver là-bas, une société moins brutale, un droit d’asile plus cohérent, une chance d’exister autrement.

À Boulogne La Sociale, l’action de Zehra fait écho également à d’autres mobilisations menées dans le Nord ces dernières années — des luttes qui, toutes, témoignent d’un même refus de se résigner.


Ainsi, Pierre Lascoux avait entamé, en novembre 2023, une grève de la faim pour dénoncer les conditions de vie indignes des personnes exilées sur le camp de Loin-plage. Il réclamait notamment la reconnaissance de l’accès à l’eau comme droit fondamental.


Deux ans plus tôt, en octobre 2021, le père Philippe Demeestère, accompagné d’Anaïs Vogel et Ludovic Holbein, avait eux aussi mené une grève de la faim, ils s’étaient installés pendant quelques semaines à l’église Saint-Pierre de Calais. Leur appel visait à faire cesser les traitements inhumains et dégradants infligés aux personnes exilées notamment les destructions systématiques des lieux de vie : la politique « Zero point de fixation ». A cette occasion, ils avaient reçu des très nombreux soutiens et c’est leur action qui nous avez mis en route vers Calais.


« Si la solidarité devient un crime, alors c’est la loi qu’il faut juger. »

S’il y a bien quelque chose qui anime Eski Netif, c’est bien le fait de se mettre en route.


Lui vit à Blois, mais il est venu rejoindre Zehra, une amie de longue date. 

Il est à ses côtés, et vit cet engagement avec elle puisqu’il a décidé d’entamer lui aussi une grève de la faim.
Treize jours déjà.
Chez Eski, tout respire la détermination — une intransigeance tranquille, presque radicale.

« Pas question de céder. Je ne renoncerai pas, quitte à aller au-delà. »


Ses mots frappent. Ils disent le refus de se soumettre.
Eski est anticolonial, antifasciste, anti-autoritaire, anti-système.
Et ce n’est pas son premier combat : il a d’ailleurs déjà été inquiété pour ses engagements dans le passé. Mais en lui, toujours la même exigence : celle de ne pas céder à la « barbarie du pouvoir des puissants ».



Affaibli, il avale quelques compléments vitaminiques – si tu fais pas ça, c’est foutu – glisse t’il avant de reprendre la discussion.

On parle du racisme ambiant, de la brutalité croissante des politiques migratoires françaises.
Son ton reste calme, mais son regard, lui, ne tremble pas.
On comprend alors pourquoi il est venu : pour que Zehra ne soit pas seule face à ce combat.


On évoque avec lui la criminalisation croissante des militants.


Parce qu’aujourd’hui, en France, soutenir, s’engager est de plus considéré comme suspect.
Distribuer de la nourriture, héberger une famille, accompagner quelqu’un en préfecture — tout cela peut désormais être interprété comme une menace à l’ordre public, voir une incitation au terrorisme.


Eski le dit avec calme :

« Soutenir, ce n’est pas appeler à commettre des actes. C’est juste refuser l’indifférence. »


Dans ses mots, il y a cette ligne de partage essentielle : celle qui sépare la solidarité de l’acte délictueux.

Il rappelle que les militants, les bénévoles, les citoyens qui s’engagent ne font que défendre ce que la République prétend incarner — la dignité, l’égalité, la fraternité.


Pourtant, on le nomme ensemble : les procès se multiplient, les intimidations aussi.
Dans les commissariats, sur les réseaux, dans les discours politiques, tout se met en place pour faire taire celles et ceux qui agissent.


Eski hausse les épaules :

`« Si aider quelqu’un qui a faim ou froid devient un délit, alors c’est la loi qu’il faut juger.

Ses paroles tombent avec simplicité mais on sent la colère du dedans qui brule.

Vivre et résister au cœur du quartier


La matinée s’étire doucement. Des voisins passent, s’arrêtent, s’assoient un moment sous la tente.



« On a des gens qui viennent nous apporter de l’eau chaude, un peu de provisions. Les commerçants du quartier nous laissent même utiliser leurs toilettes », raconte Eski avec un sourire fatigué.
Ici, la solidarité se tisse au quotidien : depuis plus de trois mois, leur présence s’est imposé dans le quartier.

Le dimanche, nous revenons sur place. De nouvelles tentes viennent d’être réceptionnés. Quelques habitants du quartier viennent aider. Partout ça s’active, jolie fourmilière.

Nous nous asseyons face à Zehra.
Elle nous parle de sa vie d’avant, de l’effet produit par cette grève sur le corps et sur l’esprit – tout est plus clair -, de ses rêves après obtention du droit de séjour.

Zehra est touchée par la présence des uns, des autres, emplie de gratitude.

Elle me prend les mains, cherche ses mots et les dépose avec force en nous.
C’est dimanche et un rayon de soleil réchauffe au coeur de cet automne.

Nous apprenons que Nader débute lui aussi une grève de la faim.

Zehra me dit, les nuits difficiles avec le bruit de la ville, son inquiétude pour Nader.

Zehra me dit aussi son corps douloureux, et du temps béni où un Kiné prenait soin d’elle.

Il y a de la bonté qui se dégage de sa simple présence.

Ce geste de « grève de la faim » représentent surtout une forme d’interpellation : peut-on rester indifférent aux sorts des sans-papiers et des personnes sous OQTF ?

Une manière de dire fermement — que nul ne doit être condamné à vivre dans l’attente, l’insécurité et la peur d’être expulsé du jour au lendemain.


Boulogne La Sociale continuera à suivre de près cette mobilisation et à relayer les manifestes de celles et ceux qui s’engagent, afin de rendre visibles ce qui est par trop souvent, invisibilisés.

Donner à voir, c’est déjà résister.

Pour signer la pétition : https://www.change.org/p/opfra-nous-demandons-nos-titres-de-sejour-c1852136-5d25-4e12-b825-89c49d14eb1b

Pour découvrir sur Instagram les jours de Zehra et de ses camarades de lutte : justicezehrakurtay