Badass, une chorale qui fait vibrer la lutte

Ce n’est pas un lieu comme les autres. Il se nomme La Palette, un tiers-lieu installé à Longvilliers, petit village du Pas-de-Calais. Un tiers-lieu, c’est un espace ouvert, collaboratif, où se croisent habitants, artistes et initiatives locales. Et c’est ce que Claire Warembourg a décidé de faire naître ici. 

Dans ce village isolé, « cet endroit où il n’y a absolument rien, où pour faire tes courses, tu dois faire une demi-heure de voiture », Claire et son équipe ont voulu amener de la culture. Un geste fort, qui permet à des habitants éloignés des « circuits traditionnels » d’y accéder et de rencontrer des univers qu’ils n’auraient jamais croisés autrement. « L’idée est de multiplier les prétextes, de provoquer des rencontres improbables, de faire se croiser des mondes qui, sans cela, resteraient parallèles. » 

C’est dans cet esprit qu’a vu également le jour un rendez vous annuel, un festival au titre évocateur : « Des Palettes pleins les yeux ». Déjà à sa troisième édition, cet événement a été sélectionné par le dispositif Village en Scènes, qui lui apporte un soutien financier précieux. Cette reconnaissance a permis d’élargir encore la programmation : deux jours intenses, avec une multitude de propositions — ateliers, concerts, expositions, repas partagés… Un temps fort qui transforme, l’espace de quelques jours, ce coin isolé en foisonnement de vie. 

C’est ici le temps d’un week-end que nous nous sommes posés et dans ce lieu « pas comme les autres » que nous avons rencontré la chorale « Badass ». Elles ont été programmé pour le festival et c’est nombreuses qu’elles sont venus : plus d’une vingtaine de chanteuses. Sur scène, dans la grange, face à une assemblée curieuse et dissipée, elles ont entonné pendant trois quart d’heure, une série de chants, d’hymnes écrits par des femmes, avec ce qu’il faut de ferveur et de joie.

Quand l’émotion devient organisation 

Ce que Chloé, cheffe de chœur et fondatrice, porte en elle se dévoile aussitôt : « On est là pour occuper l’espace. » D’emblée, on sent qu’il ne s’agit pas seulement de chant. Ses mots inauguraux tracent le cadre, donnent le ton et font résonner tout ce qui suivra de notre échange. « Les femmes, on a besoin d’endroits où l’on se retrouve, où l’on s’émeut ensemble, où l’on réfléchit ensemble. Parce que, de toute façon, s’émouvoir et réfléchir vont de pair. Une réflexion me paraît toujours plus efficace quand elle s’ancre dans une émotion. Et chanter des chansons révolutionnaires, c’est justement ça : un exercice d’organisation. Parce que chanter ensemble, c’est technique. Faire sonner une harmonique, trouver la justesse, s’écouter… tout cela demande de la rigueur. Et le montrer sur scène, c’est prouver publiquement qu’on sait se structurer. Si on est capables de s’organiser pour chanter, alors on est aussi capables de s’organiser pour bien d’autres choses, n’est-ce pas ? ». 

Une aventure née d’un besoin vital 

L’histoire de Badass commence à Angers. « Avec Fanny Duroisin, on voulait juste monter une chorale qui chante des chansons révolutionnaires écrites par des femmes. Avec cette idée, on ne savait pas trop où ça irait. Mais tu lances ça. Comme une bouteille à la mer. Et à la première répétition, il y a 80 meufs se sont pointées ! « 

Aujourd’hui, la chorale angevine – Les Louise sans Michel – poursuit son chemin : le flambeau a été transmis et plus de 200 femmes en font désormais partie. En arrivant ici, sur le littoral des Hauts de France, Chloé ressent un manque : celui de retrouver cette énergie collective. Alors, à l’automne dernier, elle décide de renouveler l’aventure. A partir d’un simple mail relayé de proche en proche, l’information circule rapidement. Le bouche-à-oreille fait son travail : pour la première répétition, une soixantaine de femmes débarque, presque toutes inconnues les unes des autres « On s’est dit que ça répondait à un vrai besoin. Des meufs ont besoin de se retrouver ensemble, de chanter, de prendre de la place. » 

Une chorale, mais pas seulement 

Badass, c’est bien plus qu’une chorale. C’est un lieu de respiration. dans le quotidien. Deux jeudis par mois, les chanteuses se retrouvent à 19 h, déposent un plat, des boissons, prennent un temps pour se retrouver, partager avant de se lancer dans le chant. 

« Les temps annexes, où on ne chante pas, sont hyper importants. Pour beaucoup, c’est une petite effraction dans le quotidien : deux fois par mois, une soirée rien que pour soi », précise Chloé. Fanny, une chanteuse, ajoute « On arrive, on a donné à manger aux enfants, on a fait tourner la maison… Et là, pendant deux heures, on a le droit de penser à autre chose. C’est pas qu’une répétition, c’est aussi un souffle. » 

Toutes ne se considèrent pas militantes. Pourtant, chacune y trouve un espace où exister autrement. « Même si tu viens pas pour le côté politique, tu trouves un endroit de dialogue, un endroit où déposer un peu de toi » 

« Moi je suis venue par curiosité, sans idée militante derrière. Et puis je me suis laissée porter. C’est extraordinaire d’apporter, avec sa petite voix, sa pierre à l’édifice. » complète Cécile C’est un sentiment qui est partagé par de nombreuses choristes du groupe : « Ce collectif, c’est la force qu’il nous donne. Être ensemble, de tous les âges, c’est hyper porteur. C’est devenu un vrai espace de plaisir, de liberté. C’est pas une contrainte, c’est même devenu un besoin. » 

Des chants porteurs de luttes 

Le répertoire ne doit rien au hasard : chaque chanson a son importance, car tout commence là. « Moi ce qui me paraît essentiel ce sont les hymnes… Parce qu’en fait, Badass, c’est une espèce de ronde où on se fait toutes les mégaphones des unes des autres. Parce que l’idée, c’est vraiment de se faire l’écho des unes des autres à travers le monde, à travers les époques aussi un peu. » 

Le répertoire de Badass traverse les langues : français, espagnol, farsi, catalan, etc. L’apprentissage n’est pas toujours simple, mais c’est un défi collectif qui crée de la richesse : chaque langue porte une histoire, une lutte. Car derrière le choix des morceaux, il y a aussi une conviction : donner toute leur place aux voix féminines. 

« Moi je trouve ça extraordinaire de chanter des chansons écrites par des femmes. Parce que même quand ça parle de féminisme, ce sont encore les mecs qui écrivent. Là, on prend le mégaphone. Des chansons écrites par des femmes et chantés par des femmes » 

Certaines chansons militantes portent une histoire forte. Chloé nous raconte : En 2007, des militantes féministes iraniennes entonnent pour la première fois – Sorode Barabari — « le  chant de l’égalité » —. Le 8 mars 2018, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, un  groupe de jeunes femmes l’entonne dans le métro de Téhéran. Leur acte est simple, mais radical : chanter  l’égalité dans l’espace public. La répression est immédiate. Arrêtées, elles écopent de 55 ans de prison pour  « propagande contre le régime ». Depuis, ce chant résonne comme un cri de résistance. En septembre 2022, à la  mort de Mahsa Amini, assassinée par ses geôliers suite à une garde à vue pour « port de vêtement non approprié », il  ressurgit dans les manifestations. Symbole de lutte et d’émancipation, Sorode Barabari s’impose comme l’hymne  d’une génération qui refuse de se taire. » 

La recherche est passionnante et Chloé s’y applique « On a travaillé avec les archives du féminisme à Angers, notamment avec Christine Bard et on a découvert que certaines chansons sont anonymes, fondues dans le répertoire traditionnel, alors qu’elles ont été écrites par ces femmes » 

La force du groupe

Les femmes de la chorale que nous avons rencontré insistent toute sur la puissance du collectif féministe : 

« C’est hyper important, déjà, d’avoir un espace où on se retrouve entre nous. On se sent bien, ça se fait vraiment comme un effet de groupe. J’allais dire de meute, mais sans le côté guerrier. En tout cas, une famille. (…) Et je suis super contente, moi, que les filles nous entendent chanter ça, nous voient comme ça, fortes, ensemble. » dit Caroline 

Pour ces femmes, chanter n’est pas seulement un plaisir partagé : c’est une manière de donner de la visibilité aux luttes et aux inégalités encore criantes. 

« Une Badass ? C’est une femme qui y va, qui envoie du bois. Cette chorale, c’est important parce qu’on porte la voix des femmes. Les femmes sont trop souvent invisibilisées. Il y a encore bien trop de violence conjugales, de féminicides. On reste encore moins payées que les hommes, on continue de dire qu’on est moins compétentes… Il y a encore beaucoup à revendiquer. » Laura 

Et dans ce collectif, chacune découvre la force de l’écoute et du partage. La technique vocale, trouver l’harmonie, ça compte, bien sûr. Mais l’essentiel est ailleurs : dans la force d’être ensemble. « Quand on chante entre femmes, on se sent puissantes. On est ensemble, et c’est hyper fort. Moi, ça fait un peu plus d’un an que je chante. J’ai appris à m’écouter, à écouter les autres, à partager ces moments-là et apporter sa petite voix à l’édifice, c’est ça qui est beau. » Cécile 

Occuper l’espace public 

Badass ne veut évidemment pas rester entre quatre murs. 

Sa place est avant tout dehors, c’est même pour ça que cette chorale existe. Elles ont déjà chanté dans la rue à plusieurs reprises. A Boulogne, dés le mois de mars mais aussi récemment en septembre au marché du dimanche… 

 Elles seront présentes le 25 novembre, pour la journée – Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes – même si Chloé précise l’appellation ne lui plaît pas et que lui semble plus approprié l’appellation « journée pour lutter contre les violences masculines » 

 L’objectif est clair : « Le but, c’est d’occuper l’espace public, et d’en faire un moyen de lutte. » aussi clair que le nom du groupe « Badass, ça veut dire aussi audace, prendre de la place sans demander la permission. » Une attitude, presque un manifeste. « Ce qu’on souhaite, c’est que la chorale grandisse, que nos voix prennent plus d’autorité publique. Poser une parole forte, discutable entre nous, mais non négociable dehors. » 

Dans cette détermination à chanter ensemble, il y a clairement une promesse : celle d’un collectif qui refuse de se taire. Et un avertissement, lancé en chœur : « vous les hommes, vous allez apprendre à bien vous tenir. » 

Laurent Prum.