📍 Boulogne la Sociale – Voici le deuxième article publié dans le cadre de Boulogne la Sociale, déclinaison de Calais la Sociale. Média indépendant encore en chantier, il a vocation à suivre au plus près les luttes sociales, les solidarités et les colères populaires de la ville portuaire. Ce 18 septembre, plus d’un millier de personnes ont défilé dans les rues de Boulogne-sur-Mer, entre Bourse du travail et vieille ville, faisant résonner slogans, chants et tambours contre l’austérité et le mépris du pouvoir.
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Article et photos de Laurent Prum


Ils ont répondu à l’appel : profs du lycée Mariette, élèves du lycée Branly, agents hospitaliers, dockers du port, salariés d’entreprises locales, retraités des chantiers navals, syndiqués ou non, citoyens lambdas, jeunes et moins jeunes… toutes et tous excédés par le peu de cas que le pouvoir politique fait de leur colère. Il faut dire que depuis la réforme des retraites imposée en 2023, le sentiment de ne pas être entendu est fort.

Les personnes que nous avons rencontrées sont indignées. Ce qui est commun aux unes et aux autres : un sentiment de délabrement continu des services publics. Les lycéens racontent les classes surchargées, les enseignants dénoncent un manque criant de moyens, des soignants alertent sur les fermetures de lits à Rang-du-Fliers par exemple, des citoyens évoquent la hausse des impôts, le coût élevé des loyers ou encore des médicaments qui ne sont plus remboursés. Comme un petit panel des mécontentements, une chambre d’écho : on entend que ça gronde dur à l’intérieur des têtes et des cœurs.













Huit jours après l’appel « Bloquons tout » qui a mis 200 000 personnes dans la rue au niveau national, l’intersyndicale est parvenue ce jeudi à rassembler sur toute la France plusieurs centaines de milliers de manifestants (plus d’un million selon la CGT, 500 000 selon le ministère). À Boulogne, malgré le crachin du matin, la mobilisation n’a pas faibli : plus de 1 000 personnes ont défilé en ce milieu de semaine, entre la Bourse du travail et la vieille ville. Les slogans résonnent dans le centre-ville : « Macron démission ! », « Pas de moyens, pas d’avenir ! », scandés en boucle, couverts parfois par les claquements secs de pétards et les tambours improvisés sur des bidons. Des enceintes diffusent des refrains de lutte, de l’Internationale à Renaud en passant par le désormais incontournable HK. La chorale militante de Boulogne-sur-Mer – À corps et à cris – est au cœur du cortège et entonne toute une série de chants de lutte.
Malgré la colère et l’amertume, le cortège a quand même une ambiance de fête. Une militante nous alpague tout sourire : « Pas de combat, sans joie. »








Au-delà des slogans, cette manifestation révèle une véritable convergence des luttes. Enseignants, soignants, dockers, artistes, retraités et lycéens défilent côte à côte et partagent le même sentiment d’abandon par l’État. Les revendications sont multiples, mais toutes s’enracinent dans la même exigence : plus de moyens pour les services publics, plus de justice sociale, et une répartition plus équitable des richesses.
Les pancartes et les chants racontent ce sentiment de ras-le-bol. Les uns agitent des drapeaux palestiniens, d’autres dénoncent les profits des grands groupes, tous mettent en évidence la déconnexion croissante entre ceux qui dirigent – désignés comme « les riches » – et les citoyens – désignés comme « le Peuple ». « On nous demande toujours de faire des efforts alors que ce sont eux qui nous mènent droit dans le mur », s’indigne une enseignante du lycée Mariette. Un docker, bonnet vissé sur la tête, renchérit en haussant la voix pour couvrir les sifflets : « On nous parle de compétitivité, mais ici, sur le port, on n’a plus les moyens de travailler dans des conditions dignes, on se demande qui va être le nouveau repreneur. »











Portrait(S) de Boulogne
À Boulogne-sur-Mer, comme partout en France, on ressent ce mécontentement, ce sentiment de ne pas être entendu. Ce que beaucoup veulent désormais, c’est que cette journée se transforme en mouvement durable. Tout au long du cortège, nous avons croisé des personnes qui nous ont confié leur ressenti et leur espoir, leur refus commun de se résigner. Chacun·e apporte son expérience, son point de vue sensible et engagé. Six voix, six regards et autant d’espoirs d’un monde plus juste.
– 1 –
« On nous a mis en vente, puis plus rien » :
L’angoisse des salarié·es de Capitaine Houat

C’est au niveau du pont de l’Entente cordiale, en amont du cortège, qu’un sweat floqué Dock attire notre attention. Nous abordons alors Bruno, grand gaillard devenu l’un des porte-paroles réguliers des salariés de Capitaine Houat. Cette entreprise, implantée à Capécure sous l’enseigne des Agro-Mousquetaires, a annoncé brutalement le 23 mai dernier sa mise en vente. Elle emploie 250 salariés, sans compter les intérimaires.
« On nous a appris qu’on était à vendre, puis plus rien… », souffle Bruno. « Il y a aussi un siège à Lanester en vente au même moment. Quelles seront les conditions ? Gardera-t-on nos acquis ? Qu’est-ce qui dit qu’on ne sera pas virés ensuite ? »
Depuis l’annonce, l’ambiance s’est assombrie dans les ateliers. « On transforme le poisson, avec des unités de production et de logistique. Aujourd’hui, on continue à travailler normalement, mais tout le monde est tendu. On pense aussi à ceux de Bègles et de Frontignan, qui ont déjà perdu leur emploi », poursuit-il.
Ce matin, les salariés sont mobilisés. Le syndicat majoritaire, la CGT, entend maintenir la pression tant que l’avenir du site reste incertain. Notre entretien s’achève alors que nous nous approchons de la zone portuaire. C’est ici le cœur battant du port boulonnais, une vitrine de sa vitalité économique.
Dans un contexte de réduction massive des coûts de production, Bruno nous délivre un dernier message : « Chacun sait que la situation nécessite aujourd’hui plus que jamais l’attention et le soutien des élus. »
– 2 –
Accueillir, nourrir, lutter :
le combat d’une femme retraitée au cœur du cortège

Avec ses yeux clairs, sa pancarte usée par la pluie et son petit drapeau jaune humble à souhait, elle se présente à nous avec une vitalité stupéfiante : « Je suis retraitée et je consacre mon temps à deux grands engagements. » La voix est claire, le propos habité par une sincérité lumineuse.
D’un côté, l’accueil des réfugiés avec Eux c’est nous, association née en 2015, au plus fort de la « jungle » de Calais. « Au départ, nous faisions beaucoup d’hébergement à domicile, surtout à cette
époque. Aujourd’hui, cela se fait moins, mais nous continuons à accueillir le week-end. Pour que cela fonctionne, il faut un véritable réseau de partenaires : les demandes doivent venir de quelque part, être portées par quelqu’un. Une fois qu’on a commencé, on ne peut plus s’arrêter. »
De l’autre côté de son emploi du temps, son énergie va aux Amis de la Confédération paysanne. Elle milite pour une agriculture à taille humaine, « capable de nourrir tout le monde différemment ». Ses yeux pétillent quand elle en parle : « L’idée, c’est d’installer le plus grand nombre possible de petites exploitations, pour que chaque paysan puisse vivre dignement de son travail et que les consommateurs aient accès à une nourriture de qualité. »
Si elle est là aujourd’hui, c’est pour rappeler que ceux qui nourrissent le pays ne vivent pas correctement. Elle dénonce l’injustice d’un système où les produits paysans, déjà difficiles à vendre, restent inaccessibles pour une grande partie de la population. « Ce n’est pas normal qu’on continue à financer des projets inutiles, alors que la priorité serait de permettre à tous de se nourrir correctement et de donner aux paysans les moyens de vivre de leur métier. »
Elle insiste pourtant sur un point : son propre confort n’est pas en jeu. « Moi, personnellement, je vis correctement et j’ai le choix de mon alimentation. Mais ce choix devrait être offert à tout le monde : celui d’acheter des produits locaux, de qualité, cultivés par des paysans qui vivent dignement de leur travail. C’est pour ça que je suis là, aux côtés de tous les autres. »
– 3 –
Brigitte Passebosc :
« marcher avec les citoyens, écouter leur fatigue »

Parmi les manifestants, une silhouette familière : celle de Brigitte Passebosc, maire de Saint-Étienne-au-Mont. Nous la rencontrons pour la première fois et sa vitalité comme sa franchise forcent le respect. On se tient un peu à distance, mais au milieu de la cohue du début de manifestation, on décide de la rejoindre quelques instants. Ce samedi, elle a choisi de marcher aux côtés des autres, sans mise en avant particulière.
En poste depuis 2012, membre du PCF, élue avec plus de 62 % des voix en 2020 lors des municipales, elle figure parmi les maires engagés de la région. « Les raisons pour lesquelles on est là ? C’est d’abord pour faire de l’exercice physique ! Mais c’est surtout pour relayer le véritable mécontentement profond des Français », sourit-elle, en soulignant que les rassemblements sont surtout des moments de respiration collective. Pour elle, la présence des gens ici ne naît pas seulement de la colère, mais aussi d’un besoin de se retrouver.
Elle insiste : « Les gens ont besoin d’être ensemble, et ce type de manifestation permet aux différentes organisations de se retrouver. » Ce rassemblement, selon elle, agit autant comme un baromètre social que comme un lieu de réaffirmation : les citoyens comme les élus y mesurent ce que chacun porte en lui comme préoccupation, comme fatigue.
Ce ras-le-bol, elle le ressent partout. « Il y a une fatigue générale car c’est comme si l’avis des Français n’était pas tenu en compte au niveau des élections. » Elle évoque l’impression d’écart, de promesses non tenues, d’un discours politique qui se déconnecte du quotidien.
Cette inquiétude se double d’une incertitude : « Je ne sais pas de quelle manière les choses vont évoluer. » L’instabilité gouvernementale, les changements rapides de décision, les annonces qui varient d’un jour à l’autre la préoccupent. « C’est très fluctuant au niveau du gouvernement, et ça a des conséquences sur les élections municipales », dit-elle, consciente que tout le brouhaha national se ressent dans la perception locale des citoyens sur la politique.
Les élections municipales approchent. Elle, tranquille : « Je fais ce que j’ai à faire et ça ne date pas d’hier. »
– 4 –
« L’inclusion ou l’exclusion ?
Une enseignante dénonce le démantèlement des SEGPA

Dans le cortège qui s’étire le long de la rue Faidherbe, son panneau attire notre attention. Nathalie Leprètre, enseignante responsable des classes de 3e au collège d’Étaples-sur-Mer, a décidé de se battre pour le maintien dans son établissement de la SEGPA : Section d’enseignement général et professionnel adapté. C’est pour ça qu’elle est là : dénoncer ce qu’elle considère comme un « démantèlement en cours ».
« L’année prochaine, je sens que le vent va tourner, explique-t-elle. Pour les élèves de 5e, les dossiers ne sont presque plus acceptés. Sur quinze demandes, seulement trois ont reçu une réponse favorable. » Pour cette enseignante, la logique actuelle de l’Éducation nationale met directement en péril la scolarité des adolescents en situation de handicap. « C’est une politique qui, à terme, va mettre fin à la présence des élèves les plus fragiles dans les collèges. On parle d’inclusion, mais en réalité, on exclut. »
Nathalie n’est pas seule. Avec sa direction, elle a choisi de tirer la sonnette d’alarme avant la rentrée prochaine. « On ne peut pas avaler tout ça en se taisant. Il faut alerter, prendre les devants. C’est notre responsabilité d’enseignants. » Sa voix mêle inquiétude et colère. Inquiétude pour l’avenir de ses élèves, colère face à ce qu’elle estime être une politique de façade. « On se drape du mot inclusion, mais sur le terrain, on réduit les moyens, on ferme des portes. »
Au cœur du cortège, entre slogans syndicaux et banderoles colorées, son panneau rappelle une évidence : il faut se battre pour les plus précaires, les plus démunis, et c’est bien à l’école que les parcours de vie et les chances d’avenir se jouent.
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Sandra et le chœur militant « à Choeur et à cris » :
« On ne chante pas pour chanter,
on chante pour donner du cœur »

En passant boulevard Faidherbe, un groupe attire l’oreille autant que le regard : des voix s’élèvent, joyeuses, portées par l’énergie du collectif. Ils sont une bonne dizaine, des citoyens. Et c’est Sandra qui s’interrompt un instant pour nous raconter l’histoire de cette chorale née presque par hasard, mais devenue incontournable des mobilisations locales boulonnaises. « Ça fait quelques années maintenant, explique-t-elle. Les tout débuts, c’était au moment du Covid. On avait des copains qui sortaient dans la rue pour chanter chaque soir. C’est Éric et Sylvie, tu pourras aller les voir. »
De ce geste nécessaire est née une dynamique collective. Très vite, d’autres les rejoignent. « Après, on a fait des petits trucs à quelques-uns. Et puis, il s’est trouvé que Guillemette Fessy, musicienne et cheffe de chœur, a pris sa retraite. Elle a proposé de donner un petit élan à ça. » Ce matin encore, avant la manifestation, les voix se sont échauffées.
Leur répertoire ? Il ne s’agit pas de chansons ordinaires mais bien de chansons engagées, profondément ancrées dans les combats. « On chante des chants féministes, des chants militants. Pour nous, c’est important de transmettre l’histoire des luttes. On a de très belles chansons, parfois anciennes, mais quand on les chante, ça donne du cœur. »
Dans leur répertoire figurent des classiques, mais aussi des créations. Le groupe a repris par exemple la chanson d’HK, Dansons encore, hymne des confinements, et l’a adaptée à une lutte locale. « On a créé une chanson sur la création d’une usine à saumon, qui est écologiquement un désastre. »
Sandra insiste sur le sens de leur présence : « Notre ADN, notre cœur, c’est d’être dans les manifs. On ne chante pas pour chanter. On chante pour donner du cœur, pour donner de l’animation dans les manifestations. » Une manière de rappeler que la lutte se fait aussi avec la voix.
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David Scarpa :
« Donner à l’école publique les moyens
d’accueillir tous les enfants »

On pourrait lui parler des heures, tellement son engagement et sa fougue sont communicatifs. David est enseignant en maternelle mais aussi syndiqué au SNUipp-FSU, au sein du bureau départemental. Il marche pour défendre ses collègues, ses élèves et une certaine idée de l’école publique. Il insiste sur l’importance de ce 18 septembre : « On ne peut pas porter ces revendications seuls. C’est tout le sens de l’intersyndicale : faire front ensemble, relayer les mêmes constats et les mêmes urgences. »
Il appuie ensuite son propos : « On espère que le mouvement va se poursuivre — ce n’est que le début. On est sous pression, alors on va mettre la pression. Obtenir un budget national cohérent est la base. »
Avec lui, on aborde notamment les spécificités du Boulonnais. « Il y a une prise en compte qui n’est pas faite : celle des mineurs isolés. Nous avons des classes qui pourraient être allophones, mais il n’y a ni formation ni sensibilisation. Certains jeunes ne sont même pas scolarisés. Or, la scolarisation est un droit, et ce droit n’est pas forcément respecté. »
Cette revendication n’est pas la seule, mais elle illustre selon lui l’ampleur des manques. Il insiste particulièrement sur les conditions de travail des AESH (accompagnants d’élèves en situation de handicap), « à 99 % des femmes, déjà en nombre insuffisant, et clairement précarisées dans la fonction publique ». Et de poursuivre : « Oui, la loi de 2005 sur l’inclusion est une bonne chose, elle a changé le regard porté sur le handicap. Mais derrière, il n’y a pas les financements. Les besoins ont triplé, et on manque cruellement de personnels. »
Les chiffres parlent d’eux-mêmes dans le primaire : 128 suppressions de postes dans le Pas-de-Calais l’an dernier. « C’est inadmissible », tranche-t-il. Et Boulogne-sur-Mer est particulièrement exposé : « Des écoles devraient relever de l’éducation prioritaire mais ne sont pas reconnues comme telles… et les moyens ne suivent pas. »
Le constat vaut aussi pour le second degré, également frappé par des suppressions de postes. « Le manque est partout. Dans les primaires, dans les collèges, dans les lycées. Et derrière, ce sont toujours les enfants qui paient le prix. »
Le territoire n’échappe pas non plus aux problématiques nationales : « On a toujours les problèmes de bâti scolaire, liés au dérèglement climatique. L’hiver comme l’été, il fait trop chaud dans certaines classes. Des choses sont faites, comme la végétalisation, mais c’est largement insuffisant. »
À cela s’ajoutent les besoins criants dans le premier degré : manque d’enseignants, effectifs trop lourds. « Pour une meilleure écoute des enfants, qui sont aujourd’hui très fragilisés dans la société, il faudrait réduire les effectifs. »
On égrène les exemples, un à un, autant de manquements criants de l’État. Mais déjà, il nous faut nous arrêter pour rencontrer les uns et les autres. Le cortège continue. Et avec lui, la colère. Parce que ce combat, chacun en est convaincu, ne fait que commencer.
