Calais : mouvement social en crise (existentielle)

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À la suite de notre publication sur l’ultimatum syndical, Alain Hochart, syndicaliste calaisien, nous a adressé ce texte. Il y pointe la crise profonde que traverse le mouvement social : d’un côté des directions syndicales attachées aux cortèges traditionnels, de l’autre des tentatives de réinventer la lutte par des assemblées générales. Une contribution qui pose sans détour la question : que faire quand un outil de lutte est neutralisé ?

Il ne fait plus de doute que le mouvement social calaisien est entré dans sa crise. En son sein débattent au moins deux visions de la lutte. D’un côté : les directions syndicales qui concentrent pouvoir et parole et persistent dans l’organisation d’un défilé mis en échec par les gouvernants. De l’autre : une lassitude grandissante du défilé et le souhait de combattre les gouvernants sous une autre forme, plus efficace.

Car Macron et les autres réussissent leur coup : neutraliser la manifestation comme outil de lutte. Des défilés qui auraient jadis renversé, par la puissance du nombre, des réformes et des budgets douteux, n’ont aujourd’hui plus d’effet sur rien du tout. Ils ignorent, ils méprisent, et ça marche. La manif’ est rendue inutile. Elle est alors délaissée, boudée. « Faire un petit tour de centre-ville avec de la musique, et puis ? Terrible sentiment d’impuissance et d’inutilité. », lisait-on après le défilé du 18 septembre à Calais.

Il y a que ces grandes manifestations allaient autrefois de paire avec de grandes grèves, reconduites chaque soir et pendant plusieurs semaines. D’où leur succès. Là encore, les gouvernants sont parvenus à neutraliser la grève longue, alors délaissée par les syndicats et remplacée, ces dernières années, par des “journées d’action” éparpillées dans le temps. Ce choix stratégique ne vise plus le blocage, mais le symbole et la médiatisation. Stratégie à nouveau mise en échec par les gouvernants en 2023, malgré les millions de manifestants contre la réforme des retraites.

Face à cette radicalisation des gouvernants et à la neutralisation des outils démocratiques, le mouvement social calaisien se comporte d’au moins deux manières :

  • 1. Une part du mouvement social – les directions syndicales – maintient la grève d’un jour et le défilé syndical comme outil de lutte privilégié et quasi-exclusif.
  • 2. Une autre part du mouvement social choisit de remettre en question le défilé et de repenser les outils de lutte, voire d’en inventer de nouveaux. Ainsi sont organisées des assemblées générales à Calais (ignorées par les directions syndicales à qui elles sont ouvertes), et organisées par des militants souvent non-encartés.

Il ne s’agit pas ici de dire que les assemblées générales du parc Saint-Pierre sont la solution à privilégier, que celles-ci permettront de renouveler la forme du mouvement social calaisien. L’observateur que je suis a d’ailleurs de sérieuses réserves là-dessus. Mais qu’y a-t-il à perdre à réfléchir, quand le syndicalisme est depuis plus de 25 ans mis hors d’état de nuire ? Quand, dans le même temps, des mouvements comme Nuit debout ou les Gilets jaunes ont demontré la nécessité de donner une forme nouvelle au mouvement social ?

Car celles et ceux qui initient cette tentative d’assemblée générale ont au moins le courage d’affronter une question (existentielle) que d’autres fuient : une fois qu’un outil de lutte est neutralisé, qu’est-ce qui prend le relais ?

Pour Calais La Sociale,
Alain Hochart

Photos : Delphine Lefebvre