« La balle est maintenant dans le camp du Premier ministre. Si d’ici au 24 septembre il n’a pas répondu à leurs revendications, les organisations syndicales se retrouveront pour décider très rapidement d’une nouvelle journée de grève et de manifestations. »

Tout est là. En une phrase, le communiqué de l’intersyndicale nationale publié ce jour révèle la carence de combativité du syndicalisme institutionnel.
Le 18 septembre, un million de personnes descendent dans la rue, des milliers font grève, l’air est électrique, l’envie de ne plus subir est palpable. Et que répondent nos directions syndicales ? Qu’il faut attendre avec civisme la réaction d’un Premier ministre homophobe et autoritaire. Qu’il a désormais « la balle » et qu’il faut regarder où il va nous la lancer. Et on lui donne trois jours pour jouer son coup. C’est élégant, désespérément courtois. Comme si le mouvement n’avait pas sa propre force, comme si les travailleurs et les travailleuses n’étaient que des figurants dans une partie dont les règles sont fixées ailleurs.
Cette phrase n’est pas anodine : elle condense deux décennies de défaites. La mécanique est toujours la même. On manifeste massivement, on prouve qu’on est là. Puis on délègue à l’intersyndicale le soin d’« exiger » poliment auprès de l’État. On laisse croire que l’issue se jouera dans la réponse de Matignon, et non dans la puissance de nos grèves, de nos blocages, de nos assemblées générales.
Mettre « la balle » dans le camp du gouvernement, c’est refuser de la prendre soi-même. C’est neutraliser l’élan populaire pour le transformer en attente, en déception programmée.
Ce 18 septembre aurait pu marquer un tournant. Mais le communiqué retombe comme un soufflé. Il n’offre aucune perspective, sinon la promesse éculée d’« une nouvelle journée » si le pouvoir reste sourd. Autrement dit : exactement la recette qui a conduit le mouvement social à piétiner pendant vingt ans. Va donc mobiliser les gens à faire grève avec une stratégie pareille.
Face à ce vide tactique, il reste ce que les travailleuses et les travailleurs inventent eux-mêmes. Celles et ceux qui, toute leur vie, apprennent à « faire sans » : sans service public digne de ce nom, sans sécurité de l’emploi, sans un syndicalisme de combat qui ose viser autre chose que des miettes. Cet apprentissage du manque qu’on expérimente tous·te dans le Calaisis n’est pas qu’une souffrance : c’est aussi une ressource. Dans les quartiers populaires, les ateliers, les collectifs, on fait avec les moyens qu’on a (pas). On réinvente chaque jour des formes d’autogestion, de solidarité, de débrouille collective.
C’est cette énergie-là qu’il faut prolonger, relier, organiser, pour en faire une force consciente. Non pas attendre la réponse d’un énième Premier ministre ennemi, mais renouer avec l’ambition de la Charte d’Amiens, sur laquelle tous ces syndicats prétendent encore s’appuyer : transformer la société à partir de notre puissance de travail, de nos solidarités, de notre capacité à décider pour nous-mêmes.Pierre.
