Les pharmacies en grève face à la cure d’austérité

« On risque 30 % de fermetures de pharmacies. » À l’appel de leurs syndicats, les pharmaciens manifestent contre l’austérité imposée à la santé. À Calais, Franck Nicodème raconte le quotidien d’une profession en tension, prise entre l’État, les laboratoires et les besoins des patients.

Franck Nicodème :
Je m’appelle Franck Nicodème, je suis pharmacien titulaire de la pharmacie Saint-Pierre, rue du Four-à-Chaux à Calais. J’y suis installé depuis 2010. Je suis aussi engagé syndicalement, en tant que membre du bureau de l’USPO – l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine – depuis 2015. J’y suis entré lors d’une grève contre Emmanuel Macron, qui était alors ministre de l’Économie. À l’époque, il voulait ouvrir le capital des pharmacies et permettre aux grandes surfaces comme Leclerc de vendre des médicaments. C’est un souvenir qui est resté en travers de la gorge de pas mal de pharmaciens ! (sourire)

Dans votre officine nous voyons pas mal d’affiche accrochées sur la vitrine et les murs indiquant la grève le 18 septembre… Qu’est-ce qu’il se passe ?

Il y a deux mouvements.
D’abord une grève des gardes [ouverture les dimanches et jours fériés et nuits pour la continuité des soins] qui dure depuis début juillet. Quand on est réquisitionné pour ouvrir par la police, la gendarmerie ou un huissier, on assure le service, mais on a décidé de suspendre le tiers payant. C’est une façon de compliquer administrativement le travail de la Sécu, qui doit alors tout saisir manuellement, avec beaucoup plus de paperasse à traiter.
À l’origine, c’était contre la baisse des remises sur les génériques qui passaient de 40 à 20% : on achète les médicaments plus chers, mais on les revend au même prix, donc on perd de la marge.
L’autre mouvement, c’est donc demain, 18 septembre car il y a une réunion du CEPS, le Comité Economique des Produits de Santé qui fixe les prix de remboursements des médicaments. On s’attend à une double peine : payer plus cher nos achats et être remboursés moins cher par la Sécu.

Comment fonctionne une pharmacie ?
En gros, en tant que pharmacie de quartier, 80 % de notre chiffre d’affaires vient des médicaments délivrés sur ordonnance, 20 % de la vente sans ordonnance et de la parapharmacie. J’ai environ 100 000 € de stock. Quand un patient présente une ordonnance, je facture directement à la Sécu. Avec une carte Vitale, je suis remboursé en 3 à 5 jours. Sans carte Vitale, ça prend deux ou trois semaines. Nous avançons toujours les frais, puis nous nous faisons rembourser.
Chaque médicament a un taux de remboursement différent, de 65 % à 100 % selon le service médical rendu (par exemple 100 % pour les cancers). La marge avec laquelle on peut payer l’électricité, nos salaires et bénéfices est encadrée par l’État : on vit de la différence entre le prix d’achat et le prix de vente, mais sans réelle possibilité de négocier avec les laboratoires. En parapharmacie, c’est différent, on peut jouer sur les volumes, mais on est en concurrence avec les grandes enseignes. Mais entre les vols et les périmés, souvent, ça ne rapporte rien.

Revenons sur la mobilisation du 18 septembre.
Ca fait longtemps que nous avions posé cette date.
L’intersyndicale interprofessionnel s’est ensuite également greffé dessus [dans le cadre du mouvement du 10 septembre] mais n’a pas vraiment de rapport avec notre mouvement. Nous avons prévu de réaliser à Amiens un cimetière de croix de pharmacie, devant la CPAM pour faire une image forte. Des étudiants en pharmacie viendront en bus de Lille. L’ordre des pharmaciens sera présent, aux côtés des syndicats.

Il y a aussi un appel national à fermer les officines. Fermer une journée demande une grosse logistique, prévenir les patients à l’avance, organiser les traitements. Certains collègues hésitent en l’absence de ministre de l’économie et de la santé. Mais le suivi devrait être très fort : dans le Calaisis on devrait arriver à 65% de fermetures. sur Dunkerque, Lens, Amiens, Montreuil, Boulogne, quasiment tout sera fermé. Nationalement, l’USPO parle de 94,7 % la participation. Le mouvement va être très suivi.

Quelles seront les conséquences possibles de cette baisse de remboursement ?
Si les prix continuent de baisser, les laboratoires privilégieront d’autres marchés où ils vendent plus cher, ce qui aggravera les pénuries. Si je suis industriel, et que je vends 2 en France, 5 en Belgique et 10 aux etats Unis. Si tout va bien les trois marchés seront approvisionnés. Si j’ai des difficulté la France sera la dernière approvisionné.. On l’a déjà vu avec l’Ozempic, ce traitement contre le diabète détourné pour des régimes amaigrissants est devenu introuvable : En France il est à 76 euros et plus de 400 aux Etats Unis.
À terme, on craint la fermeture de 30 % des pharmacies en France. Déjà, certains ne remplaceront pas les départs à la retraite ou arrêteront d’embaucher. J’ai une stagiaire que je forme pour remplacer ma préparatrice qui a bientôt terminé… Je ne peux pas être certain de la garder. Avec ça les coûts de l’énergie augmentent, nos marges se réduisent, et l’État serre encore la vis sur le matériel médical (fauteuils roulants, attelles, compresses, etc.). C’est une logique d’austérité qui pèse directement sur le réseau de santé de proximité. Pourtant, la pharmacie représente une toute petite part des dépenses de santé par rapport à l’hôpital.