Boulogne la Sociale est en train de naître.
Dans la continuité directe de Calais la Sociale, ce nouveau média s’inscrit dans la même ligne éditoriale : donner la parole aux luttes sociales, aux initiatives militantes et aux solidarités du quotidien.
Porté par une équipe installée de l’autre côté des Deux-Caps, il suivra de près l’actualité de cette ville portuaire et frontalière, riche en histoires de travail, de résistance et d’accueil.
En attendant de tracer sa propre route, Boulogne la Sociale publiera ses premiers articles ici, sur notre site.

« Les frontières tuent » : la Côte d’Opale se mobilise
Au petit matin du mercredi 9 septembre, les mots du préfet du Pas-de-Calais, Laurent Touvet, résonnent comme un coup de tonnerre : « Du côté d’Hardelot, dans la soirée de mardi, au large, on a entendu des cris dans la mer. Il y a vraisemblablement trois personnes disparues (…) Vers 5 heures du matin, l’Abeille Normandie a ramené un groupe de naufragés, dont trois décédés, vraisemblablement écrasés au fond du bateau. » Les trois personnes décédées seraient deux hommes vietnamiens et un adolescent égyptien.
Cette annonce bouleverse un certain nombre de citoyens de Boulogne-sur-Mer, d’Equihen, de Wimereux, de Wissant et des villages alentours. D’abord, un immense chagrin. Puis, très vite, la colère et l’indignation. « On en a marre. Marre de seulement pleurer, marre de crier, marre de se taire, marre que ça continue, alors on veut agir », témoigne Ferri, habitante de Wimereux.






Ce n’est évidemment pas la première fois qu’un tel drame a lieu sur les plages de la Côte d’Opale. Mais cette fois, peut-être parce que certains corps ne seront jamais retrouvés, peut-être aussi parce que l’été fut marqué par une forte mobilisation citoyenne et par la certitude que cela finirait par arriver, des habitants décident de transformer le choc en action. Les téléphones ne tardent pas à sonner, les messages circulent d’un écran à l’autre : en quelques heures, une mobilisation spontanée se crée. « Il faut marquer le coup, on ne peut pas laisser passer ça », dit Sylvie.
L’association Opal’Exil, qui organise des maraudes, est contactée, tout comme les collectifs citoyens Alors On Aide. Peu à peu, l’idée s’impose : se rassembler, se recueillir, protester. Le lieu s’impose lui aussi : l’Entente Cordiale, monument de l’amitié franco-britannique, à deux pas du port, non loin des étals du marché.
La semaine s’anime : des cartons sont récupérés, peinture et grand drap blanc, on sort pinceaux et peinture. Chacun s’affaire. On débat sur les mots à choisir : il faut que ce soit clair et percutant. Les pancartes prennent forme. Un bricolage militant comme un geste de résistance. Dans plusieurs maisons, sur un coin de table de cuisine, autour de tables de salon, les lettres épaisses, colorées ou non, voient naître des messages sans concession : « Les frontières tuent », « Des vies pas des murs », « No one is illegal ».

Plus que la préparation de ces pancartes, c’est aussi le prétexte pour la rencontre. Autour de la table, certain·es n’avaient pas pris le temps d’échanger auparavant. Et malgré la gravité, l’ambiance est bon enfant. Un trait qui déborde, une lettre trop serrée qu’il faut effacer, les rires fusent. « Ça ne tiendra jamais sous la pluie », « On devrait breveter la pancarte pliable, édition boulonnaise ».
Le dimanche matin, après la tempête, le ciel clément est presque bleu. C’est la fin du marché. Ils sont une soixantaine rassemblés. Un cercle s’est formé autour de la statue Shake-Hand. Un filet a été tendu, des gilets de sauvetage suspendus. Certains sont habillés de noir. D’autres portent des gilets de sauvetage. Des passants s’arrêtent. La Ligue des droits de l’Homme déploie ses drapeaux, Alors On Aide, Ose, Opal’Exil sont présents.





Plusieurs personnes prennent la parole. On entend la colère contre l’inhumanité des politiques migratoires, le destin de ces personnes qui n’ont pas choisi de tenter la traversée vers l’Angleterre. On évoque le jeune Égyptien décédé et la tristesse probable de sa famille. Et ce chiffre qui revient, implacable : plus de 500 morts à la frontière. Des poèmes sont lus. Chaque mot résonne fort : beaucoup de citoyens présents ont passé l’été sur les plages, dans les campements, à distribuer des vêtements, à héberger, à secourir. « Être habitant à la zone frontière, c’est effrayant », dit Brigitte, « soit tu ne fais rien et c’est dur, soit tu t’engages mais c’est dur aussi car il y a tellement de besoins… mais il faut agir parce que sinon c’est une telle galère pour eux. » Et puis : « Les secours ne sont pas suffisants sur le littoral, c’est évident », renchérit Thomas.
On évoque aussi la politique migratoire franco-britannique, les accords qui prévoient de renvoyer des exilés contre des demandeurs d’asile, et ces avions de déportation qui doivent décoller dès le lundi 15 septembre. Les mots terribles de « traite d’êtres humains, de déportation » sont prononcés.






La procession se met ensuite en marche, traverse le marché. Les pancartes sont levées, les paroles et les vécus partagés. Certains citoyens curieux demandent à rejoindre les collectifs et associations agissantes. Vers 13 h 30, le rassemblement se termine. Mais chacun le sait : l’histoire ne s’arrête pas là. D’autres naufrages auront lieu. Et déjà, l’idée s’impose qu’à Boulogne-sur-Mer ces rassemblements doivent devenir réguliers. Car si la ville est côtière, portuaire et touristique, elle est aussi — et surtout — une ville frontière.

Texte et photos : Laurent Prum
