Le 10 septembre, plus de 200 personnes se sont retrouvées au parc Saint-Pierre pour une assemblée populaire inédite. Témoignages, slogans, occupations, arrestations : la journée a montré à la fois la créativité d’un mouvement citoyen naissant et la disproportion d’un dispositif policier omniprésent dans une ville-frontière comme Calais.
Récit de Cécile Tempête et Pierre Muys
Photos de Delphine Lefebvre
9h30. L’assemblée populaire réunit plus de 200 personnes. Gilets jaunes, occupation du Channel, Nuit debout, PSE… Après une introduction sur les raisons de cette assemblée, plusieurs Calaisien·nes témoignent de leurs expériences de luttes passées. Des personnes de tous horizons prennent la parole, transmettent leur savoir et leurs pratiques, préviennent des écueils et erreurs déjà commises ailleurs, à d’autres époques. D’autres, plus réservés, écrivent sur des papiers distribués ce qu’ils n’oseraient pas dire face à tout ce monde et les glissent dans la boîte à cris disposée au centre du boulodrome du parc Saint-Pierre, transformé en agora pour l’occasion. Le crieur public se charge de porter leurs voix haut et fort devant l’assemblée : “Individuellement nos actions sont importantes, mais collectivement, nous pourrons tout!”, “Je suis en colère, j’ai travaillé toute ma vie pour avoir 727 euros de retraite “, “La violence, c’est bosser pour juste survivre” “Je veux un pays qui protège tout le monde”.










La pluie commence à tomber doucement. Le cortège syndical se dirige vers la sous préfecture et tandis que l’assemblée citoyenne décide de prendre le boulevard Jacquard sous les slogans « Macron / Lecornu démission », pour poursuivre ses échanges à l’abri du haut préau du centre commercial Calais Cœur de Vie. Ce n’est pas forcément l’endroit idéal — mais allez donc savoir pourquoi — c’est le seul lieu du centre-ville de Calais où l’on peut encore s’abriter sans devoir entrer dans un magasin.



La déambulation du parc au préau, la vue des forces de l’ordre ne sachant pas trop quoi faire de ce cortège inhabituel, fait marrer pas mal de monde. Ça discute, ça partage les colères qui sont le moteur de leur venue, ça réfléchit à des actions. Ça scande “Grève, Blocage, Macron dégage!”. Ça s’agite pour anticiper l’impatience qui pourrait faire partir les curieux. « On n’a qu’à traverser la rue jusqu’à ce qu’on trouve du boulot ? » Non. « Aller au lycée Coubertin ? Au rond-point Jardiland ? » L’envie d’agir est palpable. “Il faut qu’on bouge, le mot d’ordre aujourd’hui c’est Bloquons tout!”.



Le cortège s’engouffre alors dans le centre commercial, jusqu’au fond des galeries. Toutes les boutiques baissent leur rideau, alors que personne n’a l’air franchement menaçant. Certains reconnaissent même de la famille et se font signe de la main derrière les vitrines fermées. Ça se marre toujours. L’assemblée s’arrête devant Carrefour et déplore au micro les complicités de l’enseigne avec Israël en installant des supermarchés sur la Cisjordanie palestinienne colonisée. « Ça sert peut-être pas à grand-chose pour l’instant mais ça fait du bien de foutre un peu le bordel ensemble, on se retrouve ! » plaisante une fonctionnaire retraitée. Une autre analyse déjà ce qui se passe :“ Ce qu’on crée ici, ça nous montre la force du collectif! C’est une graine pour la suite.”





Tandis que ça chante, dans tous les sens ça gamberge sur ce qui peut être proposé. « C’est rare d’avoir l’opportunité de participer à ce qui doit se faire dans les 5 minutes avec des gens qu’on ne connaît pas… » Vers 11h00, une rumeur se propage : deux personnes du cortège qui portaient des cagoules rigolotes ont été arrêtées.
« Article R645-14 (loi anti-cagoule de 2009) :
Est puni […] le fait, pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d’une manifestation sur la voie publique, de dissimuler volontairement son visage afin de ne pas être identifiée dans des circonstances faisant craindre des atteintes à l’ordre public. »
Parmi les personnes embarquées : Louise Druelle, élue municipale et artiste habituée à porter ces cagoules lors de ses performances scéniques.



Le cortège décide de récupérer ses camarades, sort de la galerie et remonte la rue Neuve pour revenir sous le préau. Personne. Ils sont au poste. Il est décidé de remonter le boulevard et d’aller au commissariat à Calais-Nord réclamer leur libération. Entre-temps, le cortège s’effiloche avec l’heure de midi qui approche mais il se sonorise avec des casseroles, couvercles et autres percussions maisons!
Sur place, un comité d’accueil policier rappelle que cette manifestation n’est pas déclarée. Ça clame : « Libérez nos camarades ! » Le rapport de force est défavorable. Il est décidé de reprendre les grands axes, d’éventuellement occuper un rond-point. « Il faut surtout rester groupés, surtout bien rester visibles.» Retour donc sur les boulevards et arrêt à la grande intersection du théâtre, jonction entre les quatre boulevards, véritable artère névralgique du centre-ville. La police est partout, deux à trois fois plus nombreuse. Elle impose facilement au maigre cortège de reprendre le trottoir ; certains manifestants sont poussés avec vigueur. Une nouvelle interpellation a lieu : encore un manifestant pour avoir dissimulé son visage sous une capuche et un tour de cou. Il leur montre sa tête, affirme son droit inscrit dans la Constitution de participer à la manifestation quand bien même celle-ci ne serait pas déclarée. Il est embarqué.


C’est l’impasse. Le groupe décide de se disperser pour se retrouver dans le hall de l’Alhambra à 14 heures et discuter de la suite. L’équipe du cinéma invite les manifestants à occuper la grande salle. Nombreux remerciements. C’est un moment d’hospitalité rare. Dans une ville où les lieux de sociabilité se raréfient, cette ouverture d’un espace culturel a une valeur particulière. Face à la ville quadrillée de policiers et de caméras, l’hospitalité d’un cinéma prend des allures de respiration politique. C’est chouette, ça fait du bien. Ces journées de mobilisation ouvrent certaines libertés, à croire que tout est possible, qu’il suffit de collectivement le vouloir.

Il est néanmoins vite décidé, en deux ou trois prises de parole autocritiques, que tout ce qui a eu lieu jusqu’ici ne suffisait pas et qu’il était plus que temps d’être à la hauteur de l’ambitieux mot d’ordre national « Bloquons tout ! ». Une trentaine de personnes part en voiture en ordre dispersé vers le rond-point Curie. D’autres préfèrent rester sur place et travailler à l’organisation du collectif à plus long terme.
Sur le rond-point face à McDo, la journée touche à sa fin. Les derniers manifestants — une petite trentaine tout au plus — sont rapidement rejoints par plusieurs dizaines de policiers arrivés en cars. La zone est littéralement engorgée de fourgons, de CRS et de gendarmes mobiles : face à ce petit comité citoyen, la démonstration de force est sans appel. Déterminés, les manifestants se mettent alors à traverser les trottoirs en continu pour ralentir le trafic sans rester statique. Les automobilistes patientent en soutenant les manifestants. Les forces de l’ordre vont toutefois menacer les manifestants d’user les bombes lacrymo et finissent par les bloquer sur un trottoir entre deux patrouilles armées de boucliers.


Contacté au lendemain de cette première journée de mobilisation, l’un d’eux tire bilan : “On habite dans une ville-frontière saturée de brigades CRS, de policiers municipaux, nationaux et militaires… le rapport de force est complètement déséquilibré. On n’envahit pas une autoroute aussi facilement quand, en face, ce sont plusieurs centaines de forces de l’ordre suréquipées qui maîtrisent déjà le terrain depuis des années. Reconnaître cette réalité, n’est pas minorer nos manques, c’est comprendre que s’organiser à Calais, c’est toujours composer avec cette disproportion structurelle. occuper les grands axes — lieux favorables au déploiement rapide et massif des forces de l’ordre — ne peut être une option viable dans un tel contexte.
Alors que fait-on ? “Revoir certaines stratégies : tenter à nouveau un rapprochement avec les forces syndicales, réussir une coordination de l’ensemble des dynamiques actives du territoire – qu’il s’agisse des spontanéités des initiatives citoyennes comme des puissances des grèves organisées. Et cela passe aussi par d’autres formes de lutte encore à défricher : investir les quartiers, relier les colères du Beau-Marais, des Fontinettes, du Fort-Nieulay aux luttes du centre-ville, multiplier les gestes de solidarité avec les travailleur·es exilé·es.” Dans quel but ? Manifester jusqu’à ce que Macron s’en aille ? “ Manifester oui… mais pas seulement. Nous devons réussir toutes et tous travailler à élargir encore et toujours plus le champ des revendications, grossir toujours plus ce « nous » désirant franchement s’organiser pour mettre le pays à l’arrêt et s’opposer à ce qui partout diminue, soumet, désespère, dans la vie comme au travail.”
