Hamid Chebout (CGT NPDC) : “On ne laissera pas le 10 septembre aux fachos”

“Ne pas laisser le terrain aux fachos, remettre le comité régional au service des luttes.” Tel est le cap affiché par Hamid Chebout, élu en décembre à la tête de la CGT Nord–Pas-de-Calais. Issu d’un quartier populaire de Lille, fils d’ouvrier métallurgiste, il revendique un syndicalisme de terrain, ancré dans les réalités sociales et pas enfermé dans les bureaux du “dialogue social”. Pour Calais la Sociale, il revient sur les grands dossiers qui traversent la région : Canal Seine-Nord, la régularisation des sans-papiers, les alliances avec les associations, et surtout la mobilisation du 10 septembre. Dans un contexte de désindustrialisation, de pauvreté et de poussée de l’extrême droite, son entretien apporte des clefs de lecture sur les affrontements politiques et sociaux qui s’annoncent dans le Nord et le Pas-de-Calais.
Propos recueillis le lundi 1er septembre par Pierre Muys.


Peux-tu te présenter : ton parcours syndical, ton métier, ton ancrage militant ?
Je m’appelle Hamid Chebout, j’ai cinquante ans. Je suis issu d’un quartier populaire de Lille. Mon père était métallurgiste, syndiqué à la CGT. J’ai fait un BEP compta (quartier populaire forcément…), et comme il fallait bosser, j’ai travaillé rapidement. J’ai d’abord été animateur dans des centres de quartier et ça ne m’a jamais quitté. Aujourd’hui je suis chargé de missions pour la fédération Léo Lagrange, une structure d’éducation populaire qui anime les quartiers, les villages, certaines villes. On fait aussi des formations en milieu carcéral…..
Je suis syndiqué depuis 1995 à la CGT et j’ai pris au fil des années différentes responsabilités syndicales, dans ma boîte, en Union Locale (UL), Union Départementale (UD), et à la Confédération. J’ai jamais couru après les mandats… On est toujours venu me chercher. Là, ce sont des camarades qui m’ont sollicité pour devenir secrétaire général du Comité Régional (CR) du Nord–Pas-de-Calais.

Rôle et cap du
Comité régional

Qu’est ce que le “Comité régional CGT du Nord Pas de Calais” ? Quelles sont tes responsabilités ?
J’ai été élu le 19 décembre lors d’une conférence régionale à Calais. Le CR est un outil de coordination et d’impulsion des luttes mais aussi un organe de représentation au niveau régional. Nous sommes au service des Unions Départementales du territoire, en l’occurrence de l’Union départementale du Nord et de celle du Pas-de-Calais.

Ma responsabilité aujourd’hui, c’est de donner une nouvelle impulsion à ce comité régional en termes d’action revendicatives.

Qu’est-ce que le comité régional apporte de plus qu’une UL ou une UD ?
L’union locale, c’est l’endroit où les salariés vont se rendre pour se syndiquer et militer localement. L’union départementale va intervenir sur les mandats départementaux, impulser des luttes. Le comité régional, lui, coordonne le territoire et c’est aussi une instance de dialogue social, on va être interrogés par le CESER [Conseil Économique, Social et Environnemental Régional : une assemblée consultative qui accompagne le conseil régional et son président. Composé de représentants des mondes économique, social, environnemental, éducatif et associatif, il donne des avis sur les grandes orientations de la région] et par le conseil régional. On peut intervenir sur différents sujets. Le piège c’est de s’enfermer dans les bureaux du dialogue social.

Moi, issu de la base et de l’UD du Nord – une UD très revendicative – ma responsabilité, c’est de remettre cet outil au service des syndicats et des UL pour organiser la lutte et faire vivre nos revendications. Plus concrètement, depuis le 19 décembre, le CR appelle systématiquement à rejoindre les manifestations, ce qui n’était plus le cas.

On intervient sur des dossiers comme celui d’ArcelorMittal ou celui de Canal Seine Nord. À ce sujet, on organisera le 11 septembre une réunion avec l’ensemble des fédérations et des UL concernées pour poser les revendications de la CGT [lire plus bas].

Pour le 10 septembre, nous appelons à rejoindre la manifestation lilloise à 14h30 Porte de Paris. Initialement c’était un appel de l’UD 59; avec notre intervention ça se transforme en manifestation régionale.

Alliances et maillage
associatif

Depuis janvier, nous changeons donc clairement le cap du CR. Nous adhérons à des associations proches de nous : mouvement de libération de Georges Ibrahim Abdallah, l’Association France-Palestine Solidarité 59/62 (AFPS), BDS France, l’association France Cuba. On travaille avec Le comité des Sans Papiers (CSP 59). Le CSP 62 n’existe pas encore, et les outils d’organisation sur ce sujet sont moins développés dans le Pas-de-Calais. Le CR CGT est là pour accompagner l’ensemble des travailleurs avec ou sans papiers de la région dans leur procédures de régularisation. À ce sujet j’ai fais partis des camarades qui ont suivi la régularisation des sans papiers d’Emmaüs. Je suis également l’interlocuteur de la préfecture concernant le retard de la transmission des titres de séjour : des personnes installées ici depuis trente ou quarante ans, qui bossent ici, qui vivent ici, demandent leur renouvellement de carte de résidence qui tarde à arriver suite au retard de la préfecture. Résultat : rupture de droits, employeurs qui menacent de licencier. Ce n’est pas normal. On intervient pour que la préfecture réponde et donne leur titre. Et je parle là de personnes en situation régulière qui, à cause du retard de l’administration risquent de perdre travail et logement. C’est scandaleux. Il n’y a que le rapport de force pour régler ces situations, rien d’autre.

Aux côtés de Jean-Paul Delescaut, actuel secrétaire général du l’UD du Nord

Cultures syndicales et
travail inter-fédérations

Les directions syndicales du Nord et du Pas-de-Calais semblent avoir des approches différentes quant à l’usage de l’outil syndical. Là où le Pas-de-Calais se concentre sur le rapport de force en entreprise et l’égalité homme femme, l’UD 59 semble beaucoup plus internationaliste, acteur dans des luttes locales antiracistes. Comment le Comité Régional travaille avec ces deux cultures-là ?
La base de l’identité de la CGT c’est aussi de travailler avec les syndicats des autres pays. Par exemple, l’UD 59, limitrophe avec la Belgique, bosse avec la FGTB.

Après, pour avancer, il s’agit aussi parfois de mettre un coup de pied dans la fourmilière. Celles et ceux qui ne veulent pas avancer restent sur le côté. On ne peut plus tergiverser. Je viens d’une UD qui porte haut ses revendications et ses valeurs. Faire des rapports, dire qu’il est urgent d’attendre, c’est pas mon truc.

Et si on a la culture de la solidarité internationale, on s’implique aussi sur les enjeux locaux. Sur la privatisation du TER, avec Xavier Wattebled [secrétaire régional cheminots CGT] on a organisé un colloque avec la fédération des cheminots et avec Indecosa [Information Défense des Consommateurs Salariés, association avec différentes section régionales créée par la CGT] sur les risques et impacts pour les travailleurs et usagers.

C’est intéressant comme montage, c’est un colloque réalisé à la fois avec les travailleurs, mais aussi avec les usagers concernés.
Merci de souligner ça parce que c’est très important pour nous. À la CGT, on parle autant du statut des travailleurs cheminots que de l’impact sur les travailleurs usagers. C’est pour ça qu’Indecosa a toute sa place.

Canal Seine-Nord :
organiser le multimodal

On avait fait pas mal d’entretiens avec les cheminots sur les bouleversements régionaux, notamment sur la privatisation du fret. Tu parlais tout à l’heure de Canal Seine Nord, ce grand projet de canal de 107 km qui doit relier la Seine au réseau fluvial du nord de l’Europe, avec un chantier entre Compiègne et Dunkerque. Quel travail mène le CR ?
On crée une Union inter-fédérale des transports (UIT) régionale. L’objectif, c’est de mettre autour de la table la Fédération Nationale des travailleurs, cadres et techniciens des chemins de fer Français (Fédération des cheminots) ; La Fédération Nationale des syndicats de transports (FNST-CGT) ; La Fédération Nationale de l’Équipement – Environnement ; La Fédération Nationale des syndicats maritimes (FNSM-CGT) ; La Fédération des Officiers de Marine Marchande. Nous avons tous intérêt dans un projet multimodal comme celui-là à ce que la question des transports soit travaillée à l’échelle régionale en inter-fédérale.

Ça vous permet de rassembler autour d’une même table cinq fédérations liées au transport dans le Nord Pas de Calais : routier, ferroviaire et portuaire.
Oui. Dans un projet multimodal comme celui-là, chaque fédération peut avoir des intérêts différents, voire même parfois contradictoires. Par exemple, si on discute avec les ports et docks, ils vont dire que le canal créera de l’emploi, sans forcément veiller à ce que les zones d’arrêt du canal soient mises à proximité des passages de fret routier. Ça pourrait créer de la concurrence. Mettre tout le monde autour de la table est très important pour pouvoir comprendre les réalités de chacun et se mettre d’accord autour des mêmes contre-propositions. C’est l’objectif. On créé l’UIT régionale à la rentrée.

Exilé·es et régularisations :
la place de la CGT

Calais la Sociale est un média local et la question des sans papiers évoque forcément chez nous la condition de vie des travailleuses et travailleurs exilés en transit dans le Calaisis. Certains meurent en mer, d’autres sous les roues d’un transporteur ou d’autres encore se suicident en raison des politiques de persécution organisées. Quel regard portes-tu à ce sujet ? Y a-t-il comme pour la question palestinienne un désir de soutenir des associations d’aide humanitaire aux exilés ?
Là-dessus, clairement, on est face à une difficulté. Un exemple : quand Retailleau a décidé de répandre ses “retaillonades” dans les gares. L’UD du Nord a réagi, tracté, pris la parole. Calais, c’est dans le Pas-de-Calais… C’est à l’UD 62 d’impulser ce travail. Mais le comité régional ne s’interdira pas de prendre des positions et de travailler avec des associations sur place.

Comme la condition des réfugiés est une problématique régionale, qui traverse aussi Grande-Synthe, Loon-Plage etc… Il y a du travail. On tisse du lien avec les associations progressistes proches de nous et, selon les circonstances, avec des partis politiques. Notre frontière, c’est l’extrême droite car c’est un outil de division des travailleurs. Mais travailler avec des associations, soutenir, venir en aide comme on peut le faire avec le CSP, ou comme on peut intervenir auprès de la sous-préfecture contre les interdictions de manifestations émises à l’encontre de l’AFPS, bref que la CGT intervienne auprès et a côtés des associations, ça change vraiment la donne. Nous participons aussi a des campagnes de solidarité envers Gaza, Cuba… Toutes les campagnes de don qu’on fait sur la Palestine, on les reverse à l’AFPS qui fait le lien avec les médecins sur place. Le maillage, c’est essentiel.

S’organiser avec
Le 10 septembre

Sur la question du 10 septembre, l’Union Départementale du Nord a bien su anticiper les choses en étant la première structure à appeler à la mobilisation.
D’abord faut que les lecteurs et lectrices comprennent que je dis pas qu’on fait mieux que tous les autres. Mais voilà en gros comment on a vécu le truc : Dès le début du mois de juillet on a des camarades qui nous parlent du 10, nous demande ce qu’on compte faire. On écoute… d’autres viennent encore en parler, ça monte doucement… Puis c’est les syndicats qui nous sollicitent : “des agents, des salariés nous interpellent pour savoir ce que la CGT va faire le 10…” et ça monte comme ça pendant un mois, service public, entreprises de plus en plus… Effectivement, il y a ce qu’il se passe sur les réseaux mais il y a à côté une réalité qui est celle des travailleurs et des travailleuses qui nous interpellent. On est pas mieux que les autres mais à force on se dit qu’il faut convoquer une Commission Exécutive extraordinaire le 5 août [La Commission Exécutive est l’instance dirigeante élue de l’UD. Elle est composée de syndicalistes mandaté·es par les syndicats et unions locales du département] pour échanger sur le sujet.

Et là l’ensemble des camarades relaie la même chose, “moi aussi dans ma boîte…”, “…on nous dit que certains c’est des fachos derrière…” D’autres disent : ”Moi je suis allé à une assemblée populaire. Oui, il y avait des fachos, mais quand on a porté les revendications syndicales il y en a qui se sont barré…” On échange et arrive une question : “Est-ce qu’on va laisser la place à l’extrême droite sur ces assemblées populaires ?” Notre rôle c’est d’y être pour pousser les revendications sociales et syndicales et dégager l’extrême droite. On doit être chez nous partout ! C’est comme ça qu’on a fait le choix d’appeler au 10.

Ce qui est intéressant c’est qu’avec cet appel on a été interpellé par d’autres organisations de la CGT et on a pu voir l’appel de la fédération de la chimie et celle du commerce. Ça a permis de aussi d’en débattre au sein du CCN de la Confédération nationale fin août qui a pris la décision de faire que le dix soit pris en compte par toute la CGT. Ça vient de la base qu’on a écouté.

Et le Comité Régionale là dedans ?
On va financer et organiser des bus pour que les UL puissent participer à la manifestation régionale, à Lille.

Il y aura des bus depuis le Pas-de-Calais ?
Non, à ce jour je n’ai pas eu d’information concernant la mobilisation de l’UD.

Quel message veux-tu faire passer, syndiqué·es ou non, à propos du 10 ?
On est dans une région frappée de plein fouet par la désindustrialisation, oubliée des grands investissements nationaux. On invite les travailleurs avec ou sans papiers — salariés, retraités, privés d’emploi — à se mobiliser et à dire stop. Il y a de l’argent en France : il est légitime d’exiger une autre répartition des richesses, et que l’État réinvestisse dans l’industrie et des services publics de qualité (transports, hôpitaux…). Aujourd’hui, on a des déserts médicaux, de la pauvreté, du mal-logement.

Au comité régional, on essaie d’impulser ça : “organisez vous collectivement !”, association ou syndicat, il faut prendre les choses en main. La CGT est un syndicat de transformation de la société. On nous dit: “Mais pourquoi la CGT intervient sur la Palestine ?”, “Mais pourquoi la CGT intervient sur le logement ?”, “Mais Pourquoi la CGT intervient quand il n’y a pas de bus dans un village ou de transport scolaire pour les profs et les gamins ?” Parce que ça touche la vie des salariés et des retraités. Quand une entreprise s’installe dans une zone d’activité on regarde aussi s’il y aura des transports en commun pour aller bosser sans utiliser sa voiture. On parle d’environnement mais quand nous on met franchement le nez dedans ça recommence : “Mais pourquoi la CGT…?” Parce que ça concerne les salariés !

On parle du 10 septembre depuis tout à l’heure mais l’intersyndicale qui devait se réunir à ce sujet est ressorti de la réunion de la semaine dernière en appelant à se mobiliser le 18… Comment vous positionnez vous avec l’arrivée de cette deuxième date ?
Nous, on a lancé un appel pour une rentrée sociale offensive à partir du 10. Il y a des syndicats, comme à Arcelor, qui appellent à la grève reconductible dès le 10. D’autres appellent seulement au 10. Et il y aura tout ce qui peut se passer entre le 10 et le 18. Avant ça, il y a un gros mouvement le 2 septembre avec les Mines-Énergies. Il y a aussi le 9 octobre, avec l’appel de la fédération de la santé et de l’action sociale à se rassembler devant le ministère de la Santé contre la casse des hôpitaux. Le comité Régional sera aussi de la partie car la sécurité sociale c’est l’affaire de tous.

Il faut multiplier les interventions : entreprises, marchés, partout, sous toutes les formes. Ça ne sert à rien d’opposer les rassemblements sur ronds-points aux nôtres. Si les revendications de travailleurs correspondent aux valeurs de la CGT, le comité régional y sera.

Sécu sociale, régularisations :
un enjeu de fond

Je vais te parler de la sécurité sociale. C’est connu, la CGT demande la régularisation de tous les travailleurs sans papiers. Pourquoi ? Parce que beaucoup travaillent dans la restauration, la sécurité privée, les champs, le commerce, partout. On vient de faire condamner Emmaüs : pour dix-sept salariés, 2 200 000 € de cotisations sociales à régulariser. Ils ont fait appel, mais imagine : tu mets ça à l’échelle nationale… [chiffres difficiles à quantifier ; la CGT estime autour de 700 000 personnes en France, d’autres parlent de 300 000, Gérald Darmanin de 900 000].

La régularisation, c’est un combat face au gouvernement et au Medef, main dans la main pour continuer d’exploiter ces salariés. Si toutes ces personnes étaient régularisées et si on appliquait l’égalité salariale femmes-hommes, on ne parlerait plus du déficit de la sécu. Et si, en plus, on allait chercher l’argent que les patrons nous volent… (rires)

Syndicalisation :
pertes, gains, méthode

La CGT et les syndicat en général perdent des adhérents depuis plusieurs années. Comment faire pour inverser cette tendance là dans une région justement ouvrière où il y a la désindustrialisation et une tradition syndicale assez forte.
Dans notre région on en gagne surtout. Pas de leçon à donner, c’est complexe. Une clé, c’est qu’on est retournés au contact. Beaucoup de syndicats chez nous reviennent à la discussion dans les services, pour expliquer concrètement ce qu’on fait. Ça ne se fait pas sur Facebook : ça se fait sur les lieux de travail et de vie. Et il faut aussi aller chercher les retraités.

Pour finir sur une note plus personnelle : Qu’est ce qui te fait tenir malgré les difficultés ?
On vit des moments difficiles. Dans le Nord, on a été condamnés pour apologie du terrorisme parce qu’on défendait la paix en Palestine… Mais ce qui nous fait tenir, c’est notre fraternité. On est un syndicat collectif avec des hommes et des femmes de valeurs. Il ne faut pas le perdre de vue. J’estime avoir des frères et sœurs de lutte, des camarades sur qui compter dans l’adversité. Quand t’as la chance d’avoir des femmes et des hommes a cot2s de toi, t’es capable d’aller très loin. Plus rien ne t’arrête avec tes camarades derrière toi.