Détruite pour rien, la chapelle Poyé pourrait renaître

Cinq ans après la démolition de “la chapelle Poyé” figure de proue de la cité des jardin des salines dessinée par l’architecte communiste Roger Poyé, des voix se lèvent pour réclamer sa reconstruction à l’identique. Architectes, héritiers et défenseurs du patrimoine dénoncent l’abandon d’un ensemble emblématique du Calais populaire, au cœur même du label “Ville d’art et d’histoire”.

Photo : Pierre Muys

Une pierre dans le jardin de la mairie

Un drôle d’apéritif a eu lieu ce lundi 21 juillet, aux abords d’un terrain vague cerné de barrières, au bout de la rue des Soupirants.
Sous un ciel lourd à rien de tomber, on y trinque coupes et timbales afin de célébrer un anniversaire plutôt amer. Cinq ans déjà que la grignoteuse a fait tomber la chapelle Poyé. Cinq ans déjà que cette clef de voûte de la cité-jardin des Salines est tombé sans laisser de ruine. Cet ensemble architectural remarquable de type HBM (Habitat Bon Marché, ancêtre du HLM) dessiné par l’architecte Roger Poyé fut au fil des ans laissé à l’abandon par Terre d’Opale Habitat, puis démoli en juillet 2020 par La Ville de Calais.

Piqûre de rappel :

 « On est face à une habitation qui n’intéresse personne depuis trente ans, qui en regardant la façade n’a aucune valeur ajoutée, contrairement à d’autres bâtiments de cet architecte. […] La maison est en train de s’écrouler et vous allez demander à un bailleur social sur une valeur de 50 000 euros de mettre 300 ou 400 000 euros pour tenir une façade dont ne sait même pas si elle va tenir parce que pour reconstruire derrière il va falloir de l’ingénierie au niveau des entreprises qui va couter de façon supérieure. On parle bien de logements sociaux…« .

 Natacha Bouchart, lors du conseil municipal du 4 juin 2020.


Perchée au sommet d’un escabeau, Emmanuelle Villaneau, architecte et descendante de l’artiste et bâtisseur communiste calaisien lance une pierre en granit par-dessus la barrière, redescend, puis s’explique :
« C’est à la fois une manière de fournir la première pierre à la reconstruction de la chapelle, mais aussi de garnir le jardin avec le même genre de rocher que la ville utilise pour orner les parterres calaisiens. »

Au delà du happening ce petit rassemblement n’est peut-être pas qu’un symbole.

Un patrimoine effacé, des plans en main

Derrière la performance, un brin satirique, une procédure autrement plus concrète chemine : « Nous avons déposé le 16 juillet un dossier à la DRAC pour l’obtention du label: “Site Patrimonial Remarquable” (SPR) ce qui nous permet de demander aussi trois choses : Un diagnostic patrimonial officiel, une reconnaissance nationale (Inventaire XXe), et enfin une protection durable et réglementaire via l’obtention du label SPR. La première chose que la DRAC fera, c’est de tenter de dialoguer avec la ville. À moins d’un an des municipales, tout le monde sera un peu obligé de se tenir à carreau… »
Elle précise : « Je pense que la ville ne sait plus trop quoi faire de ce terrain mis à nu et qu’elle est bien incapable maintenant de le faire reconstruire. La DRAC sera là pour l’assister lors du projet de reconstruction. »

L’espoir d’Emmanuelle se trouve donc dans la reconstruction à l’identique du bâtiment tel qu’il fut dessiné et bâti par son arrière-grand-oncle en 1929. Une construction pour laquelle elle dispose de l’ensemble des plans.

Si cette initiative est d’impulsion personnelle, elle est néanmoins localement très soutenue. Ellen Cazyn, autrice du premier ouvrage documenté sur Roger Poyé en 1997, était et raconte sa passion pour l’architecte calaisien : « À l’époque, il s’agissait pour moi de chercher l’influence locale de Robert Mallet-Stevens, en particulier de la Villa Cavrois — qui était d’ailleurs squattée à ce moment-là [Ce chef-d’oeuvre architectural totalement rénové en 2015 est à présent l’attraction touristique phare de la ville de Croix]. En tant que Calaisienne, l’école du P’tit Quinquin m’a tout de suite parlé. C’est mon professeur Richard Klein qui m’avait vivement invité à approfondir mes recherches sur Poyé. Comment un artiste a-t-il pu traverser autant d’époques, commencer par des HBM et finir par obtenir des prix de Rome et concevoir des bâtiments monumentaux tels que la Bourse du Travail ? Il y a une vraie trajectoire chez cet architecte, c’est ce qui m’a toujours passionnée. »

Non loin, Edith Lhomel, présidente de l’EPAC (Environnement et Patrimoine du Calaisis), association qui tire d’ailleurs sa naissance du mouvement initié contre la démolition de la chapelle en 2020, abonde :
« Cette démolition n’aurait jamais dû avoir lieu. Je veux dire, elle est la conséquence d’une sorte de bug énorme au niveau de la DRAC. Ils ne pouvaient pas donner l’autorisation de la démolition parce que le bâtiment était inscrit.
L’ensemble HBM Edgar Quinet était un de ceux qui ont permis à la Ville de Calais d’obtenir le label Ville d’art et d’histoire. Aujourd’hui, quand tu lis le cahier des charges de la Ville d’art et d’histoire de Calais, la chapelle Poyé est dedans ! Tout comme le sont l’église Notre-Dame ou le beffroi de la mairie. C’est terrible, parce que Terre d’Opale Habitat est tenu maintenant de reconstruire à l’identique le bâtiment…” L’EPAC est là pour leur en rappeler le bon souvenir.

une ville d’histoire qui oublie la sienne

Alors que la municipalité s’efforce de rendre la ville “attractive” à coups de dragons géants, de parcours fléchés et d’événements formatés, le paradoxe est criant : la destruction puis l’oubli d’un ensemble patrimonial remarquable, pourtant inscrit et labellisé, trahit une autre facette de cette politique d’image.« Ce qui est terrible et pour le moins anachronique c’est que tout cet ensemble architectural cohérent disséminé dans le Calaisis serait très scrupuleusement ailleurs mis en valeur », rappelle Emmanuelle Villaneau. On pense alors à la cité radieuse de Le Corbusieur à Marseille (50 000 visiteurs par an) l’appartement témoin d’Auguste Perret au Havre (10 000) ou encore la villa-Cavrois de Robert Mallet-Stevens, à Croix, dans le Nord (plus de 100 000 par an).

Photo : Pierre Muys


Emmanuelle ajoute : « Je veux bien comprendre qu’il y a d’autres choses à faire. Mais ce n’est pas sous ce prétexte qu’il faut négliger de faire ce qui est nécessaire. »
Dans une ville que l’on prétend de “destination”, il serait peut-être temps de montrer autre chose que des décors de passage.
« Aux touristes, on peut aussi décider de leur montrer quelque chose qui soit un tant soit peu authentique… Si ce n’est qu’un dragon, ils vont vite venir et vite repartir. »
Pour Emmanuelle, Calais mérite mieux. Elle mérite qu’on s’y arrête. Et que l’on y reste pour en apprécier les multiples histoires et passionnantes complexités.

Capture d’écran Mac Plan Mars 2025

Texte : Pierre Muys
Photos : Julia Druelle (sauf mention contraire)

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